La diversité au sommet
par Laurent Chambon - lundi 31 août 2009 - 12:00 - CEST
Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, il a siégé pour le Parti travailliste à Amsterdam Oud-Zuid de 2006 à 2010, est chercheur à l'Université de Poitiers pour le projet MinorityMedia et est co-fondateur de Minorités.
On ne peut pas dire que Nicolas Sarkozy soit idiot. On peut critiquer la façon dont il dirige le pays, mais difficile de dire qu'il ne sait pas ce qu'il fait politiquement. La nomination de femmes issues de l'immigration dans le premier gouvernement Fillon n'était pas dû au hasard, il s'agissait de s'approprier les mouvements sociaux maghrébins (avec Fadela Amara) comme de draguer la beurgeoisie montante (avec Rachida Dati).
I
l a fait de même avec les pédés de droite (avec Roseline Bachelot puis Frédéric Mitterrand), les chrétiens fondamentalistes (Christine Boutin) ou les gouines aimant les bourgeoises strictes en uniforme (une Michèle Alliot-Marie ayant réussi à transformé le camouflage en must mondain). On dit même que sa plus belle prise est Carla, car elle a ramené avec elle toute le gratin artistique qui gravitait autour de PS depuis Jack Lang. La question de la diversité est donc totalement essentielle à la réussite politique, et notre très fûté Président l'a bien compris.
Malgré ces tentatives sarkoziennes de diversité gouvernementale et les rappels constants à notre républicaine supériorité à coup de liberté, d'égalité et de fraternité, la France n'est pas un pays égalitaire. Les hommes blancs hétérosexuels de plus de cinquante ans dominent largement notre parlement, nos médias nationaux, la direction de nos entreprises publiques et privées. Sur nos presque 600 députés, pas un pédé, pas une gouine qui n'ait osé sortir du placard. Et les élus métropolitains d'origine non européenne ne sont que deux: Henri Jibrayel et Geroge Paul-Langevin. Le tout puissant Sarkozy aurait pu imposer qui il voulait dans des circonscriptions acquises à la droite, du type lesbienne noire dans une chaise roulante, mais il n'a rien fait. Même les Pays-Bas (où je vis depuis une grosse décennie), pays pourtant loin d'être aussi tolérant qu'on l'a longtemps pensé, font mieux: la tête de liste chrétien-démocrate du très coincé premier ministre Jan-Peter Balkenende aux élections européennes était une folle cuir revendiquée, Wim van de Camp, et la n°2 de la liste travailliste était une fille à pédés d'origine turque, Emine Bozkurt. Des personnalités d'origine turque ou marocaine ont fait gagner beaucoup de voix aux travaillistes aux législatives et aux municipales, et même la droite libérale se sent désormais obligée de mettre des femmes et des maghrébins sur ses listes. Mieux, les ultra-orthodoxes protestants de la ChristenUnie, du genre à mettre hors ligne leurs site internet le dimanche, viennent d'accepter l'idée que les couples du même sexe puissent se marier. D'un point de vue biblique ce n'est pas vraiment l'extase pour eux, mais comme en démocratie chacun fait ce qu'il entend tant que cela ne porte pas préjudice aux autres, et dans ce cas comme personne ne les oblige à épouser des personnes de même sexe, ils ont accepté l'idée. La plupart des partis préfèrent être accusés de pêche électorale que de ne pas avoir de diversité sexuelle et ethnique sur leurs listes. Notre très laïc PS n'en est même pas là! Des résultats à la française, où les hommes blancs hétérosexuels de plus de cinquante ans dominent, sont désormais impensables aux Pays-Bas, même avec une extrême-droite à 25%.
Dans les médias français, même constat: on compte les folles revendiquées sur les doigts de deux mains, et encore, en comptant les programmes nocturnes de France Culture. On nous a fait tout un plat du fait qu'on a désormais deux ou trois présentateurs noirs ou maghrébins. Paris est la capitale culturelle du Maghreb et de l'Afrique, mais ça ne doit pas se voir. Même Fox News aux États-Unis, la plus réactionnaire des chaînes républicaines, a des présentateurs diversifiés, et parmi les journalistes les plus populaires de CNN se trouvent des gays revendiqués qui s'affichent dans les journaux people avec leur partner. Ce n'est pas faute de chrétiens homophobes ou de groupes racistes: la diversité est source de profits, et les médias américains, comme les entreprises, l'ont compris. Alors, pourquoi pas chez nous, l'auto-désignée patrie des droits de l'Homme?
Pour bien comprendre la question des minorités, et de la dynamique entre pauvres, riches, hommes, femmes, homos, hétéros, blancs ou noirs, je pense que le plus simple est encore de jouer au détective. Comme dans les romans policiers classiques, il faut toujours se demander à qui profite le crime.
Aux Pays-Bas, la montée de l'extrême-droite et de l'islamophobie s'accompagne d'une plus grande tolérance affichée envers les femmes et les homos. Pour résumer rapidement la rhétorique utilisée par Ayan Hirsi Ali (désormais exilée aux États-Unis), Rita Verdonk (parti Troots op Nederland « Fier des Pays-Bas ») ou Geert Wilders (Partij van de Vrijheid « Parti de la Liberté »), les musulmans sont méchants parce qu'ils détestent les femmes, les Juifs et les pédés, alors que les Pays-Bas ont justement construit leur histoire sur l'amour des femmes, des Juifs et des pédés. Ce qui est faux, bien sûr: les femmes sont moins émancipées qu'ailleurs, les Juifs ont été assassinés en masse pendant la guerre (et sont toujours ostracisés) et les pédés ont dû se battre contre une homophobie étatique violente. Je pense qu'il ne faut pas se faire trop d'illusions sur la transformation de l'extrême-droite, mais plutôt chercher dans les statistiques les raisons de ces changements.
Malgré un taux de chômage officiel longtemps inexistant et une apparente richesse collective, les places sont chères dans la société néerlandaise. Les postes bien payés et intéressants sont rares, comme dans les autres pays, et les femmes comme les jeunes issus de l'immigration sont de mieux en mieux éduqués et tout à faire à même d'occuper des fonctions importantes. Pour les hommes blancs hétérosexuels, le danger ne vient pas des gays, qui ont déjà acquis l'essentiel après un siècle de lutte et que la culture sexiste des entreprises maintient dans des rôles secondaires, ni des femmes qui sont persuadées que travailler à temps partiel pour s'occuper des enfants est la clef du bonheur, mais des jeunes hommes d'origine étrangère. Ces derniers maîtrisent la culture et la langue néerlandaise et ont une tendance plus poussée que les Néerlandais de souche (à âge et statut social égal) à faire des études et à montrer de l'ambition.
La violence verbale, politique et médiatique des classes moyennes néerlandaises blanches envers la jeunesse d'origine marocaine et turque a pour but de les minoriser et de se réserver les privilèges économiques et symboliques que le pays offre à ses « autochtones » comme on dit ici. Hors de question de partager avec les nouveau venus, surtout lorsqu'ils sont plus efficaces et mieux éduqués que les autochtones, et surtout qu'ils refusent de rester à leur place. La question de l'émancipation gay ou de l'égalité hommes-femmes indiffère totalement la plupart des Néerlandais, dans le meilleur des cas: ce n'est qu'un outil politique parmi tant d'autres pour mieux taper sur les concurrents. Dans une société aussi calviniste, les conflits sociaux sont d'autant plus feutrés que les gens acceptent leur place: les « allochtones » (comme on désigne les immigrés et leur progéniture) cherchant à changer l'équilibre social du pays ne sont pas bien vus, musulmans ou pas musulmans. La question des gays, des femmes, ou des jeunes issus de l'immigration (ou les trois à la fois) ne doit surtout pas être vue sous un angle culturel ou religieux, mais bien stratégique. Comme l'explique le sociologue Louis Chauvel, la société française se méprise en cascade de haut en bas et organise l'exclusion des autres: les ultra riches méprisent les riches, les élites parisiennes se moquent des élites provinciales, les petites classes moyennes crachent sur les beaufs et les petits blancs de banlieue n'aiment pas les arabes. Tout est bien organisé avec des quartiers réservés, des méthodes pour exclure les autres de ses écoles, des jobs intéressants et de la possibilité d'épouser des gens de son « niveau ». La violence sociale en France est la chose qui marque le plus les Européens du Nord, Français expatriés inclus. Finlandais, Néerlandais, Norvégiens, tous sont fascinés par l'énergie que nous dépensons pour exclure les autres du plus riche au plus pauvre, du plus blanc au plus noir, du plus hétéro au plus homo, que ce soit dans nos mots, avec nos vêtements, l'organisation de nos villes, notre système scolaire ou notre fameuse « laïcité ». Cette violence se retrouve, bien sûr, au sein même de la communauté homo, autant par habitude que parce que c'est aussi un marché compétitifs pour les jobs intéressants et bien payés, un statut social et bien sûr... le sexe. Les butches se moquent des folles, les petits blancs ne voient les rebeus et les blaques qu'en objets sexuels, les musclettes méprisent les crevettes et les jeunes ne voient même pas les vieux, les gouines crachent sur les trans. On refait entre homos ce qu'on nous fait ailleurs, à l'école, dans les médias, au boulot, en politique. Et je ne parle même pas du racisme ou de la misogynie qui y règne. C'est souvent l'occasion de blagues savoureuses, mais cela montre que nous sommes au moins aussi occupés à exclure les autres que les hommes blancs hétérosexuels issus du groupe dominant.
Je vais passer pour une lesbienne radicale ou un gauchiste très naïf, mais je pense que les minorités ont le devoir de ne pas fermer la porte de l'émancipation derrière elles. En France, les femmes ont tracé la voie de l'émancipation pour les gays: sans les femmes de la Révolution, des mouvements socialistes ou du Planning familial, sans nos plus brillantes intellectuelles, jamais Foucault ou Act Up n'auraient pu exister. Les juifs et des protestants français nous ont permis de nous émanciper de l'Église, sans eux les musulmans, les femmes et les homos n'auraient jamais pu obtenir autant de libertés. L'émancipation des uns, dès lors qu'elle est basée sur l'universalisme, profite nécessairement aux autres. Pas de femmes libres sans des juifs libres, pas d'homos libres sans des femmes libres, pas de musulmans libres sans protestants libres. Il est là, le secret que nos élites se refusent de nous transmettre: l'émancipation des uns ne se fait pas au détriment de l'émancipation des autres, au contraire. L'émancipation des uns induit celle des autres.La rhétorique des réactionnaires prend sa source ici même: en s'aimant de manière égalitaire et non-sexiste, on remet en question la soumission des femmes. En abordant de façon sereine la question des droits des musulmans, on remet en question la fausse laïcité pro-catholique qui règne en France. Mais là encore, quand les pédés et les gouines du sommet de l'État restent dans le placard et ne sont même pas honnêtes vis-à-vis d'eux mêmes, que peut-on en attendre politiquement? Comment imaginer aider les autres à se libérer si on fait soi-même semblant? La question de la représentation n'est qu'une facette du problème posé par la diversité. La visibilité n'est qu'une étape du processus d'émancipation. Tout aussi importante est la fin des discriminations, légales et pratiques. Si le gouvernement français a fait de très timides avancées sur la question de la visibilité, je ne vois toujours rien de concret ni dans la loi ni dans les pratiques sur la question des discriminations.
La gauche française (où les gouines et les pédés sont nombreux et devraient sortir du placard) comme la communauté homo se demandent pour quelles causes elles pourraient bien pouvoir se battre sur le terrain social et civique. L'apartheid social et culturel dans lequel vivent les élites politiques semble vraiment les aveugler, alors que ce n'est pas compliqué: il faut se battre contre les discriminations en fonction du sexe, de l'orientation sexuelle, de la classe sociale, de la couleur de peau ou de la religion, avec des conséquences financières importantes en cas de violation, seule langue que les organisations et les entreprises comprennent. Les enfants d'immigrés veulent niquer l'extrême-droite? Qu'ils se battent pour les gays et les transsexuels, histoire qu'on ne leur fasse pas le coup de l'extrême-droite néerlandaise: je sais que Marine Le Pen et ses amis ne sont pas loin d'utiliser de tels arguments. Les folles regrettent Act Up du temps de sa grandeur? Qu'elles se battent pour les pauvres, les filles voilées et les Noirs. Après la capote rose sur l'obélisque, il faut aller aider nos sœurs de banlieue, peindre en rose les églises et les mosquées, faire des die in dans les supermarchés où les caissières sont forcées à faire du temps partiel et à la bourse d'où les femmes sont officieusement bannies.Je ne comprends pas l'apathie de la communauté gay française: il y a encore tellement à obtenir, pour nous et pour les autres, comment peut-on ne rien faire? Où est Act Up pour outer les folles au gouvernement qui permettent qu'on renvoie en Iran des réfugiés gay? Où sont la société civile, les partis politiques et les syndicats pour mettre fin aux discriminations envers les femmes, les homos et les minorités ethniques au travail, à l'armée, dans la police, à l'école? En tant que sociologue, je ne comprends pas qu'un tel espace politique soit déserté à ce point. En tant que citoyen, j'ai terriblement honte de notre nullité collective. Le pays du Troisième sexe et de la Révolution a peur de sortir du placard et de défendre son prochain, qui l'eût cru?
Notes
Cet article est paru en même temps dans le magazine Pref de Septembre 2009.
