Les nombreuses vies de AA Bronson

J’ai rencontré AA Bronson en 2010 lorsque je l’ai invité à créer le premier numéro du magazine Gayhouse, un magazine gay indé en forme de collection de projets d’artistes. Cette invitation était motivée par quelques images issues de l’œuvre de General Idea, dont il fut un des membres, le magazine FILE et les Imagevirus, déclinaison sur tous supports du LOVE de Robert Indiana transformé en AIDS en 1987, et par l’anthologie Queer Zines, que je venais de découvrir et qui me révélait en AA un parrain de l’édition queer indépendante. Nous n’avons cessé de discuter depuis – d’art, de sida, d’homosexualité, de spiritualité, de pédagogie, d’amitié, d’amour. Cette conversation est la troisième éditée en quatre ans, une sorte de rituel.

filet
Vincent Simon

par Vincent Simon - Lundi 24 février 2014

Né en 1976. « Baba cool » et adepte de la non-violence de 14 à 16 ans, trotskyste de 17 à 23 ans, queer de 25 à 29 ans, s’interroge depuis sur le sens des identités (entre autres choses). Créateur en 2001 du fanzine queer dénommé Dildo, puis en 2006 d'une maison d’édition de livres d’arts. 

filet

J’ai rencontré AA Bronson en 2010 lorsque je l’ai invité à créer le premier numéro du magazine Gayhouse, un magazine gay indé en forme de collection de projets d’artistes. Cette invitation était motivée par quelques images issues de l’œuvre de General Idea, dont il fut un des membres, le magazine FILE et les Imagevirus, déclinaison sur tous supports du LOVE de Robert Indiana transformé en AIDS en 1987, et par l’anthologie Queer Zines, que je venais de découvrir et qui me révélait en AA un parrain de l’édition queer indépendante. Nous n’avons cessé de discuter depuis – d’art, de sida, d’homosexualité, de spiritualité, de pédagogie, d’amitié, d’amour. Cette conversation est la troisième éditée en quatre ans, une sorte de rituel.

V

incent Simon : Tu débutes une nouvelle vie en ce début d’année. Tu quittes New York, où tu vivais depuis 1986, pour t’installer à Berlin, où tu vis depuis un an dans le cadre de la résidence d’artiste de DAAD. Combien de vies différentes as-tu vécu jusqu’à présent ?

AA Bronson : C’est assez difficile de découper sa vie aussi clairement. Il y a d’abord eu ma vie avant que je quitte la maison de mes parents, à l’âge de dix-sept ans. Je me rappelle à peine de mon enfance. Quitter la maison fut une véritable rupture. Je suppose qu’à partir de ce moment jusqu’au début de General Idea en 1969, ce fut une autre vie pendant laquelle, avec un groupe d’amis, j’ai créé une commune, un journal underground, une « école libre » et un « magasin libre », et je me suis impliqué dans le réseau international d’éducation libre[1], essentiellement sur les questions de réforme radicale de l’éducation. General Idea a été ma troisième vie. Jorge, Felix et moi avons vécu et travaillé ensemble de 1969 à 1994, date de leur mort à tous deux. Durant cette période nous avons publié FILE Magazine et créé Art Metropole, une centrale de distribution d’éditions d’artistes, que ce soit des livres, des vidéos, des enregistrements audio, etc., gérée par des artistes.

 

Après la mort de Jorge et de Felix ma vie a changé radicalement. Je me suis formé comme guérisseur et j’ai travaillé en tant que tel. J’ai rencontré mon partenaire actuel, l’architecte Mark Jan Krayenhoff van de Leur, et nous avons commencé à vivre ensemble. Je me suis plus occupé de publications imprimées, dirigeant Art Metropole à Toronto puis Printed Matter à New York, créant la NY Art Book Fair et la Printed Matter’s LA Art Book Fair. J’ai ressenti notre séjour berlinois à l’invitation de DAAD comme un autre moment de changement profond. Aujourd’hui que la seconde édition de la foire de Los Angeles vient de s’achever, c’est comme si cette vie touchait à sa fin. J’ai le sentiment que la vie berlinoise commence vraiment.

 

 

— Pourquoi avoir décidé de venir t’installer en Europe après toutes ces années en Amérique du nord ?

 

Étrangement, venir vivre à Berlin pendant un an m’a rappelé les premières années de General Idea. Notre carrière était surtout européenne. Nous avons beaucoup voyagé en Europe pour des expositions à partir de 1976. Et j’ai toujours tellement aimé ça. C’était un tel plaisir de travailler en Europe. J’avais l’impression qu’on comprenait mieux notre travail ici. C’est la même chose avec mon travail personnel et ma façon d’être au monde. De façon plus pragmatique ma galerie, Esther Schipper, est ici. La plupart de mes projets sont en Europe. C’est donc tout à fait logique de m’installer ici. Ce fut un tel plaisir d’être à Berlin qu’il est difficile d’imaginer que je pourrais repartir. Pour Mark cela représente aussi la possibilité de s’épanouir d’une façon nouvelle. Ainsi, d’un commun accord, nous avons décidé de rester. Nous sommes maintenant à la recherche d’un nouvel appartement et commençons à réellement ressentir ce futur qui nous est encore inconnu.

 

— Au cours des dernières années tu t’es beaucoup investi dans de vastes projets collectifs. Aujourd’hui tu es plus concentré sur ton travail personnel, la création d’œuvres personnelles.

 

Tout à fait. C’est un grand luxe d’être ici et de me consacrer à mon propre travail.

 

 

— Tu m’as parlé récemment d’un ami te disant que tu étais à un moment de ton existence où tu devais choisir entre faire face à la mort ou faire face à la vie. C’était en lien avec ta santé. Es-tu d’accord avec cette idée ?

 

Aux environs de fin mai 2013, après la biennale de Venise, je suis tombé malade. Durant l’été un médecin m’a annoncé que je souffrais de BPCO, une maladie respiratoire. Aux environs de Noël j’étais extrêmement malade. Je passais le plus clair de mon temps au lit. Alors, un ami m’a permis de consulter un spécialiste à l’hôpital de la Charité, le meilleur d’Allemagne. Ce médecin m’a dit que mon précédent médecin s’était complètement trompé, que je ne souffrais pas du tout de BPCO. J’ai passé des examens qui ont révélé que j’avais des problèmes au cœur, pas aux poumons. J’ai donc arrêté de prendre le traitement contre le BPCO, mais dans les jours qui ont suivi j’allais de plus en plus mal.

 

À la toute fin du mois de décembre, un ami qui va aux réunions des Alcooliques Anonymes m’a dit : « On a l’habitude de dire aux AA : “Soit tu fais face à la mort, soit tu fais face à la vie.” » J’ai alors réalisé que je faisais face à la mort. Je pensais que j’allais mourir et je me dirigeais dans cette direction. Lors du réveillon du 31 décembre, avec un ami danseur et performeur, Jeremy Wade, nous avons pratiqué un rituel. Au cours de ce rituel j’ai déclaré que je décidais d’affronter la vie. Alors c’était très décevant d’aller encore plus mal les jours suivants. Le 1er janvier j’ai eu l’impression que je n’avais plus que deux jours à vivre car je me sentais vraiment très mal. Puis, quand je me suis réveillé le 2 janvier, comme par miracle je me suis senti mieux. Depuis, à peu près chaque jour, je me sens mieux. Un autre ami, un jeune artiste, m’a dit que selon lui la part en moi qui était mourante avait besoin de s’en aller. C’est ce qui est arrivé le 1er janvier. J’aime vraiment cette idée.

 

 

— C’est une idée incroyable. Surtout quand ça se passe le premier jour de l’année.

 

C’est très étrange quand j’y pense. Je viens juste de parler au docteur. Il disait que je n’ai rien de grave. J’ai besoin d’un traitement mais pas de chirurgie. De mai jusqu’au réveillon j’étais tellement obnubilé par la mort, celle de General Idea, celle de mon père. Mon père est mort à soixante-sept ans et j’ai soixante-sept ans. Il est mort le jour de mon anniversaire. Vers la fin novembre, c’est-à-dire aux environs de la date de son anniversaire, j’ai commencé à me sentir vraiment très mal. J’ai le sentiment que l’écho de tous ces morts dans ma vie s’est inscrit dans ce sentiment de ma propre mort. C’est très spécial.

 

 

— Je pensais à ça justement. En 2012, nous avions eu une conversation au sujet de la mort. Tu m’avais parlé de la mort de Jorge, de celle de Mike Kelley, de ta performance avec Elijah Burgher et Ryan Brewer dédiée aux artistes queer morts par suicide.

 

 

Aujourd’hui c’est l’anniversaire de la mort de Jorge.

 

 

— Tu dis que pour toi il n’y a qu’un seul monde partagé par les morts et les vivants. La décision d’affronter la vie ou la mort n’est-ce pas choisir une orientation dans ce monde partagé ?

 

Oui.

 

 

— Je suppose que tu as décidé de tourner une page et d’achever le deuil commencé quand Jorge et Felix sont morts.

 

Ça fait vingt ans. C’est long.

 

 

— Mais vous avez vécu ensemble si longtemps.

 

 

Nous avons vécu ensemble pendant vingt-cinq ans. Un ami psychologue m’a dit un jour que je devrais m’autoriser un deuil aussi long que le temps passé ensemble. Peut-être que je n’avais besoin que de vingt ans.

 

 

— Ton dernier projet, The Tent of Healing, présenté au Stedelijk Museum à Amsterdam en décembre dernier, est très lié à ces questions. Peux-tu en dire plus ?

 

C’est un projet que j’ai débuté avec toi, pour Treize à Paris, et qui fut annulé. L’idée est d’installer dans une galerie ou un musée une tente qu’un jeune artiste, Travis Meinhof, a conçue pour moi. Je reçois les visiteurs dans la tente. Les gens peuvent inscrire leur nom sur une liste et me rendre visite durant vingt minutes environ. Cette tente me rappelle le monde arabe ou certains peuples tribaux d’Asie centrale. Elle m’évoque un mode de vie nomade. Et puis, ma vie a toujours été un peu nomade. L’idée à l’origine du projet était que je pourrais offrir aux gens une forme de soin, que ce soit au moyen d’une conversation, d’une lecture de tarot, d’un massage. Mais je suis tombé tellement malade que j’ai pensé que ce sont les autres qui pourraient m’offrir des soins. En fait, c’est surtout l’inverse qui s’est produit : les gens qui venaient attendaient quelque chose de moi. Ils cherchaient surtout quelqu’un qui soit témoin de leur vie, quelqu’un qui puisse être témoin d’un aspect de leur vie qu’ils avaient toujours tenu secret et qu’ils pourraient révéler lors d’une conversation.

 

Par exemple, il y eut un jeune artiste coréen qui était séropositif et ne l’avait jamais dit à personne. Une jeune fille noire de seize ans était ouvertement lesbienne dans son école et, de ce fait, avait beaucoup de problèmes, car elle refusait de se taire à ce sujet. Elle disait qu’elle voulait être un bon modèle pour les autres étudiants encore au placard. Elle s’occupait aussi de sa mère qui est dépressive et ne peut pas travailler. Elle s’occupe vraiment de toute sa famille. Et en plus elle essayait de soutenir les jeunes gays et lesbiennes à l’école. C’était une jeune femme incroyable. D’autres personnes ont essayé de m’apporter quelque chose. Deux femmes m’ont offert un traitement Reiki. L’une d’elle avait le cœur très malade. Elle a à peu près le même âge que moi. Je la connaissais dans les années 1970 et je ne l’avais pas vue depuis. Tout le monde était très impressionné qu’elle soit sortie de chez elle – ce qu’elle ne fait jamais – pour venir me voir au musée. C’est ce genre de choses qui se sont produites. Et bien sûr d’autres personnes étaient curieuses et voulaient juste voir ce qui se passait. J’ai fait ça pendant 6 jours, 3 heures par jour.

 

 

— Je réalise que le projet original que je projetais avec toi était très abstrait en un sens et la vie l’a changé en quelque chose de très concret. Tu n’as pas totalement inversé la relation entre toi et les autres mais tu as officiellement proclamé que tu n’étais pas seulement le guérisseur mais aussi celui qui peut être soigné, celui qui peut recevoir un enseignement. Je crois qu’au final cette tente est ton studio nomade, l’endroit où tu travailles avec les autres.

 

Je me suis rendu dans une librairie pour acheter des tarots la veille de la performance. Une femme y donnait des lectures de tarot, elle m’a offert une lecture au sujet de la performance. Elle m’a dit que ça ne devrait pas être spectaculaire, que je ne devrais pas être le maître ou la star. En fait elle m’a dit que je ne devrais pas être Marina Abramović, mais que la performance devrait plutôt résider dans de petits échanges humains. Ceci est au cœur du projet. Tu avais suggéré à l’origine que les personnes qui viendraient me voir devraient apporter quelque chose à m’offrir en échange de ce que je leur donnerais. C’est ce qui s’est passé au Stedelijk. Je ne m’en étais même pas rendu compte. Les gens du musée en avaient décidé ainsi et avaient demandé aux gens d’apporter quelque chose de petit mais qui aurait une signification pour eux. Ainsi des objets ont commencé à être accumulés dans la tente et devenir une partie de l’installation. Je pourrai aussi les utiliser dans des rituels ou de toutes autres façons. Je continuerai donc à demander ces petits cadeaux, ce qui produit un curieux mélange.

 

Un homme, qui est parfumeur, m’a offert une bouteille de son très beau parfum. Un autre m’a offert une épingle à nourrice. Son père, qui est décédé, l’avait portée attachée à un sac à dos durant des années. Ce jeune homme ne connaissait pas sa signification, mais elle en avait sans doute une. Donc j’ai maintenant une épingle à nourrice au passé mystérieux. Une jeune artiste m’a apporté un objet bizarre en céramique, qu’elle a fait elle-même avec de la glaise, et qui ressemble à un double godemiché. Elle avait commencé à l’utiliser comme une anse pour porter un instrument de musique. Ensuite elle s’en est servi comme godemiché. Elle l’a nettoyé avec de l’encens puis me l’a offert afin que j’en fasse ce que je veux.

 

 

— Je suis tout à fait d’accord avec ce que cette femme te disait. Tent of Healing est un espace éthique. Dans ce projet, et au-delà dans tout ton travail artistique, il y a trois choses importantes : la présence du corps ; la relation entre l’artiste et le public ; le fait de considérer l’artiste et les visiteurs comme des humains, avant tout. C’est pourquoi je parle d’éthique. Ton travail a beaucoup plus rapport aux êtres humains qu’aux objets.

 

Je pense que c’est vrai. Suis-je toujours un artiste ?

 

 

— Créer des espaces éthiques, pratiquer des rituels, créer en collaboration avec d’autres personnes, qu’elles soient artistes ou non, en un mot agir et travailler en tant qu’être humain et considérer que CELA est de l’art, c’est une façon assez bouddhiste d’envisager l’art, et aussi une façon Fluxus de faire de l’art. Je suppose donc que tu es un artiste au sens où Joseph Beuys disait que chaque être humain est un artiste. Beuys considérait probablement son propre travail artistique comme le travail d’un être humain.

 

 

En effet. C’est une assez bonne description. Au cours des vingt dernières années, je me suis de plus en plus dirigé dans cette direction. Au début il a plus été question d’objet dans mon travail, puis de mon isolement car j’avais perdu tant de proches. Ensuite ce fut tout le contraire. Mais, dans tous les cas, il était question de ma situation en tant qu’homme et de ma relation aux autres.

 

 

— Je pense à une dimension de ta personnalité, de ton travail, de l’esthétique de cette tente. Il y a vraiment quelque chose de hippie dans son style. C’est très artisanal, avec aussi une forte préoccupation environnementale, puisque la tente est faite de laine recyclée. J’ai le sentiment qu’il y a une sorte de revival hippie en ce moment.

 

 

Il y a six mois environ le magazine Frieze.de publiait un article au sujet de la filiation entre la culture hippie et la culture allemande. Il faisait remonter cette ascendance à une émigration allemande en Californie qui commence aux environs de 1914. C’est un couple allemand, par exemple, qui a ouvert le premier magasin bio en Californie à cette époque. Cet intérêt pour la culture hippie me semble énorme de nos jours. Je crois que beaucoup de jeunes gens revivent les thèmes des années 1960 dans leur travail. Ce qui m’intéresse. Tu sais, General Idea a commencé en 1969 mais d’une certaine façon nous étions déjà dans les années 1970, la période glam de David Bowie. Mais j’avais alors déjà vécu une vie précédente très ancrée dans la culture hippie, les communes, la presse underground, etc. Donc c’est une sorte de retour aux sources pour moi. Nous étions si idéalistes. La plupart des gens de ma génération ont abandonné ces idéaux dans les années 1980 et sont devenus des entrepreneurs, se sont tournés vers l’argent. C’est intéressant de faire le contraire.

 

 

— Il pourrait aussi bien y avoir un revival hippie chez les gays. En installant l’exposition Queer Zines à Rotterdam j’ai découvert ce fanzine hallucinant de San Francisco, Hippie Dick

 

Oh, j’adore Hippie Dick !

 

 

— C’était très surprenant. J’avais l’impression de voir des images jamais vues auparavant. Et récemment j’ai découvert des Tumblr qui étaient plus ou moins dans le même genre, avec des photos de hippies gays, des hommes nus portant barbes et cheveux longs, dans la campagne, etc. C’est intéressant vu qu’à la fin des années 1970 les gays ont adopté de nombreux codes masculins afin de montrer aux autres qu’ils étaient des vrais mecs et pas des folles, qu’ils n’étaient pas comme les femmes. Dans un beau texte « Cross Gender / Cross Genre », Mike Kelley explique qu’aux États-Unis, dans les années 1960, la guerre du Viet Nam représentait l’image du patriarcat, et que face à ça la contre-culture s’est mise à promouvoir ce qui était considéré comme féminin, y compris l’homosexualité. C’est pourquoi, dit-il, il y eut les hippies, la mode des hommes aux cheveux longs, tout un mouvement qui va jusqu’au Glam rock. Je suppose qu’aujourd’hui certains gays pourraient agir de la même façon et penser qu’on n’a pas besoin de se déguiser en militaires ou en pompiers pour être fiers.

 

Il y a un courant assez fort dans cette direction chez des jeunes gays, des garçons d’une vingtaine d’années qui partent vivre à la campagne en dehors de New York et qui commencent à travailler comme fermier, élèvent des chèvres, des vaches, font pousser des légumes spéciaux qu’ils peuvent vendre à des restaurants. J’ai un ami en particulier qui est parti s’installer dans le Tennessee, non loin d’un endroit appelé Short Mountain. Il poste tout le temps des photos sur Facebook dans lesquelles il a l’air d’un hippie glamour entouré de chevreaux. Je crois que ce retour à la nature hippie-queer a quelque chose à voir avec les Radical Faeries. Ce garçon est parti dans le Tennessee pour être proche d’un sanctuaire de Faeries. Quoi qu’il en soit il y a un mouvement fort en direction des fermes hippies et du yoga dans la campagne.

 

 

— Une autre dimension de ce revival pourrait être que les gays se mettent à prendre plus soin d’eux-mêmes, comparé au supposé mode de vie gay traditionnel avec beaucoup de fêtes et de drogues…

 

Et d’antibiotiques.

 

 

— Je crois qu’on pourrait aller vers une nouvelle écologie sexuelle. J’aimerais aborder un autre sujet. Tout au long de ton existence tu n’as cessé de créer et d’animer des communautés créatives. D’après toi, publier, enseigner, travailler avec des personnes plus jeunes, artistes ou non, fait-il partie de cette activité ? Et que signifie pour toi la notion de communauté ?

 

 

L’idée de travailler en communauté est devenue plus évidente quand j’ai initié la NYABF. C’était comme si quelque chose était en attente que quelqu’un vienne et dise « Allons-y, faisons-le. » La première NYABF, en 2006, avait réuni soixante-dix exposants. C’était des gens qui venaient principalement d’Europe et d’Amérique du nord et il y avait un tel sentiment de communauté, même si la plupart de ces gens ne s’étaient jamais rencontrés auparavant. Ils ne se connaissaient qu’au travers de leurs publications. Plus récemment il y a eu la LA Art Book Fair dont la deuxième édition vient de s’achever. L’année dernière nous avons eu 15 000 visiteurs, ce qui était presque un miracle. Cette année 24 550 personnes sont venues. C’est beaucoup de monde pour une seconde édition. Vraiment incroyable. C’est comme deux communautés se recouvrant. Les éditeurs, qui sont éparpillés dans le monde entier, qui forment une communauté qui n’a pas l’occasion de se rassembler dans le même espace, et qui soudain se retrouvent tous dans un même bâtiment. De la même façon, Los Angeles est une ville dépourvue de centre où de nombreux groupes cohabitent en entretenant des relations très distendues.

 

Mais le sens de la communauté y est très faible. Beaucoup de gens ont dit de la LA Art Book Fair qu’elle était devenue une sorte de Community Center pour Los Angeles. Tous ces gens s’engouffrent dans ce bâtiment parce qu’ils y trouvent l’occasion d’être ensemble au même endroit et au même moment. Il y a donc une sorte de double construction communautaire, l’une avec L.A., l’autre avec la communauté des éditeurs. C’est un peu comme si j’entendais le besoin de communauté. D’une certaine façon j’ai entendu ce besoin et je lui ai donné l’opportunité de se concrétiser. À Los Angeles ce fut assez surprenant. Je m’attendais à ce que ça concerne surtout les éditeurs de l’ensemble Pacifique – Australie, Japon et Corée. Finalement, ça a surtout concerné Los Angeles elle-même. Tu sais, parfois je ne sais pas quelle est la communauté au sein de laquelle je suis impliqué. Il se trouve que ça m’intéresse et que ça m’a toujours intéressé : être dans le monde comme celui qui écoute. Dans les années 1960, la notion de communauté était très importante pour moi. L’idée de lier communauté et éducation m’intéressait déjà. Et maintenant cela prend des formes plus larges.

 

 

— Je présume que l’activité éditoriale est très liée à cette notion de communauté. Quand on produit de l’art imprimé on partage beaucoup plus qu’en faisant de la peinture par exemple.

 

À l’origine de l’idée d’ « artist book » il y a celle de partager l’art avec une communauté plus large en effet. General Idea a commencé à produire des multiples très tôt. Aux environs de 1973 nous avons décidé que les multiples et les éditions seraient une part importante de notre production car cela nous permettrait d’avoir une relation beaucoup plus démocratique avec le public. Cela a été le thème de ma vie en quelque sorte. C’est évident que la presse underground des années 1960 était née de la même idée, une sorte de communication horizontale.

 

 

— Tu as été et tu es toujours très impliqué dans la scène queer. Tu as fait tellement de choses avec de jeunes artistes queer. Tu as créé une section queer dans les Art Book Fairs. Il y a aussi bien sûr le livre et l’exposition Queer Zines, qui fut d’abord montée en 2008 et dans une nouvelle version, étendue, en 2013-2014. C’est ainsi qu’on s’est rencontré. Je t’ai invité à concevoir le premier numéro du magazine Gayhouse car je te considérais comme une sorte de parrain de l’édition queer indépendante.

 

Si je jette un regard en arrière sur l’histoire de General Idea, j’observe que notre activité en tant qu’artistes gays – le terme queer n’était pas utilisé alors – est toujours allée à contre-courant de la tendance majoritaire du moment. Tout était affaire de « gay liberation », spécialement à Toronto, qui fut un centre intellectuel important pour la communauté gay qui y bénéficiait d’une certaine égalité et d’intégration au sein de la société dans son ensemble. Le Canada a accepté la communauté gay comme une partie intégrante de sa population depuis longtemps. Mais nous étions des marginaux. Ce que nous faisions était perçu comme un peu trop bizarre par les gens de la libération homosexuelle. Nous avions publié dans FILE, en 1979 (dans le Trangression Issue), un article de Guy Hocquenghem dans lequel il parlait des nazis, des homosexuels déportés en camps de concentration. Son idée centrale était que les sujets importants ne relèvent pas du mouvement de libération homosexuelle. Je crois qu’à partir de là nous avons commencé à penser que le plus important était notre droit à la marginalité, la liberté d’être différent, la fierté de cette différence. Nous nous sommes alors concentrés sur le développement de ces idées au sujet de la différence.

 

Quand j’ai commencé à travailler à Printed Matter, j’ai remarqué toutes ces petites publications queer qui paraissaient aux environs de 2006 et 2007. Je les ai introduites à Printed Matter. Puis nous avons créé la NYABF, peu de temps après la création de la section queer de la librairie. Aujourd’hui encore la section queer est une des plus dynamiques de la foire. La philosophie de la foire de manière générale a plutôt à voir avec la différence et la diversité qu’avec l’édition d’art luxueuse. Il s’agit surtout de démontrer la diversité des activités et des personnes impliquées dans l’édition d’art indépendante. Le mouvement des queer zines y est d’une certaine façon central. En 2008, à l’occasion de la troisième NYABF, nous avons organisé la première exposition Queer Zines, en même temps qu’une salle était dédiée aux éditeurs queers indépendants. Cette année à Los Angeles il y a eu une grosse exposition de fanzines queers, plus ou moins la même que celle montrée au Witte de With dans The temptation of AA Bronson. Nous avons aussi publié le second volume de l’anthologie Queer Zines et programmé une série de performances données par des éditeurs de fanzines queers. En particulier ce que j’appellerais des drag queens alternatives, dans la tradition des Cockettes, de cette existence en communautés créatives très sixties. Il y a un fanzine qui s’appelle Sisters. Il est publié à Brooklyn mais c’est un artiste britannique, Simon Leahy, qui le réalise avec quelques amis, une bande d’artistes drag alternatifs. L’image la plus forte de la foire est leur performance. Richard John Jones, qui était mon assistant au Stedelijk Museum, fait partie de ce groupe.

 

 

— Récemment tu m’as parlé de ton désir de refaire des AIDS paintings. General Idea les avait commencées en 1987. C’était il y a presque trente ans. Aujourd’hui les contextes épidémiologique et politique sont très différents. Qu’est-ce que ça signifierait de faire de nouvelles AIDS paintings aujourd’hui ?

 

Cette idée vient notamment du fait que j’ai fait ces peintures moi-même. Le concept était de General Idea. J’étais le type qui tient le pinceau. Je n’ai pas fait les tableaux noirs et les blancs mais tous ceux en couleur. Alors je peux continuer à en faire. Regarde Robert Indiana, il passe sa vie à faire des peintures et des sculptures LOVE. Je pourrais faire de même avec les peintures et les sculptures AIDS. J’ai aussi réfléchi à la question de l’appropriation. Cela serait-il une appropriation de General Idea ou de moi-même ? Mon travail personnel se vend moins bien que celui de General Idea alors quelle serait la valeur commerciale de telles œuvres. Je pense que toutes ces questions sont intéressantes en tant que réflexion sur l’art aujourd’hui. Il y a aussi certaines séries de AIDS paintings qui n’ont jamais été complétées. Je possède les toiles qui sont déjà montées sur châssis, prêtes à être achevées. Mais je ne les ai jamais peintes. Il y a aussi une série de dessins qui devaient donner une série de gouaches. J’ai les études mais pas les versions finales. Si j’achève ces œuvres maintenant, ce sera le travail de General Idea ou celui de AA Bronson ? La réponse dépend de mon état d’esprit. Si je décide que je complète le travail amorcé par General Idea alors ce sont des œuvres de General Idea. Si je pense que je fais d’une certaine façon une nouvelle édition d’œuvres anciennes, alors je suis appropriationniste. Mais physiquement c’est la même chose. J’aime la confusion que ça pourrait créer sur le marché de l’art. En même temps, je ne voudrais pas tomber dans le piège de Robert Indiana et faire la même chose le restant de mes jours. Peut-être dois-je embaucher quelqu’un pour les faire à ma place.

 

Quant à la question du sida, beaucoup de gens ont parlé du fait que personne ne s’en préoccupe plus dans le milieu de l’art, à l’exception de la génération de ceux et celles qui sont intervenus à ce sujet à la fin des années 1980 et dans les années 1990. À NGBK[2] à Berlin, par exemple, a été organisée une exposition en deux parties au sujet du sida. La première partie présentait surtout des œuvres réalisées à New York à la fin années 1980 et dans les années 1990. La seconde partie est supposée montrer ce qui s’est produit depuis, mais c’est un peu plus vague. Peu de choses se sont passées. On observe une nostalgie de l’époque révolue quand il y avait une communauté autour du sida. Aujourd’hui il n’y a plus de communauté et virtuellement aucune œuvre à ce sujet, du moins pour ce que je peux observer. Il y a un sentiment que quelque chose manque. Je pense donc que continuer à produire ces œuvres, les AIDS paintings, même si elles remontent à 1987, cela ramènerait quelque chose à la surface, une certaine préoccupation. Tout est tellement différent aujourd’hui. Nous avons eu un débat à NGBK, quelques semaines après l’ouverture de la première partie de l’exposition, et je continue à penser que tout n’était que nostalgie d’une autre ère. Ce qu’il nous faudrait vraiment discuter c’est du barebacking. Voilà ce que je pensais. J’ignore ce qu’une telle conversation entraînerait mais tout le monde y serait impliqué. J’ignore s’il existe une possibilité de créer des œuvres d’art sur ce thème ou non.

 

 

— Ces AIDS paintings sont très spéciales. Elles sont très claires. On ne peut faire plus clair qu’elles. Et en même temps la signification du signe qu’elles portent est ouverte.

 

Oui. Elles peuvent inclure à peu près tout.

 

 

— Si tu créais aujourd’hui de nouvelles AIDS paintings, cela ouvrirait un nouvel espace vide, comme cela s’est produit à la fin des années 1980. Peut-être cela pourrait aider à révéler des choses qui restent cachées. Peut-être pourrions-nous nous demander : les choses sont-elles si différentes ? Les années 1980 sont-elles vraiment un âge d’or, quand il y avait une communauté autour du sida ? Quand j’ai découvert la bague AIDS de General Idea c’était tellement fort car cet objet est un tel signe de fierté. C’est totalement paradoxal car nul n’est supposé être fier d’une maladie. Mais quand une maladie est si politique, la fierté peut entrer en ligne de compte.

 

Oui, il y a beaucoup de fierté. Comme on dit en anglais, c’est une image très chargée. Bien des significations différentes qui ne s’accordent pas nécessairement peuvent s’y rencontrer.

 

 

[Février 2014]


Vincent Simon

Notes

[1] Réseau international, important en Amérique du nord, d’activistes investis dans les mouvements de « free school » et « radical education ».

[2] Neue Gesellschaft für bildende Kunst e.V.

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter