Minorités s’en va : Ya Basta !

En lisant l’article qui annonçait la fin de Minorités, comme d’autres, j’ai reçu un gros coup de poing dans l’estomac. Fin, clôture, solde de tout de compte, quelques articles en guise de bouquet final et puis…. plus rien ! Minorités.org, c’était l’intelligence et l’intransigeance, la gentillesse et la compétence, drainant derrière eux une galaxie de bonnes volontés décidée à soutenir un média où nous pouvions enfin lire et/ou écrire des articles qui nous intéressent, nous touchent, nous parlent, nous interpellent, nous font réfléchir. Après 5 années et dans le contexte actuel, fermer Minorités c’est cohérent, ça a de la gueule comme on dit, ce soupçon de panache qui manque tant dans une guérilla de p’tits bras sans classe !

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Nicolas Johan LePort Letexier

par Nicolas Johan LePort Letexier - Lundi 03 mars 2014

30 ans, universitaire, activiste et charcutier traiteur, il fait ce qu'il peut en espérant revenir au plus vite à la littérature, à la poésie et au tricot.

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En lisant l’article qui annonçait la fin de Minorités, comme d’autres, j’ai reçu un gros coup de poing dans l’estomac. Fin, clôture, solde de tout de compte, quelques articles en guise de bouquet final et puis…. plus rien ! Minorités.org, c’était l’intelligence et l’intransigeance, la gentillesse et la compétence, drainant derrière eux une galaxie de bonnes volontés décidée à soutenir un média où nous pouvions enfin lire et/ou écrire des articles qui nous intéressent, nous touchent, nous parlent, nous interpellent, nous font réfléchir. Après 5 années et dans le contexte actuel, fermer Minorités c’est cohérent, ça a de la gueule comme on dit, ce soupçon de panache qui manque tant dans une guérilla de p’tits bras sans classe !

L

a nostalgie étant un luxe dont je n’ai pas les moyens, voici ma dernière contribution à Minorités, une valse à 3 temps par avis de grands vents, un triptyque sans retable et sans autel non plus, une triple oraison funèbre arrosée du beau rire nègre aux accents de saxophone, décorée des paillettes ambigües et  tranchantes de toutes les folles du monde, parée pour les combats à venir comme il se doit ! Etre minoritaire, c’est aussi ça, s’acharner à écrire, à penser, à vivre, à se battre pour le meilleur avec au cœur, au corps, à l’esprit le prix du dérisoire intimement mêlé au goût, au pouvoir, à l’histoire… d’en faire une fête ! C’est toujours ça qu’ils n’auront pas…

La boucle est bouclée puisque mon premier article pour Minorités abordait ce point. Pas question que je joigne ma voix aux séances d’auto flagellation générationnelles. D’abord parce que quand je vois le bilan des générations précédentes dont nous pelletons la merde à longueur de journée, j’ai envie de dire : « Heuuu, doucement les basses ! » Pour un Didier Lestrade, combien de planqués qui n’ont fait que lécher le cul des soixante-huitards pour ramasser les miettes et venir maintenant nous faire la morale hein ? Ce sont les trentenaires qui doivent gérer les quinquas partout au pouvoir (sans parler des quadras haineux que nous a révélé, entre autres, la Manif Pour Tous et cie), ces cumulards qui ont fait leur carrière dans l’associatif, dans l’humanitaire, dans le journalisme politique, dans l’édition, etc...

 

C’est nous qui ‘faisons avec’ leurs manipulations, leurs chantages affectifs et professionnels, leurs dépressions chroniques et leurs nostalgies envahissantes. Les stagiaires à perpétuité, les C.D.D. à répétition, les éternels pigistes ; c’est nous. Nous qui continuons à nous taper le sale boulot, coincés entre eux et la génération derrière qui n’acceptera pas (avec raison) tout ce que nous avons dû subir pour survivre. Combien d’amis trentenaires tiennent, tant bien que mal, les permanences de telle asso, les interventions, la com., la compta de telle autre, gratuitement avec en prime les poussées mégalo, les intérêts politiques, le vague à l’âme et la misère sexuelle de direction rémunérée à prix d’or, avec logement de fonction y tutti quanti (suivez mon regard !).

 

Le mouvement Occupy : des trentenaires ! Los Indignados : des trentenaires ! Les mouvements décroissants, l’alter mondialisme, l’économie sociale et solidaire : des trentenaires ! Les mêmes qui accompagnent leurs amis quinquas à l’hôpital, épongent leur désespoir existentiel des heures au téléphone, les mêmes qui tentent de soutenir leurs problématiques de vieillissement, les mêmes qui font le lien entre eux et la génération suivante…. Bref, la génération des héros dont le gros du troupeau nous a allègrement piétinés et qui voudrait en plus qu’on s’excuse éternellement mais sans oublier de venir les border entre deux passages chez pôle emploi : Ya Basta !

 

 

Renvoyez les pleureuses, sortez le Jazz-band !

 

Minorités a formé une communauté. Il a permis, au-delà des questions générationnelles, de prendre conscience d’un front commun, d’une intention commune. Enfin nous avons pu voir se dessiner une communauté intentionnelle à travers les ruines des communautés d’intérêts qui avaient été le moteur des luttes précédentes. Trans, pédés, gouines, séropositifs ou négatifs, croyantEs ou incroyantEs, minorités visibles ou invisibles, militantEs historiques et/ou activistes au quotidien, nous avons partagé nos voix, nos histoires, nos interrogations, nos coups de sang, nos avis et nos analyses parfois contradictoires, plus souvent encore complémentaires. ChacunE avec ses propres instruments, suivant sa propre ligne mélodique, nous avons découvert que nous pouvions jouer ensemble, que ce que nous étions capable de jouer pouvait faire sens dans la cacophonie ambiante.

 

Donc pas la peine de sortir le grand deuil ! Bien au contraire, un coup de chapeau, quelques lignes bien senties et puis reprenons nos instruments, filons au bistro et voyons ce que ça va donner ensuite. Philippe Coussin-Grudzinski, chiche ! Laurent Chambon, Madjid Ben Chikh, Essimi Mevegue, Manuel Atreide, Clémence Garot et bien d’autres, vous avez un allié. Quoique je pense de vos textes, vos projets m’intéressent.  La grande majorité de celles et ceux qui ont contribué à Minorités sont pour moi aujourd’hui des alliés, des voix qui m’interpellent, des personnes qui ont gagné ma confiance et mon respect intellectuel. Sans nous en rendre compte, dans cet orchestre, nos vies se sont répondues, nos préoccupations se sont enrichies mutuellement. 

 

Je n’ai pas le goût du deuil et autour de nous tout le monde s’en fout. Une Zone d’Autonomie Temporaire s’éteint… J’attendrai le temps qu’il vous faudra pour allumer ailleurs d’autres feux dans la nuit, je cherche moi aussi où et comment installer le mien… Ils sont à présent connectés, liés, justifiés, alimentés par cette expérience que nous avons partagée. Tout encore à faire germer.  Rien à regretter : Ya Basta !

 

 

Déjà…

 

Vieille actrice

Avec des bras de platanes en hivers

Sur le bord des nationales désertes

Avec des yeux de crépis gris sous des toits d’ardoises

Volets clos, portes closes, jardins muets, géraniums agonisants dans des bacs sans âge

Tu les hais

Tu vomis le sable et les peaux mates qui jaillissent des eaux vertes

Ils remontent sur tes reins comme des mains prêtes à tout

Ils s’ébrouent dans ton sang à faire péter tes artères

Tu te crois falaise, tu te crois imprenable, tu t’espères en rempart

Tu n’es plus que galets, tu as joui mille fois, tu es le chemin de l’exil que tu as décidé pour eux

Vieille forêt

Rasée sous les aisselles pour faire des centres commerciaux

Sous les échangeurs de tes banlieues crient encore les hêtres et les bouleaux

Murmures des labyrinthes végétaux que ton inconscient dessine à rebours

Aux confins des Balkans, dans les nuits scandinaves, aux frontières écornées de tes architectures

Sur les colonnes de tes temples vides où des hommes sans mémoire prostituent ton histoire

Tu ne veux croire

Que le palétuvier a planté ses racines entre les doigts des chênes consentants, que le baobab,

L’arbre de corail rouge font des nids aux oiseaux que tu dédaignes d’assassiner tes jours de congés

Vieille Europe

Mon berceau de dentelle sur une terre gorgée d’ossements

Lait de mon enfance aux alcools d’orgueils rances

Fils de Sion, fils de Babylone, enfantés par les cales moisies des négriers,

bercés par la télévision

Nourri de tes palais, des livres de tes pères, mon histoire à l’écume de ta honte

Ma pensée aux lumières de tes gloires, à l’aube de ta peur, au crépuscule de tes espoirs

Tu ne veux rien savoir

De l’avenir qu’il te faudra boire jusqu’à la dernière goutte de pétrole, restes d’uranium, de peaux

Noires sous des dents de misère, d’ouvrières thaïlandaises taillées pour la patience et la révolution

De tous ceux que tu humilies sous l’ironie de tes frontons, sous les jeux et le joug de tes mots 

Amoureux éconduits

Amants abattus

Forêts entières déportées pour te plaire, exhibées dans tes parcs avec le ciel de tes charters

Pour jeter leurs racines

Mon étoile, ma terre, ma prière, mon pays

Ce cimetière indigne où dansent et te fascinent

Les ombres qui te tuent

 

Merci à Minorités, bons vents à tous et à bientôt…. 


Nicolas Johan LePort Letexier

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