L'architecture punitive

S'il y a une chose qui indique bien que la société néerlandaise est, elle aussi, une société de classe, c'est l'architecture et l'urbanisme. Malgré des villes relativement bien pensées et une certaine unité architecturale en général, le niveau social des gens se voit à la façon dont ils sont logés. 

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Lundi 31 août 2009

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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S'il y a une chose qui indique bien que la société néerlandaise est, elle aussi, une société de classe, c'est l'architecture et l'urbanisme. Malgré des villes relativement bien pensées et une certaine unité architecturale en général, le niveau social des gens se voit à la façon dont ils sont logés. 

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ogement social, propriété privée ou "secteur libre", peu importe: l'accès à certains styles d'habitations semble déterminé par son origine sociale, sans qu'il y ait forcément un rapport direct entre le loyer et la qualité du bâti. Je trouve l'architecture sociale néerlandaise extrêmement punitive, où la laideur règne jusque dans les détails (portes, installations électriques, communs). En France il y a une architecture de classe, mais elle ne produit pas nécessairement de la laideur. L'architecture punitive (strafarchitectuur) est, me semble-t-il, surtout un art protestant.Il y a plusieurs facteurs à considérer pour comprendre la ségrégation sociale par l'architecture aux Pays-Bas: les menuiseries, la ressemblance, et l'espace public.

Si vous avez des menuiseries en aluminium, en plastique ou en bois peint dans des couleurs laides (blanc et bleu pétant, vert caca et jaune, beige et violet), vous êtes chez les pauvres. À l'inverse, des menuiseries en bois naturel vernis ou en bois peint de couleurs traditionnelles (beige, vert très foncé, blanc), il s'agit souvent de classes supérieures. La menuiserie est, de loin, le marqueur social le mieux respecté aux Pays-Bas. À croire que changer ses menuisieries sans appartenir à la bonne classe sociale est lourdement puni.

 

Si vous avez des maisons ou immeubles totalement identiques, il s'agit le plus souvent de quartiers réservés aux pauvres. Les riches ont droit aux couleurs changeantes, aux matériaux originaux ou aux folies architecturales. À part chez les ultrapauvres (genre gitans dans un champ d'épaves ou squatteurs à l'hygiène approximative), plus on est en bas de l'échelle, plus on cherche à ressembler au voisin. Et si ce n'est pas le cas, la pression sociale est là pour vous rappeler à l'ordre. Dans les quartiers riches, une forme de diversité harmonieuse (unité de couleurs et de matériaux mais diversité de détails ou d'architecture) montre qu'on est en présence de gens de bien dotés d'un sens du goût.

 

L'espace public est aussi un moyen de savoir qui habite dans le coin: grands trottoirs avec de larges dalles de béton tristes signifie quartier pauvre. Allées boisées, gazon manucuré et mobilier urbain de qualité signent les quartiers privilégiés. Cela n'a aucun rapport aux impôts payés ou à la richesse de la commune, car le budget est versé par La Haye. Il s'agit d'un marquage social de l'espace public qui semble accepté par tous.

 

C'est en revenant en France dans ma banlieue d'origine ou en passant en province que je me suis aperçu de ces marqueurs sociaux aux Pays-Bas. Même dans les quartiers les plus pourris de Massy ou les rues les plus éloignées du centre de Poitiers, la qualité des aménagements et des infrastructures publiques étaient relativement identiques. Ce n'est pas du tout le cas aux Pays-Bas, où il règne une unité de style, mais pas de qualité. Comme si le ministère avait fait circuler un mémo "Comment punir les pauvres en leur rappelant leur place avec des aménagements urbains appropriés".La France est une société de classe où les collectivités font semblant de promouvoir l'égalité dans l'espace public, les Pays-Bas sont une société plus égalitaire qui souligne les différences de classe via l'aménagement urbain.


Laurent Chambon

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