Pourquoi l'épidémie du sida explose en Angleterre

La politique de réduction des risques a déjà son petit effet en Angleterre : augmenter le nombre des nouvelles contaminations chez les gays. En termes de sida, l’Angleterre serait en train de rattraper la France. La presse anglaise commence à faire des gros titres sur le nombre record de nouvelles contaminations, soit 7734 pour l’année 2007, presque 1000 de plus que les estimations françaises (bien que nous avons de sérieux doutes sur la fiabilité du système de surveillance hexagonal).

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Jeudi 14 mai 2009

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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La politique de réduction des risques a déjà son petit effet en Angleterre : augmenter le nombre des nouvelles contaminations chez les gays. En termes de sida, l’Angleterre serait en train de rattraper la France. La presse anglaise commence à faire des gros titres sur le nombre record de nouvelles contaminations, soit 7734 pour l’année 2007, presque 1000 de plus que les estimations françaises (bien que nous avons de sérieux doutes sur la fiabilité du système de surveillance hexagonal).

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omme partout ailleurs, les groupes les plus affectés par cette remontée de l’épidémie sont les gays et les migrants provenant de l’Afrique sub-saharienne. Sur 10 nouvelles contaminations, 4 ont pour origine des relations entre hommes. On estime que 77.000 personnes séropositives vivent en Angleterre, dont plus d'un quart ne connaît pas leur statut sérologique. En 2007, presque la moitié des 400.000 cas d’IST dans ce pays concernait les jeunes de 16 à 24 ans; une séroconversion sur 10 frappait cette tranche d’âge. Les derniers chiffres de 2008 ne sont guère plus rassurants. Les homosexuels restent le groupe le plus à risque face au sida. Si le nombre de nouvelles contaminations est légèrement inférieur à celui de 2007 (7370 personnes), la proportion d’homosexuels et bisexuels reste importante, avec 38% de l’ensemble. Calculez : 5% de la population totalisent plus d’un tiers des nouvelles contaminations. De fait, ces chiffres sont, pour la deuxième année consécutive, les plus élevés jamais enregistrés depuis le début des statistiques dans les années 80. Au cours de la dernière décennie, le nombre de personnes nouvellement contaminées a doublé.

 

Précisément, il y a dix ans, quand on redoutait ce doublement des cas, personne ne voulait y croire. Depuis le début des années 2000, les trois pays anglo-saxons bénéficiant d’une scène gay dynamique (Angleterre, Allemagne et Pays-Bas), sont passés de pays exemplaires en termes de prévention gay pour devenir ceux par qui le scandale arrive. Les médias grand public commencent à alerter sur le symbole d’une Angleterre jusqu’alors relativement protégée du sida et qui saute à pieds joints dans l’épidémie. On peut expliquer ce relâchement de la prévention à travers des dizaines de motifs. Au niveau gay, tout le monde remarque les étranges habitudes de la communauté gay anglaise, plutôt mal informée sur les multithérapies, assez peu compliante dans ses traitements, très influencée par l’usage des drogues et de l’alcool. Les Anglais ne sont pas très sérieux en termes de VIH, c’est assez difficile de le leur reprocher : historiquement, le sida a été contenu pendant les années 80 et 90. À Act Up-Paris, au début des années 90, on avait l’habitude de dire qu’il y avait plus de séropositifs dans la seule ville de Paris que dans l’ensemble de l’Angleterre – et c’était vrai. Il ne faut pas oublier, aussi, le sujet que personne n’ose aborder : pendant les dix dernières années, les avantages sociaux offerts aux séropositifs étaient sans rapport avec ce qui est connu en France. De nombreux gays que je connais ont pu ainsi décrocher des appartements à Covent Garden, dans un des quartiers les plus chers de Londres, uniquement parce qu’ils étaient séropositifs. Ceux qui passaient leur nuit de samedi à Trade avaient leurs taxis remboursés, pour s’assurer qu’ils avaient accès à des « sorties sociales ». Plus récemment, un de mes amis proches est parvenu à se faire offrir un 4X4 grand modèle « parce qu’il avait mal au cou ». En son temps, Sean Strub, le fondateur du magazine américain POZ avait fait un article à sensation sur le sujet, quand il avait découvert, avec dégoût, que de nombreux gays séropos abusaient du système de soins dès leur premier jour de séropositivité.

