Du point G (dans L.G.B.T.Q.I)

Le dimanche 12 Juin, à Orlando (Floride, USA), le night-club gay the Pulse est le théâtre d’une tuerie : 49 morts, 53 blessés. L’auteur de la tuerie, Omar Mateen, est tué le même soir lors de l’assaut donné par la police. L’ampleur de la tragédie — par le nombre de personnes mortes et blessées en une fois dans un pays qui, s'il paraît pacifié connaît à la fois ce type d’événements au quotidien sur son territoire et est en guerre en plusieurs points du globe — est le premier élément qui nous a été relayé par les médias (on parlait de 20 morts dans les premières heures, puis assez rapidement des 50 morts). Et puis, les informations se sont bousculées : Une tuerie de masse ? Un attentat ? Par quels auteur(s) ? Pour quels motifs ? Attaque terroriste « évidemment ».

 

 

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Peggy Pierrot & Bénédicte Fonteneau

par Peggy Pierrot & Bénédicte Fonteneau - Mardi 21 juin 2016

Bénédicte Fonteneau est une femme, lesbienne et sociologue assimilée au repos. Peggy Pierrot, est brouilleuse de piste amateure et professionnelle entre deux eaux.

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Le dimanche 12 Juin, à Orlando (Floride, USA), le night-club gay the Pulse est le théâtre d’une tuerie : 49 morts, 53 blessés. L’auteur de la tuerie, Omar Mateen, est tué le même soir lors de l’assaut donné par la police. L’ampleur de la tragédie — par le nombre de personnes mortes et blessées en une fois dans un pays qui, s'il paraît pacifié connaît à la fois ce type d’événements au quotidien sur son territoire et est en guerre en plusieurs points du globe — est le premier élément qui nous a été relayé par les médias (on parlait de 20 morts dans les premières heures, puis assez rapidement des 50 morts). Et puis, les informations se sont bousculées : Une tuerie de masse ? Un attentat ? Par quels auteur(s) ? Pour quels motifs ? Attaque terroriste « évidemment ».

 

 

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ne tuerie mais dans un night-club gay ? Alors, on imagine que les victimes sont certainement des hommes blancs. Mais non, on apprend que c’est un night-club plutôt fréquenté par des latins et des noirs et que c’était une soirée latina. Puis les informations sur le tueur se succèdent et brouillent les hypothèses : un jeune américain de 29 ans ? Ok. D’origine afghane ? Islamiste alors ?! Qui fréquentait le Pulse et avait des profils sur des applications de rencontres gays ? Ok, il faisait des repérages ou … il était homosexuel alors ! Ok, mais sûrement homosexuel « refoulé » — mais c'est quoi ce terme archaïque sorti des limbes de l'histoire  obscure de la psychiatrie  — puisque d’origine afghane et tueur de masse terroriste de gays ? Mais pourquoi ce club gay là en particulier ? Peut-être parce que c'est le seul qui le laissait entrer avec sa tête frisée ? Et c'est quoi ce ralliement à Daesh in extremis ?

Au fil des heures et des jours, les médias et les réseaux sociaux égrènent ces informations et l’événement semble devenir trop complexe à décrire, à comprendre et à analyser, sur fond de contexte clivant de campagne électorale présidentielle et de politique de (non) contrôle de la vente et possession d'armes. Bref, c'est la confusion, les journalistes sont perdus, ohlala mais c'est quoi encore ce truc là, vite vite, vous ne connaissez pas quelqu'un qui pourrait tout nous expliquer?

Et les homophobes occidentaux font le gros dos de façade, mais se lâchent, comme les homophobes du reste du monde, sur les forums.

 

Les morts ont des visages

 

Cela fait une semaine que l'on trépigne que l'on déprime, que l'on bout. Quelques textes, nous ont fait nous sentir moins seules dans notre colère, dont ceux de Gildas le Dem, Didier Lestrade (SlateLibé), et surtout celui de Sam Bourcier dans ce Libé qui ne sait plus être politique que dans ses op/ed pendant quand les autres pages jouent la pseudo neutralité journalistique en enfonçant le clou de l'ordre établi (voir le dossier sur les nouveaux antiracistes). Malgré tout, malgré les faits, le discours sur ces pauvres global G, upper class des Gay Prides sponsorisées est celui qui domine. Mais ils ne sont pas comme ça les morts que l'on salue dans ces murs de visages,  auxquels on se plie, à notre tour en occident. Ces murs de visages comme ceux que font toutes les communautés qui comptent leurs morts, demandent égalité et justice, pleurent ces jeunesses brisées dans leur envols, du Mexique à la Palestine, des quartiers populaires américains à nos quartiers populaires à nous (où ce week-end était commémoré à nouveau le souvenir de Lamine Dieng dans une énième tentative de demande de procès équitable et de justice). Des visages, en étendard, pour pleurer et se souvenir.

