L’Afrique du Sud toujours dans la tourmente
par Didier Lestrade - Dimanche 13 septembre 2009
Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.
Les données se contredisent sur le sujet brûlant de la circoncision. Mais l’Afrique du Sud se trouve encore au centre de la polémique. Après les années de déni de la part du gouvernement de Thabo Mbeki sur les causalités de l’épidémie et les mesures à prendre, voici que les médias occidentaux pointent la nouvelle administration avec gêne, car celle-ci semble refuser de prendre position sur la circoncision. Malgré plusieurs directives qui établissent qu’un homme circoncis présente deux fois moins de risque de contracter le VIH, l’Afrique du Sud reste à la traîne pour tenter de réduire la prévalence du sida par tous les moyens disponibles.
L
’article de Celia Dugger du New York Times du 20 juillet, « South Africa Is Seen to Lag in HIV Fight », critique les retards pris par le pays alors que de nombreux hommes Sud Africains souhaitent être opérés pour échapper à l’épidémie. Le 5 juillet dernier, The Observer allait plus loin avec un article d’Alex Rention, « Failure to circumcise men may have cost millions of Aids deaths ».
Dans cet article, les bénéfices de la circoncision dans la protection du sida sont si évidents que les experts posent enfin la question taboue : pourquoi les agences internationales ont attendu tant d’années pour lancer les essais thérapeutiques qui prouvent que l’ablation du prépuce réduit les taux de contamination d’une manière si importante ? Le Dr Catherine Hankins, une conseillère scientifique auprès de l’UNAids s’insurge : « Depuis vingt ans, nous avons des données observationnelles sur la circoncision. Il n’existe pas un autre produit, ou une autre technique, qui ait autant attendu pour être testé dans les essais ». Si la circoncision réduit les taux d’infection de 60%, une intervention plus rapide des politiques de prévention aurait pu éviter 3 millions de morts et 5.7 millions de personnes infectées depuis deux décennies. Il est évident que si un vaccin, n’importe lequel, avait montré un tel degré de couverture contre le virus, il aurait été testé sur le champ.
Le fait est, les agences étaient effrayées à l’idée de proposer une un geste chirurgical qui aurait pu être considéré comme une forme d’auto-mutilation. Et certaines associations locales ont souvent considéré l’idée comme « impérialiste », surtout dans les pays africains non musulmans où la circoncision n’est pas commune. C’est un problème culturel, parfois religieux – et identitaire. Mais, vue la gravité de l’épidémie sur le continent, l’ablation d’un prépuce paraît peu de choses par rapport au bénéfice épidémiologique escompté. Et l'énorme souffrance physique provoquée par le sida, sans oublier les répercutions sociales, politiques et humaines sur les communautés affectées.
Normalement, tout ce qui contribue à sauver des vies devrait être tenté. L’article du New York Times suggère même que, désormais, se sont les partenaires féminines qui insistent pour demander la circoncision des hommes. Non seulement les femmes sont plus sensibles à l’idée de prévention, mais les rumeurs abondent aussi : le sexe serait meilleur. Ce changement de pensée restera marginal s’il n’est pas appuyé par des campagnes de prévention et des politiques sanitaires qui exigent des centres adaptés pour cet acte chirurgical. Il faut tout faire en sorte pour que la circoncision ne soit pas la porte d’entrée à d’autres infections. Et l’Afrique manque cruellement de médecins et d’infirmières. Les conditions d’opération doivent donc répondre aux standards cliniques et de suivi du patient.
Selon le NYT, le retard de cette technique serait dû à la timidité des agences internationales. En promotionnant la circoncision, ces agences redoutaient que le public n’oublie le préservatif, se croyant assez protégé. Les épidémiologistes ont pensé que le public était « trop stupide » pour comprendre deux messages à la fois : la circoncision est efficace, à condition d’utiliser aussi la capote. L’Afrique du Sud est encore montrée du doigt car des pays voisins, parfois moins riches comme le Botswana, ont lancé de vastes programmes de circoncision de la population masculine. Au Kenya, plus de 20.000 hommes ont eu accès à l’opération. Or l’Afrique du Sud reste toujours silencieuse sur le sujet, malgré l’apparition de centres pilote.
Bien sûr, le pays est entré dans une période de récession économique, comme le reste de la planète. Cette récession est particulièrement dramatique pour un pays qui est toujours sur le point de prendre son envol pour garantir une meilleure éducation à sa jeunesse, pour offrir à sa population l'eau, l'électricité, le logement. Comme partout ailleurs, la récession retarde les attentes d'un peuple fatigué d'être patient. Mais dans le cas du sida, le nouvel argument en faveur de la circoncision est aussi financier. Le budget national pour l’accès aux antirétroviraux ne cesse d’augmenter. Malgré les aides internationales et la réduction modique du prix des ARV par les géants pharmaceutiques, maintenir en vie les personnes séropositives coûte cher, et coûtera de plus en plus cher. La circoncision est une opération chirurgicale beaucoup moins onéreuse qu’un traitement à vie.