 

On comprendra que pour certains la séropositivité puisse procurer des compensations matérielles rapides. D’ici là à croire que cela encourage le nombre des nouvelles contaminations, ce serait sûrement exagéré. Le fait est, l’Angleterre est en train de devenir le test grandeur nature d’une politique de prévention qui échoue. Habitués à entendre parler du sida sans vraiment le voir, les gays ont développé une idée selon laquelle le VIH n’existait pas vraiment, en tout cas rien ne pouvait les empêcher de s’amuser pour de bon, je veux dire : sans capote. Les Anglais, les Hollandais et les Allemands ont très vite adopté les stratégies de réduction des risques. Baiser sans capote si on ne jouit pas dans le cul du partenaire, avaler le sperme, oublier la capote entre partenaires du même statut sérologique, etc. Cela fait presque deux ans que l’on leur dit à l’oreille que le TasP (Treatment as Prevention) permet d’oublier la capote : les multithérapies contre le VIH étant efficaces, les séropositifs ne seraient plus contaminants. Et si un traitement efficace rend les séropositifs moins contaminants, les implications sous-jacentes de ce nouveau paradigme sont très faciles à comprendre. Tous les gays qui vont à Berlin vous le disent : il est désormais assez difficile d’avoir un plan sexe avec un Berlinois qui accepte d’utiliser une capote.

 

La question est : si les Anglais suivent déjà les concepts de la réduction des risques et du TasP, alors pourquoi leurs chiffres sont-ils en train d’exploser ? La réduction des risques nous promet que les homosexuels pourront avoir accès à une sexualité plus libre, sans l’inconfort de la capote, tout en limitant les risques de contamination. Le TasP nous dit que la très grande majorité des personnes qui suivent bien leur traitement ne sont plus contaminantes, ou beaucoup moins. Mais si l’Angleterre compte 77.000 personnes séropositives sur son territoire, la France en compte plus de 120.000. D’où vient une telle différence dans le nombre des personnes nouvellement infectées ? Ou pour poser la question autrement : d’où vient ce VIH qui se transmet si vite aux nouvelles personnes infectées ? Vient-il uniquement de ce réservoir de 40% de personnes séropositives qui ne connaissent pas leur statut sérologique ? Oui, mais c’est pourtant la même proportion en France ou en Angleterre ! Ou vient-il des séropositifs hautement contaminants qui refusent de suivre un traitement antirétroviral, que les associations protègent en disant qu’il ne faut pas les forcer à se traiter ? Vient-il d’un noyau de barebackers ayant de multiples partenaires, que plus personne ne veut regarder car le sujet n’est « plus à la mode » même s’il est plus que jamais populaire dans les sites de drague sur Internet ? Réponse : les Anglais se contaminent plus vite, actuellement, malgré un réservoir épidémiologique plus réduit, parce que cela fait trois ans que les associations leur communiquent les messages qui vont devenir la norme en France. Certains disent que l’accès au soins est supérieur en France, c’est peut-être vrai, ce qui expliquerait que le virus est mieux contrôlé. Mais le Royaume Uni dispose pourtant de services communautaires d'accès au dépistage, de "STD clinics" beaucoup plus performantes que les nôtres. D’autres reconnaissent que, pour l’instant, la politique française en termes de prévention restait fermement axée sur la nécessité de la capote. Et cette politique est en train de changer, dans un tournant de la prévention sans précédent depuis le début de l’épidémie. Il ne faut pas sous-estimer les messages qui servent de nouveaux paradigmes. Quand Metro titre un article avec « Britain has most new HIV cases in Europe », cela a un effet sur la communauté homosexuelle, mais aussi sur le regard du pays sur cette communauté. Du genre : « qu’est-ce que vous branlez ? ». Quand les agences et les médias disent que « la mise sous traitement des personnes infectées par le VIH réduit fortement le risque que ces personnes transmettent le virus par voie sexuelle », cela veut dire que le VIH se tarit à sa source. Or ce n’est pas du tout comme ça que les épidémies évoluent. La preuve avec la remontée des cas dans les pays anglo-saxons dont les Etats-Unis.

 

Dorénavant, les personnes qui seront contaminées vont devoir affronter une honte particulière : celle d’avoir contracté le sida alors que tout leur suggérait que cela n’arriverait pas. Il y avait déjà de la culpabilité dans le fait de devenir séropositif, désormais ce sera, à nouveau, une tare médicale. « Mais comment ai-je fait pour choper ça alors que le virus est atténué par le traitement des autres ? ». « Mais je croyais que je ne risquais rien sans capote ? ». « On est dans un pays où la majorité des personnes séropositives ont une charge virale indétectable ou pas ? ». Grande déception pour ceux qui auront écouté les associations qui crient victoire face à un message si subtil à faire communiquer. Nous sommes passés de « la capote, bien sûr » à « la capote, peut-être ».


Didier Lestrade

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