 

Même en Belgique, où pourtant, Ihsane Jarfi, ce jeune belge d'origine marocaine torturé et assassiné près de Liège reste dans toutes les têtes, associer minorités visibles (ou personnes de couleur ou personnes racisées ou ce que vous voulez comme mot valise, cochez celui qui vous convient) et homosexualité ne semble pas une option possible. En France, malgré Louis-Georges Tin et Mohammed Zayed (lui, il devrait être interviewé tout le temps, et dans la section politique, pas en rubrique récits personnels) pour les plus militants ou Shirley Souagnon ou les young cuties de Dolly Stud, ou je sais pas moi Vincent Macdoom... les lettres majuscules de LGBTQI se déclinent toujours en lettres blanches sur fond blanc.

 

L'homophobie, mais pas seulement

 

Un moment parmi tant d'autres. En Angleterre sur SkynewsOwen Jones pète un câble (on est encore au stade où personne ne dit encore trop ouvertement que ce massacre est un acte terroriste & homophobe) et écrit le lendemain un article d'opinion pour le Guardian :

« LGBT people are varied, and have different experiences: the life experiences of a young working-class gay black woman and a gay white male multi-millionaire CEO are very different. But we all grow up in a society that still treats us as if we are inferior: we have all repeatedly encountered homophobic abuse, the stress of coming out repeatedly, or the fear of holding hands with a partner in public. To imagine LGBT people who may have endured distress and internalised prejudice – just because of who they are – spending their last moments in terror as a homophobic terrorist hunted them down is just unbearable. »

 

Ce qu'il dit semble une évidence, la multiplicité des réalités derrière une expérience de discrimination commune. Et pourtant ce que nous dit le traitement médiatique, associatif et politique du massacre d'Orlando c'est que quand on dit le mot homosexuel, c'est simple, ce que tout le monde voit, c'est un garçon gay, sortant dans les circuit parties. Et riche non ? Du genre qui plaît aux politiques, qui sortent leur pot de miel pour les attirer, en City-trip dans leurs villes.

 

 

Un stéréotype pratique et des hommes complices

 

Que cette image soit un stéréotype qui pèse sur les gays eux-mêmes, surtout ceux des milieux populaires, tout le monde s'en fout. Le Gay avec un grand G est un instrument pratique, qu'il soit vu comme un potentiel de développement économique ou un épouvantail venu du diable occidental dans les pays du Sud. Le gay blanc opulent est un prototype dont tout le monde aime se servir comme d'un étendard, positif ou négatif, pendant que les LBTQI étouffent, un bout du drapeau multicolore étalé sur leur visage, et l'autre enfoncé au fond de la gorge.

 

Cette image, tronquée, tordue, pesante du mâle gay blanc riche, efface dans les têtes toutes les autres réalités non-hétéronormées. Et les clivages de classe.

 

La grille de lecture homonationale a fini par devenir celle de tous, avec la complicité des plus dominants avec un G., y compris dans la communauté LGBT chez ses représentants, dans ses discours. On repense à l'affiche avec le coq gaulois, retirée sous la pression, qui est suivie « pour se rattraper » par celle encore pire de la Marianne noire. On fait des efforts, mais on ne comprend quand même rien, l'interLGBT se prend les pieds dans les intersections. L'égalité ne se porte pas en drapeau. Il ne s'agit pas de faire pour, dans un mouvement plein de bons sentiments paternalistes, mais d'être alliés dans un combat. Et donc de prendre en compte les autres réalités sans les passer au moule de la normativité, qu'elle soit nationaliste, raciste ou islamophobe qui s'ignore ou qui s'affiche.

 

 

Du côté de chez nous

 

 

En Belgique - comme ailleurs, non ? Ah, non  - des associations existent depuis une petite quinzaine d’années dans le milieu LGBTQI : MerhabaOMNYALe Festival MassimadiWhy Me ?, etc. Leurs spécificités ? Elles regroupent ou visent des personnes non-blanches et combinent des activités culturelles, festives, politiques et/ou sociales. Sans exotisation, sans instrumentalisation sexuelle, ce sont refuges, des safe-havens, mais aussi des lieux de reconnaissance et d'affirmation, qui accueillent toutes les bonnes volontés, amis, parents et alliés, sans discrimination. Mais là, ce sont les nègres et les bicots qui ont la parole. 

 

Leur présence bouscule « le » milieu LGBT de plusieurs manières. D’abord, parce que ces associations rappellent que des personnes ne se définissent pas que comme L.G.B.T.Q. ou I. Ces associations rappellent aussi que des stratégies (coming-out, Prides) considérées comme universelles ne le sont pas forcément partout ou à tout moment. Elles peuvent l'être et nous ne tenons pas ici à dénigrer le courageux travail qui est fait par les militants à BelgradeMoscou ou à Istanbul. Juste rappeler la multiplicité des voix. Car ce contre-discours existe aussi dans les positions tenues par des associations venues d'Afrique, du monde Arabe ou d'Amérique latine. Tout le monde ne se retrouve pas dans la formulation du mainstreaming gay.

 

Et puis, comme ces associations  le font depuis longtemps, elles rappellent que, non, non, le milieu LGBTQI n’est pas ouvert à tous et à toutes même s'il se pense ou se voudrait inclusif. Pire, que le milieu peut s’avérer excluant et discriminant comme les lesbiennes et les transgenres en font l’expérience depuis des décennies. Que l'unité, ce n'est pas faire appel ponctuellement à des représentants de ces associations pour faire des discours et témoignages, mais que c'est en faisant ensemble, en s'écoutant, en se défendant ensemble que la lutte pour les droits, la lutte pour conserver ces safe-space ouverts à tous, pour éviter les agressions, les insultes et les massacres, se fera. 

 

Ne pas préjuger et se cantonner dans une politique identitaire de dominants est un travail individuel et collectif. Le milieu LGBT doit lutter contre son sexisme et son racisme et sa propension à ne valoriser et n'admirer que les 1 % et leur cortège d'esclaves et de valets.

 

 

Le gay est politiquement absent

 

Le soutien, la solidarité, les alliances c'est aussi matériel. De la même manière que s’auto-décréter féministe ne suffit pas à l’être, se vouloir inclusif ne suffit pas. Puisqu'ils ont le pouvoir au sein de la minorité, en tant qu'hommes, il est de leur responsabilité de parfois se taire, d'écouter et de laisser agir la complexité derrière le sigle. Mais est-ce possible pour des figures publiques et associations qui applaudissent devant la recrudescence d'uniformes dans nos rues? Mais est-ce possible pour des personnes dont les passeports ouvrent les portes de toutes les frontières pour faire la fête et baiser, de soutenir les migrants LGBTQI qui tentent la traversée ?

 

On attend donc aussi que le milieu LGBT se dresse contre les politiques sécuritaires et les restrictions de déplacements. Qu'il se dresse contre l'instrumentalisation de ses sexualités à des fins géopolitiques, islamophobes.

 

Car les attentats successifs, Paris, Bruxelles, Orlando nous amènent aujourd'hui à un renforcement des politiques sécuritaires dont les victimes collatérales vont être  les queers du monde arabe qui, lorsque leur situation dans leur pays les oblige à le fuir pour venir en France ou en Belgique, vont devoir non seulement prouver qu'ils sont bien pédés trans gouines - et c'est pas du gâteau vu les stéréotypes intégrés dans le chef des agents de traitement des demandes - mais maintenant démontrer aussi que leur vie n'est pas celle d'une cellule dormante.

 

 

Au bout de la table des 1 %

 

Mais surtout, alors que de manière générale on assiste à une recomposition de l'échiquier politique avec de nouvelles lignes de séparation au sein même de la gauche, ce qu'on aimerait c'est que les G. contribuent à casser leur propre image en laissant de la place à tous, y compris les G. de milieux populaires qui n'ont souvent le choix que de devenir des sortes d'Edouard Louis, des transfuges de classe, qui s'ils fuient l'homophobie de leur milieu ouvrier, laissent croire d'un côté que seuls les prolos sont prêts à casser du PD et que les classes sociales supérieures, intellectuelles et super-urbaines sont les seuls refuges possibles. A condition d'opérer une transformation digne de Goldorak. Autolargue, c'est la seule solution ?

 

C'est dans ce piège qu'est enfermé le mainstreaming LGBT etc. et dans ce fatras que l'on se réveille, après Orlando.

 

Ce n'est pas avec quelques modèles upper class pour téléréalité  comme ces LGB et maintenant quelques T évoluant dans le miroir aux alouettes hollywoodien, cette façade du capitalisme triomphant qu'on en sortira. Ce que d'aucuns appelleraient une guerre identitaire est en fait une guerre classique de classes sociales mais dont les atours se parent d'identité sexuelle et ethnique parce que le capitalisme, qui s'est construit sur la division nord sud, le sexisme et le racisme, a atteint sa phase paroxystique. Le libéralisme récupère et broie tout et digère toutes ses marges et critiques en leur faisant miroiter une bonne part du festin. Et ça les gays, avec un grand G y croient : ils auront leur part du gâteau même en période de crise économique et de backlash réactionnaire et sécuritaire. Ah oui vraiment ?


Peggy Pierrot & Bénédicte Fonteneau

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