Faut-il laisser Grindr au placard ?

Oh, Grindr. Une success story 2.0, un conte moderne comme on les aime. Plus de six millions d’utilisateurs répartis dans à peu près tous les pays du monde (et encore, les nombres datent de l’année dernière), des fans qui écrivent des bouquins, des articles en veux-tu en voilà, une websérie et maintenant même une comédie musicale. Le Paradis Pédé Portatif n’en finit plus de faire couler de l’encre et, au delà des admirateurs et des sites communautaires, trouve aussi sa place dans les médias généralistes : Slate en parle. The Guardian en parle. Le Monde en parle. La série Girls en parle. France Culture en parle. Même Le Figaro en parle, c’est dire. Ainsi, les médias font du gay-friendly à (très) peu de frais, les auditeurs-téléspectateurs-lecteurs « progressistes » enviant ces joyeux pédés qui copulent du matin au soir pendant que les plus conservateurs, eux, ronchonnent sur ces invertis aux pratiques résolument insolites. Bref, chacun reste à sa place et tout le monde est content... Enfin, pas vraiment. 

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Matthieu Foucher

par Matthieu Foucher - Lundi 24 février 2014

Matthieu est un gamin privilégié qui aime se prendre pour un punk malgré une banalité consternante, répéter du soir au matin ô combien il est féministe ou proclamer des idioties comme "Je veux être Guillaume Dustan ou rien". Actuellement, il suit un master recherche en Média et Culture à l'université d'Amsterdam et habite une maison qui flotte.

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Oh, Grindr. Une success story 2.0, un conte moderne comme on les aime. Plus de six millions d’utilisateurs répartis dans à peu près tous les pays du monde (et encore, les nombres datent de l’année dernière), des fans qui écrivent des bouquins, des articles en veux-tu en voilà, une websérie et maintenant même une comédie musicale. Le Paradis Pédé Portatif n’en finit plus de faire couler de l’encre et, au delà des admirateurs et des sites communautaires, trouve aussi sa place dans les médias généralistes : Slate en parle. The Guardian en parle. Le Monde en parle. La série Girls en parle. France Culture en parle. Même Le Figaro en parle, c’est dire. Ainsi, les médias font du gay-friendly à (très) peu de frais, les auditeurs-téléspectateurs-lecteurs « progressistes » enviant ces joyeux pédés qui copulent du matin au soir pendant que les plus conservateurs, eux, ronchonnent sur ces invertis aux pratiques résolument insolites. Bref, chacun reste à sa place et tout le monde est content... Enfin, pas vraiment. 

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i je m’autorise en titre l’emploi d’une expression si laide, c’est surtout parce que la rime en Anglais était trop tentante, cet article étant le résumé d’un essai plus long et plus scolaire poétiquement nommé Queer theory in the iPhone city : is our pocket the new closet ? Dans la première partie, j’y explique à quel point la technologie est fabuleuse et répond à deux besoins des minorités sexuelles : trouver un espace pour exprimer sa déviance en toute quiétude (soit une hétérotopie ou un club gay virtuel) et identifier plus aisément de potentiel partenaires (soit une « extension de l’Homme » ou un gaydar digital).

Comme vous lisez Minorités, vous savez déjà tout ça. Passons donc à la partie moins élogieuse. 

 

Bien sûr, il ne s’agit pas ici de jeter les nouvelles technologies à la corbeille ni de culpabiliser qui que ce soit d’utiliser Grindr mais d’avoir une vision critique du média et de questionner les idéologies qu’il véhicule, le tout en relisant allègrement Les culs énergumènes de Guy Hocquenghem (qui, même s’il date de 1972, reste incroyablement pertinent, drôle et radical, et est d’ailleurs disponible ici).

 

 

Grindr = miroir de l’oppression

 

Ce que j’aime avec Grindr, c’est qu’il illustre quotidiennement l’hétérogénéité de la population des « hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes ». Dans ma ville d’Amsterdam, on y croise à peu près tous les âges, toutes les ethnies et tous les styles. Mais si l’appli prouve combien l’homosexuel Amstellodamois est divers, elle montre aussi qu’il ne sera pas accueilli de la même façon selon son profil. Car malgré ses airs innocents, on croise sur Grindr de fâcheux exemples d’âgisme, de racisme et d’homophobie intériorisée. 

 

En plus de confirmer qu’au delà de 35 ans, on a bien atteint sa date limite de consommation (ceci valant tant pour les jeunes qui ignorent tout ce qui est vaguement plus âgé que pour ces lourds quarantenaires qui exigent du « -25 »), l’appli permet à certains d’exprimer ouvertement leur racisme sexuel, fétichisant ou rejetant certaines ethnicités. Sans blâmer qui que ce soit pour ses goûts ou préférences, on peut s’interroger sur la nécessité de les mentionner sur une plateforme où il suffit d’ignorer les gens qui ne nous plaisent pas. « No Blacks, no Asians » ou « only white guys », nous précisent encore régulièrement certains. Grande classe…

 

De plus, si l’on admet que ces mêmes préférences sont en partie culturelles, il conviendrait (comme le fait ce mec mi Anglais mi Japonais) de questionner les éventuels stéréotypes racistes dont elles sont issues plutôt que de nous inciter à filtrer les gens selon leur couleur de peau comme le fait l’appli.

 

Grindr illustre également à quel point nombre de gays ont intériorisé aussi bien une belle part d’homophobie que de normes hétérosexuelles. Dans Les culs énergumènes, Hocquenghem questionne déjà cet héritage, notamment cette façon de s’auto-labéliser « top » ou « bottom » : « Actif, passif, vieilles conneries » (p. 247) nous dit l’essayiste qui, d’une façon générale, critique ces tendances à « programmer l’homosexualité comme un hétérosexuel s’imagine qu’on peut la vivre, exactement comme il la discourt et la fantasme, en découpant mâles d’un côté et femelles de l’autre : ici les jules qui au lieu d’une femme désirent un homme raté, et là les tantes qui désirent des jules. » (p. 231) 

Sa toute dernière phrase, par contre, ne s’applique qu’à moitié à Grindr où, si beaucoup de mecs se déclarent « straight-acting » (le pédé-mais-pas-trop affichant ici fièrement sa normalité), rares sont ceux qui réclament des tantes... au contraire même. 

Les requêtes du genre « no femme » ou « MASCULINE ONLY » sont légions, et tant pis pour les folles qui viennent, sur une appli gay, se manger leur tranche d’homophobie du jour. 

Dans ce papier intelligent, Nick Artrip, un étudiant américain en Gender Studies qui se définit comme un « fat femme bottom », en plus de dénoncer les préjugés antisémites dont il est parfois la cible, conclut que Grindr tend à exclure tous ceux dont le corps ne correspond pas aux normes de beauté dominantes, ce de façon souvent violente. 

 

L’interface de l’appli, par la façon dont elle présente les hommes (affichant leurs photos côte à côte, créant ainsi une mosaïque de visages et de corps facilement comparables) accentue « l’Adonisation » d’une certaine culture gay déjà cruellement compétitive.

On retrouve donc sur Grindr les mêmes hiérarchisations véhiculées par notre société (en haut de la pyramide trône l’homme blanc, masculin, jeune, urbain et beau) et la plateforme, plutôt que de pousser ses membres à les interroger, les encourage à les reproduire. 

 

 

Grindr = Supermarché du sexe

« machine de drague » homosexuelle

 

Même si l’appli permet de signaler les commentaires discriminants, elle pousse cependant bien les mecs à devenir de plus en plus difficiles, incarnant une vision très capitaliste de la sexualité. A travers le processus d’embodiment (la transformation en un soi digital) et la façon dont il est suggéré par Grindr, ce dernier ressemble plus à un vaste supermarché du sexe qu’à un bar ou un club, un réel lieu de rencontres. 

 

Si on analyse l’interface et les options (limitées) de création de profil, on note combien la plateforme accorde plus d’importance aux corps qu’à la personnalité. Par opposition à des sites de rencontres qui encouragent à mentionner hobbies et passions, Grindr laisse peu de place à l’expression mais pousse à mentionner âge, taille, poids, body type, ethnicité et « Grindr tribes ». Si chacun adopte une stratégie différente pour s’auto-promouvoir et peut ignorer ces étapes, ces critères hyper réducteurs et l’accent mis sur la proximité géographique transforment bien les utilisateurs en marchandises, localisables et consommables. Comme le dit ce blogueur australien anonyme dans un texte assez poignant : « We have become a consumer product. We are the iGays. We have lost our souls. And we don’t even know it ». 

 

Plus qu’en produit, l’appli transforme ses membres en consommateurs. Grâce à tous les filtres de la version XTRA (payante), je peux Grinder du sur-mesure, disposant d’encore plus d’options que lors du choix de mon nouvel iPhone. Les catégories de Grindr prennent alors tout leur sens : un moyen de faciliter le tri pour les payeurs plus que de vrais outils d’expression d’une quelconque identité. 

Pire, même ceux qui ne souscrivent pas ont pris l’habitude de mentionner leurs exigences dans le peu d’espace qui leur est laissé pour (en théorie) parler d’eux.

 

Hocquenghem, dans un autre registre, discute également les héritages du capitalisme, évoquant « la machine de drague » homosexuelle et cette culture libertine construite selon lui par la société hétérosexuelle. 

« Un couple, ça ne leur plaît pas, cela ne leur plait à peu près jamais, c’est même ce qu’ils détestent ou ce qu’ils redoutent le plus » (p. 258) déclare-t-il, tout en demandant ensuite si, en réalité, les pédés ne rêvent pas secrètement du couple autant que le bourgeois rêve de donjuanisme. Son hypothèse s’applique bien à Grindr, qui reste principalement associé à des plans cul et où beaucoup, selon notre même blogueur australien, déclareraient chercher du « fun » et des relations sans lendemain alors qu’ils crèvent de solitude. 

La machine de drague, selon Hocquenghem, « au lieu d’être folle amoureuse de ce qui est présent, […] désire ce qui est absent, […] désire toujours l’objet suivant, elle se construit sur l’institution et l’assomption sacrée du manque, selon les critères absolus de la société de consommation » (p. 259). 

 

Son analyse me rappelle moi l’aspect addictif de l’appli, cette manie qui nous pousse, quasi inconsciemment, à faire défiler visages et corps : grâce à elle, depuis mon canapé, je me fais draguer sans effort et satisfais ma curiosité. J’actionne mon circuit de la récompense à peu de frais et, comme n’importe quel accro, je « load more guys » bien malgré moi. Notre Australien décrit lui Grindr comme une « machine à sous gay ». Machine de dague, machine à sous : on reste bien dans l’idée du manque. 

 

Est-ce donc pour ça, alors, que malgré la promesse d’un rencard avec ce garçon que j’aime bien, je continue de scroller sans trop savoir ce que je cherche, commence des conversations que je ne termine jamais vraiment, multiplie les interactions sans pourtant me sentir moins seul ?

 

 

Grindr = retour au placard 

 

Au delà de la vilénie du mot, la métaphore semble pertinente. En effet, si Grindr est souvent comparé à un bar gay, il n’en reste pas moins un bar gay invisible, discret. « Discreet » en fait, selon une des catégories de l’appli… un mot que certains utilisateurs rappellent aussi dans leur profil. Discrets… ou honteuses ? 

 

Loin de moi l’idée de juger ceux qui préfèrent ne pas exposer leur orientation sexuelle ou affective au regard impitoyable des autres. Il n’empêche que le logo de Grindr, ce masque noir un peu flippant, me laisse une impression étrange et m’évoque à nouveau Hocquenghem. 

 

Dans l’intro de son essai, il raconte comment il suit un type qui l’attire vers les toilettes des Beaux-Arts, un recoin où, dans la pénombre, s’agitent des corps anonymes. La scène le met hors de lui : « Je sais combien de pédés n’ont d’autre solution que les pissotières pour se toucher et je me désespère que ceux qui ont décidé de ne plus raser les murs continuent à projeter leur excitation dans les endroits misérables que le système leur laisse en pâture » (p. 228). Et si Grindr, avec ses torses et ses bites anonymes, ses utilisateurs masqués, étaient nos toilettes des Beaux-Arts ? Un endroit où des hommes sans visage viennent chercher des aventures discrètes ? 

 

La métaphore est certes pessimiste mais on peut néanmoins admettre, comme l’explique Roderic Crooks dans cet essai plutôt sérieux, que Grindr se rapporte davantage aux anciens codes de sociabilisation homosexuelles et nous fait voyager en arrière: «  le signe discret reconnaissable par les initiés plutôt qu’une franche affirmation identitaire, l’œillet vert d’Oscar Wilde plutôt que le drapeau arc-en-ciel ». 

Les nouveaux médias seraient selon lui responsables d’une baisse de la présence des queers dans l’espace physique, d’une chute du nombre de lieux de rencontre. Qui a besoin d’un club pédé quand on peut en avoir un dans sa poche ? 

 

Pire, l’ensemble aurait même un impact négatif sur « la culture gay » mais aussi sur les « politiques progressistes », sans remplir l’un des principaux objectifs des hétérotopies queers : « le soutien affectif de la communauté ». 

Il est vrai que l’appli, par la façon dont elle permet les contacts entre ses utilisateurs, ne favorise pas l’émergence d’une collectivité ou d’un esprit de solidarité : les conversations de groupe y restent impossibles (sauf à se faire aborder par un couple à la recherche d’un plan à trois…) et les quelques communautés autour de Grindr sont le plus souvent sarcastiques. A croire que si on avait voulu tuer toutes formes de revendications au sein de la population homosexuelle masculine, on n’aurait pas fait mieux…

 

Plus sérieusement, le cas de Grindr illustre bien certains paradoxes des politiques queers, entre désir de banalisation d’un côté et refus d’assimilation de l’autre. Et si l’humanité survivra (sans doute) à la fermeture de quelques bars craignos qui passent de la musique de pétasse, le risque de normalisation et de démobilisation mérite qu’on s’interroge un moment.

 

Parce que les queers ont toujours été à la pointe des réflexions sur le genre et que, visiblement, la société est encore complètement crispée sur ce sujet ; la visibilité reste un enjeu essentiel, comme le montre la volonté de censure de certains (l’émoi absurde autour de Tomboy n’étant que l’exemple le plus flagrant). 

 

Parce que les sous-cultures queers, aussi nombreuses que variées, sont sources de création et porteuses de contestation ; elles méritent d’être célébrées, discutées, réinventées. Qu’elles restent des refuges pour ceux et celles qui se sentent vraiment différents, refusent d’être réduits à vouer un culte au pédé-mais-pas-trop blanc, masculin et chiant, ou de se laisser enfermer par cette identité gay made in USA, mainstream, consumériste, superficielle et chiante aussi.

 

Parce que pendant que je tapote docilement sur l’écran de mon iPhone vert et que je pense avec mon slip j’oublie de regarder autour : les trans qu’on humilie et qu’on tue, les enfants queers qui doivent en chier après ces manifs de la honte, ces vieux pédés qui meurent tout seuls, les lesbiennes qu’on prend pour des connes. J’oublie cette planète qui va mal, les inégalités qui se creusent, tous ceux qu’on ostracise pour si peu, cette société qui se déchire sur tout et n’importe quoi parce qu’elle ne sait pas dialoguer et qu’elle manque d’imagination. 

 

 

Grindr = brouillon et petit espoir

 

Pour finir, le problème n’est donc pas tant Grindr ni son utilisation par une partie de la population gay (tant mieux pour ceux qui s’en satisfont) que sa situation de quasi-monopole, le manque d’options et d’alternatives face à une appli à la fois limitative et exclusive.

En fait, Grindr a même au moins un grand intérêt : il illustre combien les nouveaux médias sont nécessaires aux queers, et ne peut dès lors que nous pousser à imaginer autre chose, à penser de nouvelles façons de créer possibilités, connections et rencontres. 

 

On peut alors rêver d’une app qui concilie espaces virtuel et physique sans que l’un ne vienne menacer l’autre. Qui ne transforme pas les pédés en simples consommateurs de sexe voire en machines à baiser. Qui illustre la diversité des identités queers et où chacun trouve sa place. Qui permette la création d’une ou plusieurs communautés solidaires, ouvertes, critiques et hétéroclites. 

 

Il y a quelques années, j’ai eu moi aussi la chance de trainer régulièrement dans ce club allemand dont on parle malheureusement bien trop, un lieu où, d’une certaine façon, l’oppression reste à la porte, une véritable « hétérotopie de déviance ». J’y ai fait de bien jolies rencontres et croisé flopées de gens différents : des bears en slip de cuir, des drags noires à bottes pailletées, des hétérosexuels technophiles, des gouines punks, des travestis cinquantenaires en robe rose, des types en fauteuil roulant, des blancs à dreadlocks, des couples d’âges mûrs libertins et des plus jeunes pas si innocents. Là-bas, je peux être qui je veux, explorer des parties de moi-même qu’en temps normal je ne fréquente pas. 

 

Aujourd’hui encore j’y retourne dès que possible et, chaque fois avalé par ce monstre gris, j’ai le vertige, sonné par tant de liberté. Je réalise combien de tels espaces sont rares et espère que, plutôt que les faire disparaître, les nouveaux médias renforceront les communautés qui gravitent autour, cette foule vibrante et colorée. 

 

Aujourd’hui, plus que de Grindr, je rêve d’un B*rgh**n digital.


Matthieu Foucher

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