Les Continuités du soin, ou le risque de la communauté

Nous nous racontons tellement d'histoires en baisant. C'est peut-être même surtout pour cela que nous avons besoin de baiser : pour que l'emprise des histoires qu'on se raconte en dehors de la baise se desserre un peu et fasse place à un peu de respiration, qu'on puisse retourner autrement aux histoires qu'on a envie de raconter et surtout à celles qu'on a envie de vivre.

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William Caroline

par William Caroline - Dimanche 09 mars 2014

  William Caroline, 41 ans, vient des USA et vit à Paris où il enseigne et traduit sous un autre nom depuis le début du millénaire. Il prépare son premier roman. Chelsea Manning est une de ses nouvelles héroïnes, mais elle fait partie de toute une lignée.  

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Nous nous racontons tellement d'histoires en baisant. C'est peut-être même surtout pour cela que nous avons besoin de baiser : pour que l'emprise des histoires qu'on se raconte en dehors de la baise se desserre un peu et fasse place à un peu de respiration, qu'on puisse retourner autrement aux histoires qu'on a envie de raconter et surtout à celles qu'on a envie de vivre.

A

la rentrée de septembre, Minorités a publié un de mes textes, qui présentait quelques  histoires que je me suis racontées à propos de l'épidémie du sida telles qu'elles sont présentées dans le très beau documentaire We Were Here et les trois premiers romans de quelqu'un que je considère comme un génie divin, Guillaume Dustan. Il a été un peu remarqué, surtout parce que c'est Didier Lestrade, qui au début du siècle avait déclaré Dustan comme l'ennemi public d'Act-Up, dont il était fondateur, qui l'avait publié. Peut-être que vous avez lu le (très mauvais) roman de Tristan Garcia, La Meilleure part des hommes. (À la différence de tous les romans de Dustan sauf un, celui-là est traduit dans mon autre langue, l'anglais). J'aurais voulu que Lestrade soit plus explicite quant à ses raisons de publier mon texte, mais il a choisi de me laisser parler sans en dire grand-chose, ce qui est, après tout, son droit le plus complet.

Les questions de prévention de la transmission du VIH sont abordées dans ce texte de façon oblique, l'idée du départ étant que c'est en réinvestissant certains moments et certaines scènes dans notre histoire communautaire avec cette épidémie que nous allons pouvoir revigorer des efforts de prévention qui ont été continus mais qui se confrontent à des chiffres décourageants et à une fatigue certaine, surtout face à des pouvoirs publics qui ne relaient ni ne soutiennent que du bout des lèvres les efforts faits pour freiner la transmission du VIH. Mais une des (bonnes) raisons de cette fatigue, c'est aussi que les séropos parmi nous ne mourrons plus du sida comme nous le faisions à l'époque où Dustan écrivait et où Lestrade militait à Act-Up. J'avais lu Lestrade écrire qu'il était sûr que la polarité terrifiante entre lui-même et Dustan avait réussi à aider certains jeunes à éviter une séroconversion. Je trouvais que sur ce compte-là, il avait raison et que j'étais une forme de preuve. Mais pour moi, il est évident que Dustan faisait partie de ma communauté. Je connaissais certains de ses amis qui sont devenus les miens, et je savais qu'ils restaient troublés et amers quant au sort que Lestrade a contribué à créer pour Dustan : déclaré au ban de la communauté, le mec est mort trop jeune pour avoir porté une parole qui cherchait une forme d'harmonie avec ses pratiques. Et ce n'est pas moins de cette parole qu'il nous fallait et qu'il nous faut encore. C'est bien davantage, bien plus. C'est avec cette parole en tension dynamique avec nos pratiques (sexuelles, mais aussi et indissociablement affectives, sociales, et politiques) que nous avons assuré notre part des continuités du soin et c'est avec davantage de cette parole que nous allons continuer à l'assurer à l'avenir.

 

Un mot sur ce que je veux dire lorsque je parle des continuités du soin. Un jeune médecin brillant m'a rappelé qu'en médecine générale, on utilise une expression très proche, avec le singulier et le pluriel inversés, pour parler de « la continuité des soins » dont chaque citoyen/ne en France doit être garanti/e tout au long de sa vie, même en dehors des douleurs qui accompagne des épisodes de maladie. Quand j'inverse le singulier et le pluriel pour parler des « continuités du soin », je veux faire un geste vers l'aspect du soin qui excède et accompagne l'aspect médical, mais qui est essentiel pour l'efficacité de quelque soin que cela soit. Appelons ça l'amour et reconnaissons qu'il est éclaté et je pense qu'on peut encore aller loin.

 

 

Q

 

Il y a déjà tant d'efforts qui vont dans ce sens. Je les connaissais de loin, alors depuis que j'ai publié mon Tombeau à l'honneur de Dustan, je suis allé les voir, les considérer, de plus près. Sur Facebook j'avais vu passer plusieurs annonces pour un groupe tenu par Hervé Latapie, Parlons Q. Et vu ce que je venais de publier, je savais qu'on allait trouver de quoi parler. Début décembre, Hervé nous convoquait pour qu'on explore ensemble les origines du safer sex. Désolé pour l'anglicisme, ça veut dire le sexe à moindre risque. Mais ce n'est pas pour rien que c'est en anglais, cette histoire vient de là d'où je viens, des Etats-Unis. Si Gérard Pelé, l'invité d'Hervé du soir, n'était pas passé avec toutes ses bonnes connaissances du système administratif français par New York où il aura appris plein d'autres choses, s'il n'avait pas suivi l'histoire du Gay Men's Health Crisis qui s'est formé pour fournir des soins aux gays frappés par l'épidémie, il n'aurait jamais eu l'idée de fonder le groupe Santé Plaisir Gay à AIDES. Les Amsterdam Jack Parties avaient été le vrai déclic pour les Jerk-Off à Paris. À un moment où on se demandait ce qu'on pouvait faire pour freiner la transmission du VIH et à un moment où les gens en mouraient en nombre, AIDES s'est mis à démultiplier les groupes de paroles et de pratiques. Un groupe pour des Massages, un autre groupe pour le Hard Sex, et puis celui des Jerk-Off. Dans ces différents groupes, il s'agissait de produire du désir pour des corps qu'on croyait ne pas aimer dans une série d'ateliers organisés selon les pratiques partagées par ceux qui y participaient. Grâce aux restrictions qui étaient en place pour ces soirées (pas de fellation, pas de sodomie), les hommes ont réappris à se regarder non pas comme les instruments de transmission d'une maladie mortelle, mais comme des corps qui se regardaient se toucher, soi-même et les autres. Ils se voyaient sous une nouvelle lumière qui les aidait à voir qu'ils pouvaient aussi se faire du bien. Le sociologue Michael Pollak, à l'origine de l'initiative des enquêtes Presse Gay, évaluait ces soirées à l'aide d'un questionnaire. Il y découvrait qu'elles aidaient les hommes gays à renouer avec une affection pour leurs corps, que 11% d'entre eux se remettaient à baiser après de longues périodes d'abstinence.

 

Il y a un drôle de truc qui est arrivé lorsque Gérard a mentionné le nom de Michael Pollack. Arlindo Constantino était dans la salle, et il a suggéré à Gérard d'expliquer un peu qui c'était. Ce qu'il a fini par faire, mais en faisant un détour par un ou deux sanglots qu'il n'a pas réussi à contenir. Arlindo est venu vers lui pour le réconforter et on peut aisément imaginer la gêne dans la salle.  Nous avons dû témoigner de l'absence d'un mort qui aura laissé sa marque et une partie de sa mémoire dans des dispositions telles celle qui nous accueillait au Centre LGBT. Sociologue, Michael Pollack était également militant et, comme beaucoup pendant les pires moments de l'épidémie, il avait tissé des liens inédits entre son savoir d'expert et sa sociabilité homosexuelle. Pour beaucoup d'entre nous qui ont vécu les pires moments de l'histoire de cette épidémie, des morts comme Pollack ne reposent pas en paix. Rien, ou très peu, n'est fait en leur souvenir, rien ne marque leur perte. Alors certains, comme Gérard Pelé, viennent narrer leurs inventions, comme celle du safer sex. Faire retour aux origines du safer sex, c'est donc courir le risque de voir émerger de l'ombre la présence d'êtres et de compagnons de combat que tous nos bons efforts n'ont pu garder avec nous. C'est un être comme cela qui est passé par le sanglot de son ami, ému par le devoir de dire qui il était.

 

Mais retourner aux origines du safer sex, c'est également courir le risque de perdre de vue le fait que les paramètres de l'épidémie ont changé depuis l'invention des trithérapies. Les solutions des années 80, comme Gérard l'a rappelé à la fin de son intervention, ne sont plus celles d'aujourd'hui, même si à mon sens nous avons encore des leçons à tirer de cette époque pour notre situation. Ce ne sont pourtant pas celles qu'on croit. Suffit-il vraiment aujourd'hui de réinstaurer des Jerk-Off Parties alors que le poids des stigmates associés à l'épidémie se fait sentir à des articulations communautaires sensiblement différentes? Une avant-dernière question de la salle semblait suggérer le contraire.

 

Elle venait de quelqu'un qui anime des ateliers à AIDES similaires à Parlons Q et elle concernait l'opprobre qui pèse sur les séropositifs qui se trouvent coincés dans une situation où ils ont peur de transmettre le virus et peur d'être rejetés par leurs partenaires éventuels. La personne qui la posait s'inquiétait quant au sort de ce stigmate-là dans un discours qui prône un retour au safer sex. Or nous sommes à un moment où les stigmates associés à notre sexualité se sont récemment accrus grâce à la mobilisation proprement époustouflante — et apparemment pas prête de perdre son souffle — des opposants à la loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe (soit-dit en passant, une loi qui a des bénéfices certains, mais qui aide les pouvoirs publics à se dédouaner à notre compte: « Mais », nous disent-ils, « on vous a déjà donné le mariage »). Dans une telle conjoncture, faire appel au safer sex court le risque de faire oublier que cette pratique prend origine dans l'invention d'un discours sur la baise qui la reliait aux soins qu'on pouvait prendre, de soi-même et des autres. Cette baise que le reste de la société confondait avec les raisons de notre maladie (« Ils n'ont qu'à ne pas baiser autant que ça!  ») pouvait continuer à être un bien commun. Le soin que nous prenions de nous-mêmes en continuant à baiser allait directement à l'encontre du discours hégémonique sur notre façon de baiser. Ça tombait bien, ça a sauvé de nombreuses vies. Qu'on choisisse maintenant de baiser avec ou sans capote ou qu'on flotte dans un manque de décision claire à ce sujet, c'est l'ouverture d'espaces où cette parole puisse s'énoncer et s'expérimenter qui va continuer à nous aider à freiner la transmission de ce virus.

 

 

Risques

 

Si Parlons Q aura réussi à libérer une parole depuis l'expérience d'une tentative passée dans la gestion des stigmates qui impactent notre baise en la nourrissant par des chemins biscornus, l'atelier d'AIDES auquel j'ai assisté quelques semaines plus tard était plus clairement aux prises avec les stigmates d'aujourd'hui. L'affiche pour l'évènement aura sans doute aidé et a fait un peu de bruit. « MELE-TOI DE TON CUL ! » disait l'affiche, avec en-dessous, marqué en plus petit, « Je prends des risques, et alors ? » Il y avait de quoi mettre l'eau à la bouche pour en dire un ou deux mots. Et ça n'a pas manqué d'arriver. Le groupe étant beaucoup plus réduit que pour la présentation de Gérard Pelé à Parlons Q, on a commencé par un tour de table pour dire non pas si on avait pris des risques mais pour dire tout de suite lesquels. Et effectivement tout le monde avait son histoire ou son anecdote. Cela voulait donc dire que dès le départ, nous entrâmes dans le vif du sujet : l'évaluation des situations à risque et de ce que nous pouvions faire depuis l'intérieur même de ces situations pour limiter les dégâts pour soi comme pour les autres. L'atmosphère était conviviale et il y avait de la joie à discuter des transgressions et du plaisir qui les accompagne. La surprise, les inquiétudes, les interrogations et les blagues étaient au rendez-vous pour partir du constat que les prises de risques, ça arrive. On avouait donc plus facilement les découvertes et les dégoûts, les plaisirs et les rejets, ce qui ouvrait une marge de manœuvre conséquente pour discuter de comment y faire face.

 

Au fil d'une discussion dont les sujets fusaient, du GHB au slam, de la syphilis et la gonorrhée aux hépatites — encore plus dures à encaisser que la séropositivité à bien des égards — du traitement post-exposition (TPE, à prendre sous 48 heures après une prise de risque repérée) au Prep et donc à Ipergay, ce qui se dégageait était surtout que si on part du constat que les prises de risque arrivent, tous les efforts que chacun fait pour les éviter deviennent beaucoup plus clairs et beaucoup plus faciles à articuler. La collectivité que nous formions l'espace de quelques heures a réussi à éveiller un intérêt partagé pour les situations individuelles de chacun dans son coin de notre paysage homosexuel et de comment chacun faisait pour se débrouiller depuis là où il en était.

 

Un des participants était un séropo de longue date. Il a décrit la façon dont son état moral joue sur les chiffres de ses T4 : quand il va mieux, ils sont plus hauts et quand il passe par des périodes difficiles, ils baissent. Il y avait quelque chose de touchant lorsqu'il parlait de ces fluctuations d'humeur sur le long terme, du poids de la responsabilité qu'on a fait peser historiquement sur les épaules des séropos. La question de la détectabilité et de ses rapports à la contamination a également été abordée. Aujourd'hui, tout porte à croire qu'en dessous d'un certain seuil (qu'on situe à 20 copies en France et à 400 aux USA), les séropos ne sont pas contaminants. Si on est séronégatif et on cherche à baiser sans capote ou si on finit par le faire malgré ce qu'on cherche, un séropositif sous traitement et bien suivi, qui connaît bien sa charge virale, sera beaucoup plus safe même sans capote que quelqu'un en primo-infection qui ne se sait pas encore séropositif. Et c'est peut-être là le véritable problème : il nous faut apprendre à composer avec cette incertitude. La négliger, agir comme si nous pouvions être certains de notre coup, c'est paradoxalement accroître les dangers de transmission du virus. Nous pouvons être plus sûrs en mieux situant nos incertitudes, qu'elles soient dans les modes de transmission (la fellation, par exemple, en est encore une) ou dans les angoisses et incertitudes qui informent nos pratiques.

 

La première chose à faire pour composer avec cette incertitude, c'est d'arriver à articuler nos situations individuelles en rapport avec le partenaire en face de nous. Nathou, un des animateurs de l'atelier, en a donné un exemple éclatant lorsqu'il nous a décrit sa participation à l'essai Ipergay et comment cette participation change sa façon de baiser. Pour ceux qui ne connaissent pas, Ipergay signifie « Intervention Préventive de l'Exposition aux Risques avec et pour les Gays ». C'est un essai mis en place par l'Agence Nationale de Recherches sur le Sida et les hépatites virales (ANRS) pour déterminer si un traitement en prophylaxie pré-exposition par le Truvada est ou non efficace pour prévenir contre la transmission du VIH. L'essai cible les gays séronégatifs qui prennent déjà des risques et qui ont du mal avec la capote. Chaque sujet de l'étude est suivi par des médecins et accompagnateurs qui aident à cerner les risques pris et comment les éviter. On prend ses comprimés lorsqu'on sait qu'on va passer par une période d'activité sexuelle, mais toute l'étendue des techniques pour prévenir la transmission du VIH est également proposée aux participants.

 

Aussi drôle que cela puisse paraître, c'est en parlant d'Ipergay que le sujet de nouvelles matières des capotes plus agréables à porter a été abordé. Ces capotes sont mises à la disposition des participants à l'essai. Quand Nathou a expliqué les implications de tout cela sur ses pratiques, j'ai compris plusieurs choses d'un coup en même temps. Tout d'abord, sa participation à l'essai est loin de signifier qu'il baise n'importe comment. C'est plutôt le contraire. Nathou s'est déclaré prêt, dans sa pratique, à prendre le risque de devenir séropositif. Mais cela ne veut pas dire que pour lui, tous ses partenaires sont, comme lui, indifférents à leur séroconversion. Il expliquait par exemple que s'il a pris ses cachets avant de sortir pour baiser — et même s'il s'avère qu'il est dans le groupe placébo pour l'essai —, cela ne veut pas dire qu'il va automatiquement baiser sans capote. Ainsi, il se permettra d'être le passif en sodomie quel que soit le sérostatut de son partenaire. Il accepte donc le risque, relativement faible mais réel, d'être l'agent d'une séroconversion : si son partenaire actif est séronégatif et Nathou est porteur du virus sans le savoir, son partenaire pourrait séroconvertir. Mais si Nathou joue le rôle actif en sodomie et s'il n'a pas une discussion préalable avec son partenaire quant à son positionnement sérologique, il mettra une capote pour le protéger puisque sans capote, les chances d'être l'agent d'une séroconversion sont beaucoup plus élevées. Toutes ces zones d'incertitude peuvent sembler assez grandes, mais parce que Nathou participe à l'essai, les résultats de cette stratégie aideront la science à évaluer l'efficacité du traitement par PrEP et la personne principale qu'il aurait mis en danger de séroconvertir est, dans les limites imposées par notre incertitude commune, lui-même.

 

En acceptant le risque de devenir séropositif, Nathou participe à sa façon à l'histoire de cette épidémie. Après tout, la recherche ne serait pas là où elle en est aujourd'hui, avec beaucoup moins de morts liées au virus, si les séropos et séronegs (dont donc beaucoup d'homos) n'avaient pas exigé des soins encore expérimentaux, comme on le voit de façon nette dans le film  


William Caroline

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