Les langues minoritaires en 2014

Oui, ne plus lire des textes qui me font refléchir comme sur Minorités, ça va me manquer. C'est sûr, ça fait déjà trois ans que l'article que je vais finir d'écrire traîne sur mon ordinateur, et que je le retouche de temps en temps. J'aime trouver sur ce site un croisement entre des questions qui sont les miennes, et les avis de personnes qui m'amènent plus loin. Je suis content de savoir que s'exprimer dans une langue et une culture minoritaire en France, peuvent être considérées par d'autres comme une expérience sociale valide. J'ai souvent trouvé qu'être gay, qu'être occitan, c'était un peu la même histoire.

filet
Sandre —

par Sandre — - Lundi 24 février 2014

Sandre, 35 ans, préfère signer ce qu'il écrit de son prénom en occitan, même si ce n'est pas celui qui est sur ses papiers. Il enseigne cette langue, c'est-à-dire qu'il essaye de donner à d'autres le plaisir de la parler et de l'écrire, et ces plaisirs-là sont universels et libérateurs.

filet

Oui, ne plus lire des textes qui me font refléchir comme sur Minorités, ça va me manquer. C'est sûr, ça fait déjà trois ans que l'article que je vais finir d'écrire traîne sur mon ordinateur, et que je le retouche de temps en temps. J'aime trouver sur ce site un croisement entre des questions qui sont les miennes, et les avis de personnes qui m'amènent plus loin. Je suis content de savoir que s'exprimer dans une langue et une culture minoritaire en France, peuvent être considérées par d'autres comme une expérience sociale valide. J'ai souvent trouvé qu'être gay, qu'être occitan, c'était un peu la même histoire.

A

lors, peut-être que minorité/majorité, pour certaines personnes, ça a moins d'importance aujourd'hui. Aujourd'hui par rapport à quand ? Je ne sais pas vraiment, mais voilà que vivre une expérience différente de la leur, ça les intéresse. Ils sentent que c'est important de savoir, ils sont curieux. Ils savent, intuitivement, qu'ils sont concernés aussi. Quand on parle d'homosexualité, de droits pour les homosexuels, c'est aussi de droits pour tous qu'on parle, et c'est la même chose quand on parle de droits pour les locuteurs d'une langue minoritaire.

Le dogme d'une langue mythifiée, ça n'est pas la réalité, ça n'est la réalité de personne, comme celui d'un modèle unique de la sexualité, ou de la famille. Ou de la prise en charge des malades par eux-mêmes.

 

Il y a les mots, d'abord. « Lo sol poder es que de dire ». Un poète occitan a écrit ça, dans les années 50, Robert Lafont. Il y a la négation de ce que l'on est, l'invisibilité entretenue, parfois par soi-même, parce qu'on ne sait comment vivre autrement. Il y a aussi les actes militants, parfois peu visibles, et la transmission nécessaire. Comment ne pas faire un lien entre la situation d'une langue en danger selon l'UNESCO et le slogan d'Act Up « Silence=mort » ? Parler occitan, c'est assumer une langue et la place sociale particulière de cette langue, même si on peut rencontrer aujourd'hui des espaces de normalisation, des endroits où c'est courant de s'exprimer en occitan, quelques cafés, des cercles d'amis que l'on s'est constitués, des associations, des sites internet... ça vous rappelle rien ?

 

Et il y a les insultes qui accompagnent le locuteur et la langue, le retournement de l'insulte et des préjugés. Le mot patois a servi à désigner indistinctement toutes les langues autres que le français, pour dire qu'il s'agissait de non-langues. Nommer la langue, c'est déjà un premier pas.

 

Et l'interdit social, le non-dit : quand j'ai travaillé dans une maison de retraite, j'ai compris que plusieurs générations, depuis l'école, ont souffert et souffrent du refus de cette langue. La langue était exclue de l'école avec la volonté de transmettre le français, comme on me l'avait raconté en famille. Elle est encore exclue de la maison de retraite, même quand des personnes âgées se retrouvent, par leurs pathologies, à ne comprendre et parler qu'une de leurs deux langues, et qu'il s'agit de l'occitan. Comment admettre cela ? Que dirions-nous si une population subissait un tel sort dans un autre pays ? Parlerions-nous alors d'égalité, de fraternité et de liberté ? Dirions-nous que la transmission scolaire des langues régionales correspond à la demande et aux besoins ? La réalité de l'enseignement des langues régionales est difficile, malgré une loi toute récente, la première, qui donne une place aux langues régionales.

 

 

Communautarisme

 

Il y a encore le poids de ce mot-là : communautarisme. Il s'agit de l'accusation de rejet de lui, proféré par celui qui vous réduit au silence, à la sous-citoyenneté.

Pourtant, le citoyen bilingue (ou plus) existe !

Mais dans la bouche de certains, le citoyen qui parle une langue régionale, aujourd'hui, et qui parle aussi le français, met la République en danger.

Comme on a pu entendre des arguments en appelant à l'anthropologie dans les argumentaires opposés au mariage homosexuel, on peut entendre des arguments essentialistes parmi les opposants aux langues régionales.

 

Par exemple, dans une tribune publiée dans Marianne, intitulée « Langues régionales : le front anti-républicain », reprise sur le site de la Libre pensée des Alpes maritimes, Mme Anne-Marie Pourhiet dénonce « la reféodalisation de la société française, sous l'influence de la société multiculturaliste et féministe ». Je n'aurais jamais cru lire de telles paroles.

Mais où s'exprime une pensée libre dans ces propos ? Je ne la trouve pas. Une pensée libre affirmerait plutôt, il me semble, que la liberté, l'égalité et la fraternité devraient permettre à chacun de s'exprimer librement dans sa ou ses langues. Toutes les langues, toutes les cultures sont égales, ont la même valeur, parce que les hommes qui les parlent, qui construisent ces cultures sont égaux et libres.1

 

Et comment mêler « reféodalisation », « multiculturalisme » et « féminisme » dans un même danger ? Il est déjà difficile de considérer le multiculturalisme et le féminisme comme des dangers, et on voit bien dans quelle famille de pensée cela nous amène, qui a beaucoup manifesté ces derniers mois. Mais en quoi la reféodalisation, concept à rapprocher traditionnellement du Moyen-Âge, du retour en arrière, peut être relié à ceux du multiculturalisme et du féminisme ? Ce n'est pas par proximité historique (encore que, le Moyen Âge a parfois été une époque de rencontre entre les cultures). Mais cela revient à dire que ces deux mouvements sont contraires au progrès, promettent une dislocation de notre société, voire une « balkanisation », selon l'expression connue. Bref, c'est le début du grand n'importe quoi, nous ne sommes pas loin d'une vision apocalyptique.

 

 

Égalité

 

Je croyais pourtant que l'égalité était admise pour tous les citoyens, que les femmes, les citoyens de toutes les cultures et de toutes les langues, étaient libres, égaux et fraternels, comme les autres. C'était sans compter des préjugés tout à fait chauvins voire nationalistes. L'intégration n'est pas gratuite. Devenir citoyen français, pour un citoyen bilingue, est-ce devoir faire silence sur l'autre langue ? Faut-il que la pratique des autres langues appartienne au domaine privé ?

Une femme doit-elle accepter de ne monter d'elle que ce qui est acceptable pour être reconnue comme citoyenne ?

 

On peut faire le tri entre les arguments qui viennent de certains hommes politiques ou intellectuels de gauche, ou de ceux de droite. Nous sommes renvoyés à un mythe national, la supériorité du français. Tiens, comme la famille papa-maman-enfant, ou comme le mythe du genre (oui, cette expression a un sens, pas comme « théorie du genre »).

Mais comment faire en ces temps de relativisme ?

 

On peut faire croire à un ordre naturel. On peut dire « ça a toujours été comme ça ». On peut parler du mythe de Babel ou de Sodome et Gomorrhe. On peut dire « une langue, une nation, un état ». On peut dire « la langue de la République est le Français », et le français était déjà la langue des rois avant, c'était écrit dans l'édit de Villers-Cotterêts.

 

Nous savons pourtant que les langues et les cultures ont cohabité, ici, maintenant, et autrefois, et pour le meilleur. La haine entre les peuples viendrait de l'incompréhension entre des locuteurs de langues différentes, voilà un autre mythe.

 

On peut aussi tenter d'assimiler les autres langues et cultures à l'ennemi intérieur, celui qui pourrait permettre une pénétration de l'ennemi extérieur. Parce qu'on parle une autre langue, on a peut-être des origines étrangères, on est potentiellement un mauvais citoyen, un traître, quelqu'un dont on ne saisit pas les pensées, un fourbe.

Cette assimilation à l'ennemi peut aller jusqu'à l'ennemi absolu, l'inhumain : le néo-nazi, le nazi. Maurras était félibre, comme Mistral, et collabo, il faudrait donc cesser de parler occitan. Mais faudrait-il cesser de parler français parce que Laval était collabo ?

 

 

Richesse

 

On peut encore affirmer que les langues « autres » sont déjà protégées et valorisées, et que toute disposition légale nouvelle est inutile. Je pense aussi que ce qui devra faire la différence pour l'avenir de ces langues et cultures minoritaires, c'est ce qu'en feront les citoyens. Les parleront-ils ? S'en empareront-ils comme de la richesse qu'elles sont, méconnue mais réelle ? Je ne suis pas à leur place, je n'ai que ma place individuelle de locuteur et de militant. Je sais, pour ma part, tout ce que j'ai trouvé dans cette langue, tout ce que je continue d'y découvrir et d'y puiser, depuis plus de 15 ans.

Tous, nous avons droit à ces langues et cultures, comme des biens de l'humanité, comme un patrimoine immatériel. Nous devrions pouvoir en jouir, comme de notre propriété à chacun, en indivision, ouvertes à tous, accueillantes, au profit de tous.

 

On peut faire croire que parler une langue régionale est un retour au Moyen Âge, à la féodalité, un refus de la modernité. Sans parler plus des préjugés que ce pseudo-argument fait peser sur cette période historique, c'est M. Guaino, qui s'y connaît en préjugés et stéréotypes, qui a utilisé récemment cet argument. Les stéréotypes, voilà autre chose qu'il faut quotidiennement remettre en cause, quand on parle une langue régionale.

Le lien est d'ailleurs patent dans les discours des opposants aux langues régionales entre un mépris des langues et cultures minoritaires, de France ou d'ailleurs, et la persistance d'une croyance dans la supériorité de la langue et culture française ou des langues et cultures européennes, posture intellectuelle qui a servi autrefois à justifier l'empire colonial français, et aujourd'hui la politique d'influence sous couvert de la francophonie.

 

Pour ma part, j'ai été touché par ce que peut être l'empowerment, l'empoderament, quand j'ai vu cette paysanne du Larzac dans Tous au Larzac. Elle s'adresse à la foule venue manifester, elle est habillée comme l'était ma grand-mère. Comme l'était aussi Marcelle Delpastre, poète, paysanne, limousine, occitane, en train d'écrire un poème alors que le veau attendait pour manger. Je pense qu'en occitan, en breton et dans beaucoup d'autres langues, et de beaucoup de manières diverses et inconnues, on peut dire « libertat egalitat fraternitat », per aver la Republica, la Bòna.

 

 

Mais on est bien loin de cela avec la Charte des langues minoritaires, débat actuel. On revient loin en arrière, loin dans l'histoire, dans des comportements depuis longtemps relevés, étudiés et déconstruits ici ou .


Sandre —

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter