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Quand j’étais jeune adulte, j’ai passé beaucoup d’énergie à réclamer l’égalité. D’abord pour moi-même, en tant qu’homo, histoire d’avoir les même droits que ceux qui sont, par hasard, nés hétérosexuels. Très vite, j’ai compris que ma lutte avait été facilitée par d’autres avant moi. En France, surtout les femmes, les Juifs et les Protestants ; et ailleurs en Occident, les Noirs et certains Catholiques. Donc j’ai aussi réclamé l’égalité pour les autres, tous les autres. Minorités a été une facette de ce processus, et ce n’est pas pour rien si l’essentiel de nos textes se sont focalisés sur l’altérité en général, et l’homosexualité, le genre, la négritude et l’islam en particulier. Surtout, et je le vois en partie comme une victoire personnelle, après deux décennies d’activisme, on a pu assister à la chute du dernier privilège exorbitant des hétérosexuels : le mariage. Maintenant que Minorités ferme boutique, je souhaite exposer où sont, selon moi, les nouveaux champs d’action. En gros : what’s next ?

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Dimanche 04 mai 2014

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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Quand j’étais jeune adulte, j’ai passé beaucoup d’énergie à réclamer l’égalité. D’abord pour moi-même, en tant qu’homo, histoire d’avoir les même droits que ceux qui sont, par hasard, nés hétérosexuels. Très vite, j’ai compris que ma lutte avait été facilitée par d’autres avant moi. En France, surtout les femmes, les Juifs et les Protestants ; et ailleurs en Occident, les Noirs et certains Catholiques. Donc j’ai aussi réclamé l’égalité pour les autres, tous les autres. Minorités a été une facette de ce processus, et ce n’est pas pour rien si l’essentiel de nos textes se sont focalisés sur l’altérité en général, et l’homosexualité, le genre, la négritude et l’islam en particulier. Surtout, et je le vois en partie comme une victoire personnelle, après deux décennies d’activisme, on a pu assister à la chute du dernier privilège exorbitant des hétérosexuels : le mariage. Maintenant que Minorités ferme boutique, je souhaite exposer où sont, selon moi, les nouveaux champs d’action. En gros : what’s next ?

N

ous vivons dans une époque assez particulière. L’espèce humaine est en voie d’amélioration radicale grâce à l'accès ) l’éducation dans quasiment tous les pays de la planète, une baisse de la fécondité et un accès de plus en plus universel à internet. Jamais les humains n’ont autant été en mesure de comprendre ce qui se passe, qui ils sont, ce qu’ils veulent devenir, comment font les autres, ce qu’il faudrait changer… En même temps, nous sommes une espèce de plus en plus prédatrice, nous changeons le climat de notre planète, nous sommes cruels les uns avec les autres et envers toutes les autres créatures terrestres, les plus riches d'entre nous semblent prêts à tout pour accroître leur richesse déjà obscène, et nos systèmes politiques sont, pour les plus sains d’entre eux, moribonds. 

Quelque part, on peut jalouser nos parents pour qui les alternatives semblaient être plus simples : capitalisme ou socialisme, démocratie ou dictature, gauche ou droite ? Pour nous, la gauche est de droite, le socialisme n’est qu’une forme fourbe de capitalisme, et la démocratie ressemble à une dictature des multinationales et des 1%. Où sont nos choix d’antan ?

 

J’imagine que la plupart des lecteurs de Minorités vont, à défaut d’être d’accord sur les détails, l’être sur les grandes lignes : égalité pour tous ; chacun choisit sa propre voie d’émancipation (avec ou sans voile, pute ou pas, homme, femme ou autre chose, marié ou pas…) ; personne n’a choisi son genre, sa couleur de peau ou ses origines donc la lutte contre le sexisme, l’homophobie, l’antisémitisme, le racisme ou l’islamophobie procèdent de la même lutte contre les dominations. Là, nous avons obtenu l’ouverture du mariage aux couples du même sexe. La nouvelle génération ne discrimine plus. Paris a une femme maire.

 

Est-ce la fin de nos combats ? 

 

 

1. Libérer les animaux

 

Je suis frappé par le nombre de féministes, les homos et les trans qui sont devenus végétariens. Je pense qu’il y a une continuité évidente entre le fait de demander la fin des discriminations entre les humains et la fin des souffrances imposées par l’Homme aux animaux. Certains ont parlé d’holocauste permanent à propos de l’industrie agro-alimentaire, et ce n’est pas pour rien : ce sont les techniques « modernes » d’abattage développées au début du 20e siècle aux États-Unis (objectification, rationalisation, industrialisation) qui ont ensuite été utilisées lors de le Shoah et des différents génocides modernes. Il ne s’agit en aucun cas de relativiser la Shoah, mais bien de montrer à quel point les Occidentaux sont dans le déni à propos de ce que nous faisons subir aux animaux depuis que l’élevage s’est industrialisé.

 

D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que ce sont les hommes blancs hétérosexuels un peu âgés et carnivores qui sont d’une incroyable agressivité envers le végétarisme. L’obsession autour du cochon, les articles agressifs et condescendants à propos du végétarisme, voire d'un « complot végétarien », les soudains soucis pour notre santé (« Mais tu es sûr que tu as assez de protéines ?»), voire notre sens de priorités (« Comment peux-tu refuser de manger de la viande alors que d’autres ont faim ? »), on ne nous épargne rien. Il y a dans le sacrifice animal quelque chose d’irrationnel, cruel et absurde qui correspond plus à un exercice de pouvoir qu’à un réel besoin. 

 

Quiconque sait lire peut facilement trouver suffisamment d’informations pour se nourrir sainement et avec plaisir sans se repaître de cadavres. Ce n’est donc pas un problème pratique ou biologique, mais bien idéologique. On sait que les aliments issus des animaux sont plutôt mauvais pour la santé, que notre corps préfère une alimentation végétarienne, et que les conséquences de notre désir de sang sont monstrueuses, aussi bien pour la planète et pour les autres humains qui, justement, ont faim que pour les animaux eux-mêmes. Si les produits laitiers et la viande étaient si nécessaires, pourquoi leur fait-on autant de publicité ? Si le modèle d’alimentation occidental est si naturel, pourquoi tant d’entre nous sont-ils obèses et pourquoi ne peut-on pas nourrir correctement les autres humains ? C’est bien que la consommation sacrificielle d’animaux ne correspond ni à un réel besoin biologique, ni à une demande réelle des humains.

 

Je pense que notre besoin de sang ne correspond pas à un besoin physiologique, mais répond surtout à nos pulsions destructrices. Nous sommes endettés, malades, malheureux et ça va être pire pour nos enfants, mais nous pouvons nous payer de la viande. Nous avons encore les moyens de détruire et faire souffrir. Nous ne sommes donc pas totalement en bas de la pyramide humaine. Super.

 

La question peut selon moi se résumer ainsi : sachant que les animaux d’élevage ont une vie terrible, axée sur l’inconfort, la douleur, la terreur, la détresse, la frustration et sur une mort douloureuse, cruelle et trop longue, le petit plaisir que procure ce steak ou ce burger vaut-il toutes ces souffrances ? Par ailleurs, sachant que les animaux sont des êtres sensibles, sociaux, intelligents et pour beaucoup conscients de leur propre existence, est-ce vraiment un usage raisonnable que de les torturer pour les manger, sachant que leurs chairs et excrétions nous rendent malades ?

 

J’ai personnellement décidé de devenir végétarien, et j’aimerais devenir végétalien (vegan en anglais). Pour l’instant, mon addiction au fromage s’est révélée beaucoup plus compliquée à soigner que je ne le pensais, mais c’est évident qu’il va falloir que je résolve cela. 

 

Parmi les combats que j’entends mener dans le futur : réduire la souffrance des animaux ; diminuer au maximum l’exploitation des animaux par l’Homme ; mettre fin à l’accaparement de la planète par la seule espèce humaine.

