Homophobie : à l'école de l'impunité

Dans ce billet, nous souhaitons revenir sur les polémiques qui, depuis la rentrée scolaire 2013, font considérablement régresser l’idée d’une lutte forte et globale contre les discriminations à l’école. Nous soutenons l’idée qu’en taisant les épreuves que subissent les enfants LGBTI, l'école les exclut de la possibilité d'une vie tout simplement "vivable". Alors que depuis plus de cinquante ans la presse, la télévision, la littérature, le cinéma ont popularisé les figures des lesbiennes, gays, bi, trans et intersexes (pour le pire ou le meilleur) l'école fait comme s'il n'existait que deux possibilités d'identité pour un enfant - être une fille et un garçon - et une seule possibilité d'orientation sexuelle - être hétérosexuel.

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Arnaud Alessandrin & Yves Raibaud

par Arnaud Alessandrin & Yves Raibaud - Lundi 10 mars 2014

Arnaud Alessandrin, 30 ans, est sociologue à l’université de Bordeaux et cofondateur de l’Observatoire Des Transidentités. Yves Raibaud, 60 ans, est géographe et maître de conférences HDR à l’Université de Bordeaux Montaigne (Adess Cnrs). Ils viennent de sortir Géographie des homophobies (Armand Colin, 2013).

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Dans ce billet, nous souhaitons revenir sur les polémiques qui, depuis la rentrée scolaire 2013, font considérablement régresser l’idée d’une lutte forte et globale contre les discriminations à l’école. Nous soutenons l’idée qu’en taisant les épreuves que subissent les enfants LGBTI, l'école les exclut de la possibilité d'une vie tout simplement "vivable". Alors que depuis plus de cinquante ans la presse, la télévision, la littérature, le cinéma ont popularisé les figures des lesbiennes, gays, bi, trans et intersexes (pour le pire ou le meilleur) l'école fait comme s'il n'existait que deux possibilités d'identité pour un enfant - être une fille et un garçon - et une seule possibilité d'orientation sexuelle - être hétérosexuel.

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l suffit d'écouter les témoignages des trans dans leur récit de l'école pour se rendre compte de la profonde solitude que ressentent celles et ceux qui, aux yeux de l'institution scolaire, n'existent pas. « Je me suis rendu compte qu'aux yeux du maître, je n'étais rien » / « ... je suis devenu un fou, aux yeux de mes camarades de classe, parce que la psychologue venait me chercher au milieu d'un cours »[1] Laquelle psychologue scolaire (particulièrement bien  formée) dira plus tard qu'elle n'avait rien vu, qu'elle ne savait pas que ce 'problème' existait chez des enfants (id). l suffit d'écouter les récits de souffrances, de peurs, de décrochages scolaires, de violences dans certains cours particulièrement exposés comme les cours d'éducation physique et sportive, dans le car, les toilettes, les vestiaires, en sortie scolaire, que ces enfants aient déjà eu conscience d'être différents ou simplement l'air de l'être. Mais il suffit aussi d'écouter les enseignant.e.s pour savoir qu'il existe des femmes et des hommes qui aiment leur métier et qui voudraient que ça change, pour comprendre à quel point ils sont peu soutenus par leur hiérarchie, prête à annuler tous les dispositifs de lutte contre les discriminations dès que le vent fraîchit.

Tout a commencé en septembre 2011 lorsque Luc Chatel, ministre de Sarkozy, permet pour la première fois l'introduction du terme de « genre » dans les manuels scolaires de SVT (Sciences et Vie de la Terre). Depuis, on aurait pu croire que l’actualité politique et médiatique autour du « mariage pour tous » aurait fait oublier cette polémique. Il n’en est rien. Ce sont les écoles privées, catholiques, qui ont mobilisé les gros bataillons contre le mariage pour tous. Aujourd'hui ce sont les mêmes qui s'attaquent à l'ABCD de l'égalité de l'école publique où se trouvent les familles les plus démunies, qui attendent beaucoup de l'école. Il est consternant de voir les familles bourgeoises et catholiques, adeptes de l’école privée, semer la panique morale dans l’enseignement public en utilisant des caricatures grotesques (l'éducation à l'homosexualité, l'apprentissage de la masturbation). Des familles des quartiers sensibles ont été touchées par la rumeur au point de suivre des mots d'ordre de « retrait de l'école ». Il est inquiétant de voir que le gouvernement recule alors que le mouvement de retrait ne touche qu'une minorité de parents désinformés par les mouvements d'extrême-droite, et encore plus inquiétant d’entendre des responsables politiques de la droite « républicaine » partir en guerre contre l'ABCD de l'égalité en relayant des informations à caractère sexiste, transphobe et homophobe mélangées au fantasme du « gender », présentée comme une idéologie sournoise venue semer le trouble dans les familles ! De ce point de vue on notera avec regret que si les opposants s’indignent qu’un garçon puisse devenir une fille, les défenseurs de ce programme les rassurent en soulignent que l’ABCD d’égalité n’en parle pas, acceptant et entérinant ainsi une transphobie haineuse exprimée ouvertement par des responsables de grands partis politiques ! 

 

 

Tu la vois, toi, la fin du privilège cis-straight ?

 

Si la peur l’emporte c’est que les coûts sont conséquents pour ceux qui détiennent le pouvoir et craignent de le partager. Très longtemps, les hétérosexuels, les hommes et les cisgenres (entre autres, et lorsqu’ils répondaient parfaitement au cahier des charge de normes de genre) pouvaient se prévaloir d’un privilège qui, s’il pouvait être discuté, était néanmoins acquis de naissance. Aujourd’hui, à l’heure où l’humanité tend à inclure les minorités, les privilèges des uns sont rattrapés par les demandes des autres. Demande de reconnaissance, de visibilité, de droits. Ainsi, peut-on apercevoir, à l’horizon, ce qui provoque les frayeurs et les haines : la fin de privilèges, d’évidences, de dominations. Il revient aux minorités de genre et de sexualité de se défaire des automatismes de la pensée hégémonique, en affirmant d’abord que si la théorie du genre n’existe pas, il en existe néanmoins plusieurs sur les question relatives au genre, et ainsi assumer les avancées militantes et scientifiques qui ont vues naître des concepts forts et puissants qui permettent d’identifier et de nommer d’une façon plus précise les inégalités, les discriminations, les injustices et les constructions sociales qui les conduisent. Pas de censure sur le mot genre ! C'est un mot qui porte en lui un idéal de liberté et d'égalité.

 

Une seconde piste en faveur d’un langage des minorités, autonome ou tout du moins réapproprié, serait d’élargir la notion d’actes et propos homophobes. Cette notion définie juridiquement ne s’applique pas ou très peu. L'homophobie est très rarement retenue en termes de circonstance aggravante dans le cas d'une agression par exemple. Combien sont-ils (hommes politiques, stars de la scène culturelle, présidents de clubs de football, écrivains) à avoir tenu des propos homophobes ou transphobes et à s’en tirer comme si de rien n'était en déclarant « c’était pour rire » ou bien « c’est dans le langage courant » ou bien « chacun a le droit à ses opinions » ou encore en invoquant la liberté d'expression ? Ne sont-ils pas des homophobocrates qui valident, par leurs excès plus ou moins contrôlés (mais toujours impunis), l'hétérocentrisme hégémonique de la manif pour tous et protègent tous les excès violents qu'elle produit à la marge ? L'hétérocentrisme organisé est un mouvement politique qui oeuvre explicitement, au grand jour, pour la discrimination des personnes LGBTI, et l'on a vu les liens forts qui les unissaient avec le printemps français et riposte laïque : xénophobie et homophobie, mêmes combats, mêmes mots d'ordre, mêmes soutiens politiques, de la droite dure à la gauche molle. Il faut à présent inverser les rapports de force et dénoncer les homophobocrates et les logiques d'exclusion qu'ils mettent en oeuvre. Faire passer les personnes LGBTI de la position de victimes à la position d'accusateurs dénonçant les « privilèges naturalisés » des cisgenres. Dire haut et fort qu'une société qui acceptera les différences d'orientations sexuelles et d'identité de genre sera aussi plus tolérante pour toutes et tous. Qu'elle sera aussi plus mixte et plus égalitaire si elle ne s'arrête pas au projet appauvri de l'égalité filles-garçon-sans-le-genre et aux impasses que ce projet crée dès lors qu'on ne veut pas considérer le sexe social, les rapports de domination femmes-hommes et la construction des identités sexuées.

 

Le « jour de colère », la « manif pour tous » et les reculades politiques qui s’en sont suivies le 10 février 2014, annoncent des jours de deuil et d'humiliation. Jour de deuil et d'humiliation pour les couples lesbiennes et gays dont la conjugalité est reconnue et la parentalité refusée: de bon couples oui, de bons parents, non. Jour de deuil et d'humiliation aussi pour l'école laïque qui se voit contrainte de censurer le mot genre, de réduire le périmètre de l'ABCD de l'égalité, d'annuler des formations et des conférences sur le genre organisées par les rectorats, les syndicats d'enseignants, les associations de parents d'élèves... De censurer la projection d’un film tel que "Tomboy", pourtant encensé par la critique et grand succès populaire... De retirer des étagères des écoles maternelles des petits livres qui y avaient leur place depuis les années 1970 sous prétexte qu'ils risquent de choquer les enfants.... Jour de deuil et de colère enfin pour tous ces enseignant.e.s, travailleurs.euses sociaux.les, animatrices et animateurs associatifs et municipaux du sport, de la culture et des loisirs qui œuvrent humblement, jour après jour, à l’intégration des enfants des classes pauvres dans la société française et à la lutte contre toutes les discriminations ... Car les discriminations sont toujours croisées. Elles ne concernent pas les homosexuels contre les plus pauvres ou les femmes contre d’autres minorités : elles touchent tout le monde au hasard, mais avec une assez grande régularité toujours les mêmes.

 

 

Se compter pour compter

 

Peut-être, pour compter politiquement, faudrait-il pouvoir déjà se compter numériquement. Pour montrer ces espaces et ces vies, qui pour les uns sont des boulevards, pour d’autres des ruelles étroites. Pour dénombrer ces crimes homophobes. Pour connaître précisément la violence et l’injonction au passing, pour limiter le coût de la transphobie. Dans ce mouvement, la question homosexuelle ne peut pas être prononcée au singulier. Il faut qu’elle soit inclusive, pour mettre en avant la consubstantialité des processus de minoration, d’élimination, d’invisibilisation, de discrimination, et non pour établir un nouveau mètre étalon de la modernité (ne réifions pas ces grossières frontières géographiques et symboliques des gentils gayfrienly progressistes et des vilains homophobes obscurantistes) Le retour de l'homophobie est un phénomène aussi préoccupant que le retour du racisme et de l'antisémitisme. Il faut tenir bon et continuer à construire une école et une société accueillante pour tous, amicale et égalitaire.


Arnaud Alessandrin & Yves Raibaud

Notes

[1] in Pour en finir avec la fabrique des garçons, Ayral S. et Raibaud Y., MSHA, Pessac, 20214 (à paraître)

Lire aussi : http://www.observatoire-des-transidentites.com/article-transidentite-et-scolarite-2-122332172.html

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