Silence

Je sais que c'est la dernière de Minorités mais ne comptez pas sur moi pour écrire sa nécrologie. En repensant au début de l'aventure, la première image qui me revient en tête sans cesse est celle de Didier Lestrade et Laurent Chambon qui passent par Bruxelles pour parler de la prochaine crise sociale dans les pays européens, des groupes minoritaires ou perçus comme tels (LGBT, étrangers, femmes) qui vont particulièrement en souffrir et des articles de certains journaux américains. Le point commun, selon moi, était le reflet du rouleau compresseur totalitaire et étatique (aka « le modèle français républicain ») qui empêche l'expression des différences parmi les usagers de l'espace public. Probablement sans le savoir, nous voulions défendre avant l'heure l'idée d'un « patriotisme constitutionnel » initié par le philosophe allemand Jürgen Habermas qui consiste à repenser la citoyenneté européenne en tenant compte de la présence importante de différentes minorités culturelles.

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Mehmet Koksal

par Mehmet Koksal - Dimanche 04 mai 2014

Journaliste-reporter basé à Bruxelles, polyglotte, correspondant du Courrier International, Mehmet Koksal est co-fondateur de Minorités et un spécialiste de la question minoritaire en Europe.

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Je sais que c'est la dernière de Minorités mais ne comptez pas sur moi pour écrire sa nécrologie. En repensant au début de l'aventure, la première image qui me revient en tête sans cesse est celle de Didier Lestrade et Laurent Chambon qui passent par Bruxelles pour parler de la prochaine crise sociale dans les pays européens, des groupes minoritaires ou perçus comme tels (LGBT, étrangers, femmes) qui vont particulièrement en souffrir et des articles de certains journaux américains. Le point commun, selon moi, était le reflet du rouleau compresseur totalitaire et étatique (aka « le modèle français républicain ») qui empêche l'expression des différences parmi les usagers de l'espace public. Probablement sans le savoir, nous voulions défendre avant l'heure l'idée d'un « patriotisme constitutionnel » initié par le philosophe allemand Jürgen Habermas qui consiste à repenser la citoyenneté européenne en tenant compte de la présence importante de différentes minorités culturelles.

L

e changement du contrat social était, pour nous, assez facile à comprendre : il n'y a plus de République des hommes hétéros, unilingues et blancs imposant leurs modes de vie dominants à la majorité des groupes fragiles et diversifiés. Désormais, la République est appelé à garantir le respect des identités, des langues, des religions, des modes de vie des minorités à condition que ceux-ci s'attachent à défendre les institutions démocratiques. D'accord, en théorie c'est beau mais on savait que sur le terrain il serait très difficile d'aller convaincre les principaux concernés.

 

Franchement, ces cinq dernières années, on n'a pas arrêté de se battre contre le système dominant et sa fausse majorité uniformisante. On n'était pas seuls dans ce combat car la furie homophobe était en train de regagner du terrain dans la France du mariage-pour-tous; le monde patronal, les écoles et les institutions publiques continuaient d'exclure les femmes musulmanes du marché de l'emploi sous prétexte de « signe religieux ostentatoire »; l’antisémitisme et l’islamophobie redevenaient à la mode pour des populistes en tout genre et le chômage s'imposait comme le plan de carrière obligé pour une jeunesse européenne complètement dérégulée.

 

Face à ce climat déprimant, il fallait faire quelque chose et lancer un média qui puisse redonner de l’espoir (un peu), de la liberté (beaucoup) et des informations exclusives et rapides. Comme l'écrit si bien l'un de nos précieux collaborateurs Madjid Ben Chikh, Minorités voulait en quelque sorte à travers sa revue en ligne « participer à voir émerger d’autres façons de penser, plurielles et reconnaissantes des identités infinies qui font ce que l’on appelle la société en nourrissant la démocratie ». J'avais d'ailleurs suggéré de créer « l'Agence » à côté de « la Revue » pour diffuser des informations recoupées et originales avant les agences de presse traditionnelles à l'attention du plus grand public concerné. J'étais très motivé à alimenter cette agence mais les événements de la vie (le boulot, les morts, les assassinats et les maladies) m'ont tenu trop longtemps à l'écart de mes désirs rédactionnels. Petite parenthèse, déjà en octobre 2007 où je tenais un blog célèbre sur la place bruxelloise, j'avais remarqué que l'usage de la violence arrivait à créer un choc psychologique chez les journalistes les poussant à avoir peur d'écrire un seul mot. La perte d'un proche, le choc d'un accident ou la découverte d'une maladie incurable vous pousse à repenser la vie (ou plutôt le restant d'une vie) et vous éloigne un moment des petits plaisirs éphémères du quotidien, fin de la parenthèse.

 

 

On s'est donc battu par l'écrit pour permettre l'expression de la diversité et des différences et parfois on a été méchamment exclu de notre propre « camp » pour nos idées. Je sais de quoi je parle puisque l'Union des progressistes juifs de Belgique m'invite à participer à sa fête particulière du premier mai (ce dimanche 4 mai) ayant pour thème « Militer contre son camp ? ». Chargé de présenter ce premier mai juif progressiste dans la revue du mouvement, le cinéaste Gérard Preszow explique que « la force sournoise des majorités est de faire croire – et souvent d'y réussir – que leur position est naturelle, de bon sens et... réaliste. Elle conforte l'état des choses, se refusant à tout risque dynamique. Et si la situation change, elles n'éprouvent aucune gêne à s'y rallier avec mauvaise foi. Ainsi, on feint de vite oublier que ce sont « les traîtres » d'hier qui ont semé les évidences d'aujourd'hui ».

 

Il paraît que j’ai particulièrement dérangé « mon camp » au sujet de la reconnaissance du génocide des Arméniens comme d’autres dérangent tant l’Etat d’Israël sur sa politique de colonisation en Palestine, ceux qui ennuient les islamistes à propos du rôle des femmes (ces êtres humains qui offrent la vie à ces mêmes islamistes) en société, ces « lanceurs d’alerte » (Manning, Edmonds, Snowden) qui n’hésitent pas à publier les vérités sur la politique des Etats-Unis dans le monde, etc. Vu comme ça, tout le monde rêverait de postuler pour devenir « traître militant contre son camp » mais allez un peu poser la même question à ces personnes, la réponse sera presque toujours négative. 

 

Dans ce contexte, j'ai l'impression que Minorités a été, surtout grâce à Lestrade, un temps cette revue sérieuse et spécialisée massivement diffusée et partagée par voie électronique, qu'elle a été par moments la revue exclusive des gays branchés ou des minorités libérales musulmanes, qu'elle a réussi à sortir de son propre camp pour devenir ce méchant traître d'hier qui sème les évidences d'aujourd'hui, qu'elle a aussi trébuché quelque fois en tapant trop sur le même clou, qu'elle a pu devenir un autre moment la revue refuge des personnes qui avaient une voix dérangeante au sein de leur propre communauté.

 

Maintenant, après une législature, est sans doute venu le temps du silence, un véritable moment de méditation car il paraît que c'est la meilleure façon de répondre aux imbéciles. 


Mehmet Koksal

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