 

 

 

2. Changer la politique

 

Le régime de démocratie représentative auquel nous sommes soumis est très loin d’être démocratique. Bien sûr, les libertés individuelles en Occident sont moins restreintes qu’ailleurs, la presse y est plus libre et les décisions qu’on y prend sont parfois influencées par le désir des peuples, même si les filtres (presse, intelligentsia, monde politique, lobbying, etc.) restent très puissants. Mais vous sentez bien qu’on est loin du compte, non ?

 

Ce système qui a été mis en place il y a plus d’un siècle était destiné à aider la bourgeoisie à gérer des pays peuplés de paysans à peine alphabétisés, avec des contraintes techniques qui n’ont plus lieu d’être. D’abord, l’essentiel des citoyens sont désormais alphabétisés (beaucoup ont même fait des études), et même les femmes et les pauvres savent lire, c’est dire. Ensuite, nous avons internet (qui va certainement prendre une dimension de plus en plus centrale dans nos vies) et des machines qui savent nous aider à nous informer efficacement, à décider collectivement, et à mieux nous organiser. Enfin, les ennemis d’alors, opposés à l’idée même de démocratie, ont viré leur cutie : ni l’Église catholique ni l’extrême-droite ne s’opposent plus ni à la pratique démocratique, ni à l’idée de République. Même les pires dictatures se réclament du Peuple, c'est dire.

 

Pour l’instant, les grands partis gouvernementaux et les castes au pouvoir ont réussi à nous occuper avec la télévision, les faux conflits, les étrangers, l’islam, une presse consanguine et intellectuellement homogène, un monde universitaire bien soumis grâce à une concurrence interne extrême mâtinée de favoritisme, la cuisine bourgeoise et le consumérisme. Mais l’édifice craquelle de toutes parts, et personne n’est dupe.

Pour l’avoir pratiquée de l’intérieur, j’ai vu que la politique est surtout un exercice de neutralisation : identifier les éléments différents/nouveaux/critiques, les intégrer au système (place éligible), puis les laisser être digérés par le système. Les différents systèmes politiques occidentaux sont très efficaces pour neutraliser les éléments perturbateurs, mais sont toujours incapables de se transformer eux-mêmes. Même les éléments « anti-système » (pensez aux extrêmes, de droite comme de gauche) vivent du système et, finalement, le légitiment.

 

Le fait que les minorités sont systématiquement éliminées ou neutralisées des cercles décisionnels en Occident, que ce soit en politique, dans les médias, dans les appareils étatiques ou au sommet des grandes entreprises montre que le système ne fonctionne pas. On ne va pas me dire que le fait d’avoir un vagin ou la peau d’une couleur différente vous empêche de prendre des décisions correctement, surtout quand les femmes sont, depuis plus d’un siècle, plus nombreuses que les hommes à étudier quand c’est possible, et que les enfants de migrants investissent plus dans leur éducation, à situation sociale similaire, que les autochtones.

On ne peut pas soupçonner les femmes, surtout celles issues des classes privilégiées, de ne pas maîtriser la langue ou des codes sociaux. Pourtant, elles restent cantonnées dans des rôles subalternes, et les partis politiques comme les multinationales font de leur possible pour les empêcher d’accéder aux responsabilités. C’est bien la preuve que les systèmes décisionnels existants ne sont pas là pour représenter le peuple, la République, le meilleur de l’entreprise ou le futur, mais bien pour s’assurer de la reproduction des privilèges.

 

Je n’ai pas d’a priori ou de dogme sur la façon dont nous allons devoir nous organiser pour prendre des décisions dans le futur, que ce soit en politique ou au sein des entreprises, mais il est évident que le système actuel ne fonctionne plus. 

 

En dehors de l'infrastructure politique, il y a bien sûr des thèmes qui me sont chers : écologie, transition énergétique, émancipation de tous, baisse des inégalités, réduction de la place de la bagnole, villes vivables, etc.

 

Parmi les combats que j’entends mener dans le futur (de façon plus abstraite et structurelle, donc) : exposer les dysfonctionnements des systèmes chargés de décider pour nous ; prendre part à la mise en place de systèmes alternatifs ; collaborer avec un maximum de personnes sur la question.

 

 

3. Promouvoir l'éducation

 

Dès que je parle d’éducation, je sens que certains se mettent à bailler. « Encore des poncifs sur l’émancipation par le mérite alors qu’on sait que seuls l’argent et le réseau comptent. » 

Les mammifères sont des créatures apprenantes. Les chiens, les rats, les chats, les éléphants, les baleines, les humains, nous adorons tous apprendre (jouer !) et en principe nous ne nous arrêtons jamais. Mieux, nous enseignons aux autres les trucs qui fonctionnent, que ce soient des règles sociales, les choses bonnes à manger, les trucs découverts ou des choses très très abstraites.

 

Pourtant, on dirait que l’éducation est devenu un luxe inutile, qui coûte trop cher et qui n’est pas assez axé sur un métier particulier. Pas la peine d’apprendre le latin pour être caissière, pas la peine d’étudier trop longtemps pour servir les gens de la haute. À quoi servent donc ces études de sociologie s’il n’y a pas de débouchés ensuite ? Et la philosophie, sérieusement, tu te vois philosophe, toi ? 

 

Maintenant que nous vivons plus de 70 ans dans des sociétés complexes où nous avons la possibilité de faire autre chose que de se reproduire rapidement avant de disparaître, l’éducation n’est justement plus un luxe, mais une obligation. Pour survivre aux relations intéressantes mais forcément plus difficiles à gérer, pour mieux profiter de toutes les connaissances acquises par les autres humains, pour devenir une meilleure personne, pour être capable justement de réaliser des tâches complexes et prendre les bonnes décisions au bon moment dont le reste de la société a besoin. Aussi parce qu’apprendre est ce qu’on aime faire le plus et que ça ne coûte pas très cher.

 

Bien sûr, l’éducation ne veut pas forcément dire l’école de la République avec de hauts murs et l’obligation de s’asseoir bien droit sur sa chaine. Ni les examens humiliants, la compétition, la cruauté des profs et des élèves, l’élimination des plus faibles ou le formatage des corps et des esprits.

 

Minorités a été pour moi un outil d’apprentissage. Aussi bien du fait de l’avoir co-fabriqué et co-géré, que grâce aux articles que nous avons publiés. S’il y a quelque chose qu’on ne peut pas nous reprocher, c’est de n’avoir rien appris à personne.

J’ai trouvé dans l’enseignement un bonheur d’apprendre et de travailler ensemble que j’avais oublié, et encore, je sens que je peux devenir un bien meilleur prof, avec des élèves toujours ravis de m’aider à faciliter leur apprentissage et le mien.

 

S’il y a un champ dans lequel je me suis investi et dans lequel je compte m’investir encore plus, c’est donc celui de l’apprentissage. Pour l’instant mes obsessions sont l’autonomie des élèves, le travail en groupe, le jeu comme moyen d’automatiser les processus complexes et les techniques d’organisations intellectuelles. Mais j’imagine que dans quelques années je serai passé à autre chose, tant il y a de manières de satisfaire notre appétit inné d’apprendre. Surtout, cet appétit est au service de l’amélioration des individus, des sociétés, et de l’état d’une planète où, du fait de notre pouvoir technologique, nous avons un responsabilité énorme. 

 

Parmi les combats que j’entends mener dans le futur : apprendre plus, mieux et avec encore plus de plaisir ; devenir un meilleur prof en aidant les autres à mieux apprendre et surtout à conserver le plaisir d’apprendre ; me battre pour faciliter l’accès de tous à l’éducation (pas forcément dans sa forme actuelle) ; promouvoir la connaissance que j’ai acquise mais aussi celle des autres.

 

 

 

 

Voilà donc mon programme pour l’après-Minorités, dans les grandes lignes en tous cas. Si vous avez des suggestions, des idées, des critiques, des envies de collaboration, vous savez où me trouver. 

 

 

 

Exit Minorités. À bientôt ailleurs.


Laurent Chambon

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