Entre les motorcités de Detroit et St-Etienne

Ici c'est définitivement pas Berlin. Ma pauvre ville avec ton club et demi, ta scène techno qui peine à se trouver (et alors à se fédérer, n'en parlons pas), même si j'ai toujours l'espoir que de ton passé industriel, de ton statut de ville galérienne, finisse par jaillir l'énergie spectrale d'une vraie motorcity, genre Detroit-en-Forez, je suis obligé de reconnaître que pour le moment c'est pas encore tout à fait ici que ça se passe...

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John Speed

par John Speed - Lundi 17 février 2014

John Speed. 39 ans. Animateur auprès de malades psychiques, DJ techno au sein du binôme Sun Factory, frontman du groupe electro-rock Dandy-Freaks.

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Ici c'est définitivement pas Berlin. Ma pauvre ville avec ton club et demi, ta scène techno qui peine à se trouver (et alors à se fédérer, n'en parlons pas), même si j'ai toujours l'espoir que de ton passé industriel, de ton statut de ville galérienne, finisse par jaillir l'énergie spectrale d'une vraie motorcity, genre Detroit-en-Forez, je suis obligé de reconnaître que pour le moment c'est pas encore tout à fait ici que ça se passe...

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ourtant depuis quelques jours je suis dans une sorte d'hystérie techno... ça ne m'est pas arrivé depuis très longtemps, je parle d'années, presque de décennie. Je passe des heures et des heures le casque collé sur les oreilles, à mixer, mixer, à creuser le groove. Le son s'affine. L'effet fractal de la musique commence à monter, je la perçois différemment, à force d'écoute et de mélange, les couches superficielles ont été grattées et je commence à me rapprocher du cœur vibrant du son... the Core... ça a un impact sur ma pensée, sur mon humeur... Pas sur mes perceptions mais il n'en faudrait pas beaucoup plus, c'est un peu comme si les fréquences sonores avaient déplacé un truc dans mon cerveau ou mon champ énergétique... Je vais pas dire « ouvert un chakra » vu que ces conneries psytrance me fatiguent mais c'est tout de même un peu l'idée. Tout ça en toute sobriété : pas question de drogues dans la démarche, pas question d'artifice ou d'illusion, je veux le son, tout le son, rien que le son. Je veux aller aussi loin que je pourrai dans la selecta, dans le mix. Être pertinent, être technique, être inspiré. L'inspiration n'est pas magique, elle ne descend que lorsque la matière a été bien triturée, travaillée, malaxée. Je ne sais pas trop si la matière en question, c'est moi ou la musique. Je vais continuer  ce massage auditif intense et me rapprocher au maximum du point de parfaite fluidité... Change pas de main, je sens que ça vient.

Je ne me fous pas dans cet état de presque burn-out techno seulement pour le plaisir. Ça ne me dérangerait pas non plus de me poser sur mon canapé, de mettre Mercedes Soza, Mulatu Astakté ou quelque chose d'approchant en pensant à la Martinique, éventuellement avec un verre de rhum. C'est juste que Sun Factory, le mix-tandem dont je suis la moitié, a rejoint depuis quelques mois un collectif qui s'appelle Positive Education (rapport à un track de Slam sorti sur Soma au crétacé inférieur... rapport aussi à un certain état d'esprit, une certaine façon d'envisager la musique et la transmission de cette culture, que nous partageons). Il se trouve que le collectif organise dans une semaine une soirée avec Jeff Mills.

 

Est-ce que quelqu'un a déjà parlé de Jeff Mills dans Minorités ? Est-il possible qu'existe un zine de ce type (les mecs appellent ça une « Revue », bon faut pas leur en vouloir ils ont commencé dans les 80's, ils doivent dire « un feuilleton » et « une vedette » aussi[1], mais ils ont du mérite), et qu'on y ait jamais parlé de Jeff Mills ? On peut commencer par aligner les clichés, « vient de Detroit », « artiste séminal », « fondateur d'Underground Resistance » etc, mais lorsqu'on a terminé on a finalement rien dit. Jeff Mills est un ovni dans l'univers de la techno, et il n'y en a pas tant que ça... Aphex Twin partage un statut similaire... Moritz Von Oswald peut-être, à un degré de notoriété un peu moindre...

 

Physiquement déjà, Jeff Mills est un mec étrange, fluet, osseux, élégant, presque androgyne. L'anti-douchebag absolu. Son univers est radicalement unique, même en regard de l'ensemble de la production techno de Detroit. Robert Hood, l'artiste qui se rapproche le plus de lui, reste beaucoup moins conceptuel et s'inscrit dans une approche « dancefloor minimaliste » que Jeff explose complètement. Et ça ne signifie pas qu'il se tienne loin du dancefloor, à peu de choses près l'esthétique techno de la seconde partie des 90's lui doit tout, on l'a vu retourner des raves de plusieurs milliers de danseurs comme des crêpes, c'est quasiment lui qui est la source de la radicalisation du son et de l'accélération du tempo qui ont débouché sur le hardcore. Et tout le revival techno actuel, fondamentalement, c'est lui.

 

Mais il  a une aura supplémentaire. Ce sont des rythmes  poussés au maximum de la répétition abstraite, ce sont des textures analogiques, abrasives, sales, froides, ce sont les mélodies qui semblent toutes composées en direct des anneaux de Saturne et qui pourtant kidnappent l'esprit jusqu'aux confins d'une Afrique matricielle imaginaire, c'est la volonté de toujours expérimenter... À trois ou quatre platines plus une TR 909, Jeff Mills c'est la vitesse inégalable, et cette manière de traiter le son comme une matière, ni plus ni moins, et de le tordre, de le malmener comme un forgeron s'acharne sur son métal pour en obtenir exactement ce qu'il veut... Tout ça avec une précision et une élégance d'androïde, un contrôle et une sérénité de moine shaolin.

 

 

Techno = Rock

 

Voilà donc la raison de ma transe four-to-the-floor. J'ai l'impression que mon cerveau a trouvé au détour d'un synapse de la banlieue de mon cortex, une dose résiduelle d'acide oubliée là en 1997 et qu'il la dilue façon homéopathie, juste histoire de me mettre dans le mood : samedi 22 février 2014 au FIL de St Etienne, Sun Factory fait l'ouverture de la soirée que Jeff Mills clôturera. Je partagerai donc avec mon partenaire Jack Papoo la responsabilité de faire décoller le mothership que Jeff se chargera, lui, d'envoyer dans l'hyperespace. La soirée est annoncée Techno – Ritual – Bass music et c'est une putain de belle histoire, ce qui est la raison de cet article (je ne crois pas de toute façon qu'ici on ait souvent fait dans le publirédactionnel bête et méchant). La techno dans cette ville est une histoire qui a commencé au début des 90's et qui a longtemps été une affaire de galériens, de petits comités d'acharnés, de raves confidentielles, de free parties dans les bois. À la louche, ça fait 3 ans que s'affirme une certaine visibilité, principalement grâce à trois structures qui montent des évènements ambitieux où on a pu voir Redshape, Secret Cinema, Fairmont, Oxia, The Driver, Djedjotronic, De Crécy, Miss Kittin, Clark, Electric Rescue, The Hacker et pas mal d'autres. C'est avant tout une affaire de militants. C'est la crise et le public est difficile à déplacer, St-Etienne étant une ville traditionnellement rock, reggae-dub, hip-hop. Il y a une scène free assez conséquente, on se souvient tous d'être allés serrer les mâchoires quelque part dans les montagnes qui surplombent la  ville mais c'est un public qu'il faut convaincre qu'il est également important qu'existent des évènements payants et encadrés un minimum, avec une ambition artistique et une visibilité qui contribuent à l'évolution de la scène, et à la mise en valeur des orgas et artistes locaux.

 

Positive Education se situe sur un créneau stimulant mais difficile, celui de l'exigence musicale et artistique. Ça me fait l'effet d'une bande de guérilleros du son pointu. Sur cette date, par exemple, aux côtés de Jeff Mills au line-up figurent Svengalisghost qui a joué récement à Concrete et qui est une sorte de shaman urbain analogique de Chicago, au son post-acid-house crade et virulent, ou bien Vaghe Stelle, un live italien qui verse dans un psychédélisme assez dark et mélodique. On ne se contente pas de faire bouffer de la tech-house autoroutière aux gens, il y a une vraie direction artistique et donc forcément également une prise de risque. C'est là où réside aussi l'enjeu en tant que DJ... Chez Sun Factory, nous faisons de la techno ou de la house ou les deux, que nous triturons aux FX, avec pour ligne directrice la recherche du groove dans toute sa pureté. Lorsque nous faisons bien notre boulot ça gueule, ça sue et ça danse dans tous les sens et personne ne reste assis... Pour cette soirée on va devoir se plier à quelques exigences du warm-up comme par exemple ne pas finir le set à 140bpm. Et pourtant choper le dancefloor et amorcer sa mise en orbite. Je ne vais pas vous refaire le topo sur la responsabilité du DJ, pour certains elle se résume à savoir enchaîner les tracks sans trop de pains, pour notre part nous appartenons à la secte de ceux qui pensent qu'un mix doit être un voyage, une histoire, et contenir un secret. Tout ça en 45 minutes puisque c'est le temps qui nous est imparti. Vous comprenez maintenant pourquoi je bouffe du son h24.

 

Il est des villes où un passage de Jeff Mills serait un événement important pour la scène techno. Ici c'est encore autre chose : c'est l'affirmation d'une culture qui se bat pour exister et être visible depuis deux décennies. C'est à la fois une victoire et un statement. En 2009, le festival Avatarium avait programmé deux artistes d'Underground Resistance, Skurge et Mad Mike. Ce dernier avait également rencontré des gosses d'une classe de quartier dit « difficile » et leur avait raconté l'histoire de la techno, cette musique issue des minorités, qui pour beaucoup est devenue un puissant vecteur d'émancipation. À sa façon, la venue du Wizard au Fil raconte une histoire similaire, celle d'une bande de passionnés et de galériens acharnés qui, avec leurs bites et leurs couteaux, connect the motorcities. Tout est home-made. Les affiches sont signées par les graphistes du collectif et on est pas peu fiers de dire qu'elles ont de la gueule. On en profite aussi pour faire jouer des pointures locales : Mush, un mec aussi technique qu'inspiré, qui a son propre label, Sharivari, dont les releases sont playlistés par Derrick May. Izwalito, un camarade de rave qui mixe depuis une vingtaine d'années et qui, un jour, pour comprendre, est parti à Detroit où il a rencontré tous les mecs importants... Pas de professionnels dans l'orga, c'est entièrement une histoire d'activistes. Des gens qui donnent tous leur temps et qui déballent leurs tripes pour offrir une vraie alternative culturelle, quitte à ramer par ailleurs, comme un peu tout le monde dans cette ville.

 

Du pur DIY. Du Ken Loach. Mais avec des bpm.


John Speed

Notes

[1] NDLR : absolutely not!

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