La bataille du genre et des anti-mariage

Une théorie n’a pas mille occasions d’être connue et défendue. Les anti-mariage ont réussi à pourrir le climat de réception du concept de genre à tel point que tous ceux qui l’étudient sont presque coupables de ne pas avoir protesté de façon plus cohérente. Ce qui est en train de passer sous le nez des universitaires est tout simplement la possibilité de faire connaître leurs recherches et de les justifier auprès du grand public. Leur défense en deux temps du concept de genre a été catastrophique… 

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Richard Mèmeteau

par Richard Mèmeteau - Lundi 24 février 2014

Professeur de philosophie, co-fondateur de Freakosophy, geek attardé, fan de comédie US, discuteur de théories en tout genre dans les cafés, et, depuis 2005, amoureux de Kele Okereke, le chanteur de Bloc Party.

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Une théorie n’a pas mille occasions d’être connue et défendue. Les anti-mariage ont réussi à pourrir le climat de réception du concept de genre à tel point que tous ceux qui l’étudient sont presque coupables de ne pas avoir protesté de façon plus cohérente. Ce qui est en train de passer sous le nez des universitaires est tout simplement la possibilité de faire connaître leurs recherches et de les justifier auprès du grand public. Leur défense en deux temps du concept de genre a été catastrophique… 

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’un côté, une partie de l’université a voulu lire les gender studies sans toujours en comprendre les tenants et aboutissants théoriques, de l’autre, le milieu philosophique (où naît cette réflexion), majoritairement conservateur, a fait mine de l’ignorer ou de le dévaluer sans même le lire ou le comprendre. Je dis ça calmement, mais en réalité, cet ultime enfumage me rend dingue. Non seulement je commence à vouloir lancer des vendettas personnelles contre certains profs de philo qui s’attaquent à des idées sans lire, ne serait-ce qu’un bouquin de Butler, mais en plus, le gouvernement baisse son froc comme s’il devait rougir d’avoir voulu effectivement défendre l’image de la femme et des minorités LGBT. 

La première défense : la soi-disant « théorie du genre » vs les Gender Studies.

(Cette défense a encore été répétée sameid 15 février par une enseignante en philosophie à Paris 2, lors d’un énième débat dans l’émission de France 5, les Grandes Questions).

 

Dès le début, les plus complotistes des anti-mariage ont eu la théorie du genre dans le viseur. Elle aurait été en toile de fond de toute la réforme sur la famille. Et la première réponse officielle du gouvernement comme des universitaires a été de dire « la théorie du genre n’existe pas ». Il y a des gender studies, oui, mais pas de théorie du genre. 

 

Une bloggueuse, que je voyais souvent reprise sur les réseaux sociaux proposait même de dire que le concept de théorie du genre était fallacieux parce que theory ne peut pas se traduire par « théorie »… Au lieu de ça, elle proposait le terme d’« études de genre », terme supposé traduire gender studies, mais laissant totalement sans traduction le terme de gender theory. Bref, l’embrouille. On a donc tous cru que les guillemets autour de « théorie du genre » nous protégeraient et que Boutin était conne parce qu’elle n’arrivait pas à faire les guillemets avec les doigts.

 

Pendant ce temps, les universitaires rappelaient à quel point leur champ de recherche était vaste et pas unifié. Ils disaient que le genre n’était qu’un outil parmi d’autres, qui concerne ouh là là beaucoup de disciplines différentes. Et ils continuaient à faire comme si le genre c’était juste un truc trop dur à comprendre. Les gender studies concernent les travaux des historiens, des sociologues, des psychologues, des critiques littéraires et de quelques scientifiques chevronnés, et c’est vrai que personne n’a vraiment le temps de lire tout ça pour savoir ce qu’est le genre. On a bluffé. 

 

Evidemment, il y a un lien entre toutes ces études : le concept même de genre. Le concept délimite un champ, mais pour le délimiter, il doit lui-même être susceptible de définition. Il y a donc sans conteste une épistémologie commune à toutes ces études – tout comme ceux qui étudient les insectes définissent ce qu’est un insecte. Et c’est ce que n’ont pas osé dire ces universitaires. Il n’y a donc pas de théorie unifié du genre, mais il y a bien un concept de genre. Alors dans un deuxième temps, on en a pris plein la gueule et on a traité Najat Vallaud Belkacem de menteuse, et les universitaires de bidonneurs.

 

 

Soudain, John Money…

 

Heureusement pour moi, j’avais lu un livre clair un peu avant ce torrent de merde et d’intox que la droite déverse chaque jour. Il s’agit du livre d’Elsa Dorlin, Sexe, Genre et Sexualités. Et j’avais lu aussi le passage du livre de Butler Ces corps qui comptent, qui traite d’un exemple particulièrement effrayant de domination du genre sur la réalité : le cas de John/Joan (qui concerne en réalité une seule personne, David Reimer). Cet exemple est repris partout tellement elle semble emblématique. Et il est utilisé par les anti-mariage comme un cas d’expérience cruciale justement parce qu’il est horrible.

 

Il s’agit d’un cas de réassignation sexuelle supervisé par le psychiatre John Money, celui-là même qui a pour l’occasion inventé le terme de genre. Cette histoire a été commentée par Butler depuis 1993. On a donc dix ans de retard, hein. C’est dire le niveau de pénétration des théories philosophiques, et c’est dire le niveau de conneries des réacs qui utilisent cette histoire aujourd’hui. Vous trouverez tous les détails sordides dans n’importe quel résumé. Je vais faire court : David est né en 1965 avec un sexe masculin. Il a (lui et son jumeau) des problèmes urinaires. Au moment de sa circoncision, le chirurgien commet une erreur en utilisant un appareil de cautérisation et lui brûle le pénis. Les parents sont bouleversés et voit John Money à la télé proposer ses services pour les cas de personnes intersexués. Le psychiatre tente alors de reconditionner David en jeune fille : Brenda. Il met à sa disposition toutes les façons les plus glauques, jusqu’à ce que Brenda n’en puisse plus, redevienne David et chasse John Money

 

John Money est monstrueux (il abuse sexuellement des enfants, les détruit psychologiquement etc.), et aurait toute sa place dans un épisode d’American Horror Story. Je suis d’accord avec tous les médias réacs, mais le problème… c’est que John Money est d’accord sur le fond avec les anti-mariage.

 

Son idée est simple et largement partagée. La science triomphante croit possible de reconfigurer le corps de quiconque. Et dans ce cas, le triomphe de la science devient vite le triomphe des représentations sociales qui justifient cette science. John Money a donc une intention : faire en sorte que la réalité des corps ambigus (et quel corps ne l’est pas ?) soit simplifiés en deux genres par le biais d’un conditionnement psychologique et chirurgical. On est donc à ses yeux soit homme soit femme… ça vous dit quelque chose ?

Les anti-mariages se gargarisent des détails glauques de cette histoire, pour mieux éviter de comprendre à quel point leur conclusion est grotesque. Un article récent du Point tente la plus grande des intox : faire passer John Money pour le père de la théorie du genre — sous-entendu la « théorie du genre » du lobby LGBT tout puissant. 

 

 

Monde = hommes + femmes

 

Mais cette bipartition du monde en hommes et femmes, cette défense des clichés binaires, ce sont les anti-mariage eux-mêmes qui les réclament. Leur vision du monde est finalement aussi grotesque que celle de John Money. Leur dernière affiche « Pas touche à nos stéréotypes de genre » sont un modèle de la bipartition moneysienne qui a précisément détruit David Reimer !

 

Cette histoire malheureuse de David Reimer peut servir deux morales : (1) il n’aurait jamais fallu opérer le sexe de David et seul le sexe naturel peut définir une identité. Je crois que tout le monde est de ce bord tant qu’on n’a pas pris conscience de la situation : David est déjà, par accident, changé en autre chose qu’un parfait petit garçon… Que faire à partir de là ? C’est ça la bonne question. A partir de là, il faut donner le choix. C’est la deuxième morale, tirée par Judith Butler et sa queer theory : (2) il faut qu’on puisse assumer sa position intersexuée contre cette bipartition du genre (un très bon documentaire sur des personnes intersexes australiens met en lumière toute la complexité de ces cas.

 

Car de toute façon, les cas d’ambiguïtés sexuelles existent et sont nombreux. Et il faut qu’on puisse avoir recours à la chirurgie pour reconstruire son sexe ou changer de sexe. S’effrayer de la chirurgie est donc stupide, et s’effrayer de l’ambiguïté sexuelle aussi. Evidemment, jamais Judith Butler n'encourage pas la réassignation sexuelle forcée pour les personnes intersexuées ! Pourtant, l’enfumage continue. Une collègue de philosophie (contributrice régulière d’un site de philo, actuphilosphia, dont le fondateur relaie lui aussi toutes les conneries sur le genre enseigné à l’école) prétend par exemple sortir un bouquin sur la question en mettant côte à côte Money et Butler ! Et on la voit répandre ces conneries dans une petite vidéo promotionnelle, suite à laquelle elle m’a avoué sur Facebook n’avoir jamais pris connaissance de la réponse de Butler au cas David Reimer. 

 

Je le répète : les adversaires de la théorie du genre sont stupides, objectivement, car ils luttent contre des positions qu’eux-mêmes tiennent. Qui plus est, ils n’arrivent pas à distinguer leur véritable adversaire puisqu’ils ne lisent rien ! Je suis sympa et je leur dis officiellement : leur véritable ennemi est la queer theory de Butler. Mais ils doivent comprendre ça : Judith Butler s’est toujours élevée contre l’expérience de John Money (depuis 1993 ! Donc bien avant les connards du Point). Et elle n’a pas cessé de défendre que le genre devait être dépotentialisé, moins oppressant, relativisé en multipliant les possibilités d’être autre chose que seulement homme ou femme. 

 

 

La lecture paresseuse des philosophes français

 

Judith Butler est philosophe. Et la principale raison des intox aujourd’hui vient de ce que ses collègues français ne la lisent pas ou la détestent.

Depuis le débat sur le mariage, on n’a jamais vu autant de philosophes (et je ne leur conteste pas le fait qu’ils le soient) dans les médias. Mais ils sont pour la plupart très cons. Pour une raison simple, lire et écrire prend du temps et ils passent ce temps à la télé. Or ils interviennent sur tous les sujets – sujet qu’il faudrait mettre au moins un an et beaucoup de bonne volonté à maîtriser. Je suis prêt à parier que beaucoup d’entre eux, Agacinski, Finkielkraut, Bruckner, Gauchet, Badiou et d’autres n’ont jamais ouvert un livre de Butler (et ça ne compte pas si c’est un de leur assistant qui le fait pour eux).

 

Une deuxième raison plus personnelle est que les philosophes sont pour la plupart de grands réacs. Une raison classe que je pourrais penser leur attribuer serait de dire que penser requiert un ordre, et que pour cette raison, ce ne sont pas eux qui iraient foutre le désordre quelque part. Mais chaque fois qu’un pote me raconte ses déboires en université, la cause de ces déboires est bien plus à chercher du côté des petites mesquineries, des petites coucheries ou des luttes délirantes pour l’appropriation de concepts vides de sens (récemment, l’un d’entre eux a purement et simplement jeté l’éponge parce que son directeur de thèse lui a chourré sa découvertes centrale, et a repoussé la publication de son livre avant qu’il ne s’en rende compte). Les vieux profs de philo font tout pour garder leur chaire, ils vampirisent la jeunesse en toute discrétion, et sous le prétexte d’enseigner une discipline noble se comportent comme les moines défroqués du Moyen-Âge. Si une chaîne voulait produire une série comique digne de The Office, il suffirait de planter l’action dans un département de philosophie où la boursouflure des mots n’a souvent d’égal que celle des égos. 

 

Alain Finkielkraut, spécialiste de la théorie du genre, du droit des animaux, du féminisme, de l’immigration et de littérature reçoit le 16 mars 2013 Eric Fassin dans son émission Répliques. Sylviane Agacinski est là aussi critiquant avant tous les autres réacs la fameuse Ligne Azur qu’elle croyait enseignée en maternelle. Eric Fassin leur explique Judith Butler à tous les deux (il est le préfacier de Gender Trouble) et mouche Agacinski qui n’a effectivement jamais lu Judith Butler. Et malgré ça, malgré cette explication de texte, Alain Finkielkraut colporte un an plus tard les mêmes conneries partout. On peut presque dire que tous nos philosophes nationaux apparus dans les médias il y a peu (à l’exception d’Eric Fassin, mais il est sociologue) n’ont jamais lu Judith Butler. Quant à espérer qu’ils aient lu Monique Wittig, Robert Stoller, Joan Scott, Marie-Hélène Bourcier ou Esther Newton ce seraient comme vouloir que ces vieux barbons excités par la moindre journaliste mignonne accepte de redevenir les humbles puceaux qu’ils étaient. Marcel Gauchet, invité sur le plateau de Franz Olivier Gisbert, fait comme les autres en avouant se fier aux vidéos qu’il a vu sur Internet !!! 

 

Leur seule compréhension de la queer theory se fait à travers ce qui serait le présupposé commun des sciences humaines en général : « tout est construit ». Leur deuxième idée (à partir de deux idées, ils se sentent géniaux) : « il faut déconstruire ce qui est construit » – et voilà, ça y est, on a résumé la pensée de Finkielkraut, Marcel Gauchet, Sylviane Agacinski sur le sujet. 

 

Ce n’est pas qu’ils soient débiles, c’est que la queer theory n’est pas prise au sérieux en France. D’abord, beaucoup d’historiennes (Michelle Perrot, Arlette Farge etc.) ou d’anthropologues (Françoise Héritier) estiment (et ont fait) un tel travail de critique des représentations sexuelles qu’elles n’ont pas envie de tout retraduire en termes de genre. Ensuite, parce que de façon générale, les français ont du mal à dialoguer avec la philosophie anglo-saxonne.

 

 

100% déconstruction

 

A partir de ce présupposé, les réacs déroulent leur programme : « on ne peut pas s’émanciper de tout, et on ne peut pas tout déconstruire ». Et de citer en exemple la naturalité de la différence des sexes, ou ce truc que Claude Habib et Finkielkraut adorent quand ils se retrouvent à la radio, c’est-à-dire cette « tradition bien française » de la galanterie (oui, hein, les autres pays sont des barbares). Et puis, quand les réacs attaquent les madeleines à l’heure du thé, et après qu’ils aient pesté contre l’invasion de la France par les immigrés, on a parfois le droit à des petits bonus. La France va s’écrouler si on enseigne que la différence sexuelle est secondaire par rapport à notre commune humanité. Le lobby LGBT a trusté l’éducation nationale et l’état tout entier – bah oui, hein, si bien trusté que la PMA n’est pas passée… Bref. 

 

Je ne suis pas un grand fan de Judith Butler. Mais avec tous ces cons, je me suis mis à l’aimer d’un coup, tellement elle a si bien anticipé tous ces reproches. Elle a mille fois raison contre eux. 

Le genre n’est pas ce costume qu’on peut mettre comme si on descendait dans un magasin pour se choisir une nouvelle garde robe. C’est le mensonge réitéré maintes fois de Finkielkraut (encore à la télé samedi 15 février sur France 5), alors même qu’Eric Fassin l’avait mis en garde. Butler elle-même a répondu dans Ces corps qui comptent ou le Récit de soi pour dire à quel point le genre est d’abord l’interpellation qu’on subit : on nous appelle garçon, fille, tapette, macho, camnionneuse, etc. Les catégories de genre nous précèdent, et il ne pourra jamais en être autrement. Il y a du tragique dans tout ça, un tragique indépassable. Notre vie commence dans la vie des autres, et dans les catégories des autres. 

 

 

Alors sommes-nous, comme on a voulu le faire croire, de purs produit du déterminisme social ? Non plus, puisqu’on est toujours libres pour reprendre la formule de Sartre au sujet de Genet, libres de « faire quelque chose de ce qui a été fait de nous ». C’est ce trouble qu’on peut instaurer dans le genre qui définit notre liberté. Nous ne sommes pas libres de nier le genre, ni soumis au point de ne pas pouvoir le troubler. C’est donc tout simplement plus complexe que ce que beaucoup de philosophes à deux neurones veulent nous faire croire. Le déconstructionnisme de Butler n’est pas un négationnisme, n’en déplaise à certains obsédés de la négation et du déclin, c’est seulement le rappel que rien n’est tout à fait clair en ce monde. La déconstruction postule la complexité, le palimpseste contre la clarté d’une parole divine, contre l’univocité des phénomènes naturelles ou la pureté d’une tradition ancestrale. Car la nature comme le reste n’est qu’un vaste bordel. Si en tout cas on y comprend quelque chose aujourd’hui, c’est bien grâce à la science plutôt qu’à la galanterie française.


Richard Mèmeteau

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