Eddy Bellegueule, WTF

Oui, je sais, je ne suis pas le premier mais, moi aussi, j’en ai fini avec Eddy Bellegeule. Je ne reviens pas sur les polémiques, tout a déjà été dit. Sur comment Édouard Louis regarde sa famille, son village, son milieu, sa classe sociale. Sur comment peut-il autant les condamner, les assigner en ayant travaillé sur Bourdieu ? Oui mais un roman est un roman donc pas une analyse sociologique et un auteur n’a pas à se justifier.

filet
David Dibilio

par David Dibilio - Lundi 03 mars 2014

David Dibilio a 43 ans. Il est programmateur et journaliste, programmateur pour le festival Jerk Off et le Point Éphémère. Il est également l’auteur de trois films documentaires pour Canal+ ainsi que de trois ouvrages sur le thème du voyage. Il écrit également pour les magazines Vivre Paris, The Good Life et Prends Moi.

filet

Oui, je sais, je ne suis pas le premier mais, moi aussi, j’en ai fini avec Eddy Bellegeule. Je ne reviens pas sur les polémiques, tout a déjà été dit. Sur comment Édouard Louis regarde sa famille, son village, son milieu, sa classe sociale. Sur comment peut-il autant les condamner, les assigner en ayant travaillé sur Bourdieu ? Oui mais un roman est un roman donc pas une analyse sociologique et un auteur n’a pas à se justifier.

I

l n’empêche. Il transpire de cela une forme de schizophrénie et se met en place une tension qui met un peu mal à l’aise. Quoiqu’il en soit, 142 pages pour nous expliquer que ses parents sont des affreux, sales et méchants, c’est un peu long. Puis 60 autres consacrées à des tentatives de guérison/rédemption que l’on sait vaines et perdues d’avance, c’est un peu long aussi. Reste la fin, quand le théâtre et la culture sont des bouées de sauvetage mises là un peu par hasard et auxquelles on se cramponne fort car on sent que par-là, il y a une issue possible.

Pour le reste, l’écriture est classique, un peu trop, tant de sagesse quand on écrit à 20 ans. 100 000 ventes, une douzaine de réimpressions : pourquoi un tel succès ? J’ai détesté relire tout ce que je connais par cœur pour l’avoir vécu. J’ai souffert en tournant les pages, parce que tout est encore là et ne partira jamais. Les insultes à l’école, découvrir les graffitis sur les murs du collège avec son nom = pédé, les surnoms gueulés dans la cour, penser à prendre du poids, manger, manger, manger pour espérer devenir « le gros » et plus « la tapette ». Y parvenir. Fuir les parties de branlette que me proposait mon pote Raphaël parce que je le désirais, m’entendre dire par Jean-Luc, que j’ai aimé pendant trois ans en secret qu’il ne voulait plus être mon pote parce qu’avec moi on ne parlait jamais des nanas. Subir ses moqueries publiques ensuite. Ma mère : « Arrête de te dandiner comme ça quand tu marches, on dirait un pédé », les conciliabules entre les profs et les parents à la sortie de l’école pour parler de « mon cas », savoir ce qu’il faudrait faire, pourquoi, comment ?

 

Tout ça, je n’ai pas aimé le lire. Parce que je n’ai pas envie d’y repenser, ce n’est pas agréable. 100 000 ventes : pourquoi ce succès ? Est-il dû, pour une part, à nombre de pédés masos qui ont envie de revivre ces douces années de calvaire ? Est-il dû à tous ces fils de médecins, de profs et de cadres qui ne savent pas comment ça se passe chez les prolos ? Qui trouvent ça violent, barbare mais dangereusement exotique ? Je n’y ai pas appris grand-chose. Je veux dire par là que ça ne m’a rien fait. Je ne dis pas que la fonction de la littérature doit être d’apprendre. Je dis seulement que ça ne m’a rien fait. Parce que je sais.

 

Je sais aussi que la bourgeoisie, que l’auteur pare des plus belles vertus allant jusqu’à parler « des corps féminins de la bourgeoisie intellectuelle », ajoutant : « Je ne suis peut-être pas pédé, peut-être ai-je un corps de bourgeois prisonnier du monde de mon enfance », cette bourgeoisie-là est fantasmée. Édouard, je te propose d’aller en toucher un mot à tous ces ados entrainés par leurs bourgeois de parents dans les manifs contre le mariage pour tous. Parmi eux, des pédés et des gouines en devenir. Pour les autres, l’apprentissage de la haine. Car oui, Édouard, l’homophobie et la violence (verbale, symbolique, physique) ne se soucient pas des classes sociales, elles les enjambent, elles changent juste de visage.

 

Je ne sais donc pas pourquoi ce livre recueille un tel succès, je n’en suis ni heureux ni le contraire, ça m’est plutôt égal au fond, c’est jusque que je ne comprends pas. Ou trop bien. Pour les raisons évoquées au-dessus et ailleurs. Ces salauds de pauvres, toujours.


David Dibilio

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter