Hater

C’est l’histoire d’un thirtysomething qui apprend dans un article la mort programmée de Minorités, alors qu’après cinq années de circonvolutions, de je-m’y-mets-demain, il se décidait enfin à soumettre quelques propositions d’articles. De l’art du contretemps comme origine et symptôme du mal : la procrastination. Qui rime avec masturbation mais c’est un autre débat. Au-delà de la question du timing, ce testament de Minorités sonne pour lui comme un dernier avertissement.

filet
Kerlouan —

par Kerlouan — - Lundi 17 février 2014

Kerlouan, 31 ans, écrit beaucoup pour les autres et pas assez pour lui. En perpétuelle voie de reconversion.

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C’est l’histoire d’un thirtysomething qui apprend dans un article la mort programmée de Minorités, alors qu’après cinq années de circonvolutions, de je-m’y-mets-demain, il se décidait enfin à soumettre quelques propositions d’articles. De l’art du contretemps comme origine et symptôme du mal : la procrastination. Qui rime avec masturbation mais c’est un autre débat. Au-delà de la question du timing, ce testament de Minorités sonne pour lui comme un dernier avertissement.

T

out d’abord, il y a ce paragraphe :

Finalement, c'est ce qui nous a le plus déçu, particulièrement celle des trentenaires que nous aimons pourtant tellement. Ces hommes et ces femmes qui nous lisent et qui contribuent parfois mais qui n'arrivent pas à suivre. La fin de Minorités est aussi l'énervement face à cette hésitation de la part d'une génération qui perd les plus belles heures de sa maturité sur les réseaux sociaux ou les sites de drague et qui ne parvient plus à s'exprimer d'une manière constructive. Ils font des choses, c'est certain, mais ils sont incapables d'en écrire le sens. Et ça, nous ne pouvons pas l'accepter. Cette génération perdue, qui part vivre à l'étranger (on les encourage, d'ailleurs), qui n'a jamais été aussi stylée et sexy n'arrive pas à se décrire pour contribuer à un débat inter-générationnel. À la rigueur, les kids de 20 ans ont moins de réticence à se lâcher, d'ailleurs ils n'ont rien à perdre. Mais la procrastination frappe de plein fouet une génération qui se perd dans ses occupations journalières. Elle oublie d'écrire. Elle oublie de s'engager. Elle se mord les doigts en admettant ses limites et ses scrupules.

 

Chaque « déception », chaque « énervement » ressenti face à cette « génération perdue » à force d’hésitations pourrait lui être adressé personnellement. Comme d’autres trentenaires, il ne manquait pourtant ni de temps ni d’inspiration. Il fait partie de ces mecs qui ont délibérément choisi de réserver leur « prose » à ce qui pouvait leur rapporter en évitant soigneusement ce qui pourrait les engager. Qui ont choisi de réserver leurs écrits aux chats des sites de drague et, ironie pour ce qui le concerne, aux discours écrits pour d’autres que lui – politiques, industriels… Une forme d’obscénité dans les deux cas, noyant sous les mots empruntés par d’autres l’incapacité de s’engager à livrer quelques lignes personnelles de temps en temps. Didier Lestrade avait synthétisé cet réclusion volontaire d’une expression qui le vexe encore plusieurs années après, mais qui à mesure que le temps passe n’en devient que plus amère parce que justifiée : underachiever. C’est assez violent.

 

La seconde évidence que cet article révèle pour lui est contenue dans la similitude des propositions avancées pour expliquer la fermeture de Minorités avec celles d’un projet –évidemment – d’article, qui prendrait désormais presque des allures de prophétie. Article rédigé en… 2012.

 

Des extraits de ce texte inégal, caricatural dans son arbitraire opposition générationnelle, suant déjà la mauvaise foi et l’autojustification, remisé, forcément remisé, oublié depuis deux ans, ces extraits prennent, en miroir de l’épitaphe de Minorités, une acuité nouvelle. Cet hiver 2012 déjà, c’était « venu comme une évidence : c'est quoi ce truc de vieux pédés qui racontent des histoires dont tout le monde se fout ? Il y avait clairement un problème qui tournait autour des questions de l'héritage, de la transmission. […] Il y a des mecs qui ont connu la guerre et qui n'affectionnent rien de plus que de raconter leurs batailles, leurs campagnes, leurs luttes collectives ou individuelles, leur épopée – leur vie. Autour d'un feu de cheminée, si possible. On a donc affaire à une génération, celle qui a connu le sida, qui l'a imprimé dans sa chair, qui barrait chaque jour les noms des amis morts sur le carnet d'adresse [merci pour les clichés], qui s'est battue, souvent pas en vain du tout, qui éprouve légitimement l'envie ou le besoin de transmettre, si ce n'est le flambeau, du moins la mémoire de ces années. On a affaire à une génération, la mienne, qui est trop occupée à savoir comment elle va réussir à décrocher un CDI […] pour s'occuper sérieusement de tout ça, et de toute façon on commence déjà à flipper suffisamment de passer la trentaine pour commencer à s'occuper de ceux qui l'ont passée depuis vingt ans. On ne nie pas le problème, on l'évacue ».

 

Suivait une tirade dispensable sur ces couples de pédés trentenaires qui considéraient alors le « mariage pour tous » à venir comme la fin des luttes, la fin de l’histoire vingt ans après la fin de l’Histoire, qui revenaient d’un voyage aux Etats-Unis pour trouver une mère porteuse mais ne savaient pas ce qu’est un TPE. Où l’art de « l’héritage » sélectif.

 

Au bout de cette très peu scientifique cartographie générationnelle, « on a ceux de vingt ans. J'ai fait le test, des dizaines de fois : Didier Lestrade ? Connais pas, jamais entendu parler. Têtu ? Jamais ouvert, truc de vieux. Act Up ? Connais pas, c'est un nouveau groupe électro ? Patrick Thévenin ? Patrick qui ? Même Guillaume Dustan, Macé-Scaron, Rémès (on ne sait jamais)? Inconnus au bataillon. Je ne parle même pas de leurs contemporains étrangers. Personne, aucun mec de vingt ans ne connait, ne serait-ce que de nom, les hommes et les femmes qui, pour une raison ou une autre, ont fait avancer – ou reculer, c'est selon le point de vue – la « cause », parler de nous, et un peu voire beaucoup d'eux-mêmes au passage. Tout le monde s'en fout. […] Le phénomène est assez classique cependant, j'imagine : une nouvelle génération rejette traditionnellement l'héritage de ses parents, pour s'en émanciper et bâtir son propre système de valeurs, blablabla. Sauf que là, c'est différent : c'est différent parce que ce n'est pas du rejet, c'est de la négation. Du négationnisme. À la fois parfaitement inconscient et tout à fait revendiqué. On s'en fout. Ça n'existe pas. Ça n'a jamais existé. » Mais qu’a fait ma génération de trentenaires de ce qu’elle « savait », elle ?

 

« C'est différent aussi parce que cette « vieille » génération en question est, davantage je pense que les hétérosexuels qui n'ont que la crise, la dette et le déclassement à offrir à leurs gosses, dans une démarche réelle de transmission active, de don – de gratuité. »

 

« C'est sur cette tragique évidence, ce pressentiment, je pense, que le site Minorités a en partie été créé – consciemment ou pas. » C’est sur cette même évidence, ce constat d’échec à fédérer et embrigader, c’est le mot, une génération qui oublie – de se rappeler, d’écrire, de s’engager – qu’il va mettre la clé sous la porte. « Et ce n'est pas parce que trois thésards et demi et deux chômeurs au tapin de moins de trente ans contribuent au site que ça signifie que les « jeunes » sont touchés. Ces jeunes garçons et filles qui y écrivent, souvent brillamment d'ailleurs, sont, sans jeu de mot, une minorité. »

 

« La mission que s'est assignée cette génération est à la fois condamnée à l'échec, et assurée pourtant d'une certaine forme de pérennité : […] ce qui est écrit reste et restera. Mais pour quoi, pour qui ? Les livres de la Pléiade, c'est joli dans une bibliothèque, mais tout le monde sait que personne ne les ouvre jamais. On a peur de les ouvrir, de les déchirer, de se faire chier à mourir si on a la faiblesse de commencer à en lire un. Ça fait peur – et c'est peut-être exactement ce que votre « héritage » fait aux gamins de vingt ans : peur. »

 

« Une partie – pas tous – des mecs de vingt ans aujourd'hui fait du négationnisme son quotidien : ils nient le passé, leur passé ou du moins celui de ceux qui les ont précédés. Ils nient même le présent. Tout va bien. » En rejetant ainsi la faute sur la génération suivante, il se défaussait surtout de son propre attentisme.

 

Il avait trente ans, et à plusieurs reprises à cette époque il avait été qualifié « de hater par des mecs de vingt ans sur Internet ». Il passait alors son temps à draguer et à se plaindre de tout, ce qui n’est pas incompatible, justifiant son propre sur-place jusqu’à reprocher à ceux-là mêmes qui essayaient de se bouger à leur niveau, « à ces kids de 20 ans qui ont moins de réticence à se lâcher » que lui, l’asthénie supposée de leur ambition, ou l’exhibitionnisme délirant d’une jeunesse qui commençait à lui échapper, etc.

 

Le texte se terminait ainsi : « Mais comme je suis donc maintenant un vieux pédé, j'ai dû chercher la définition de hater sur Internet.  

Il y en a plusieurs.  

J'ai retenu la plus courte, [alors] la troisième dans l'ordre sur urbandictionnary. Hater : « Anyone with an opinion. »

Ça le dédouanait provisoirement, de savoir qu’il avait une opinion. Ça ne l’a empêché en rien de continuer de la garder pour lui pendant toutes ces années. De plus en plus corrosive à mesure qu’elle révélait son innocuité, la haine est sortie, ponctuellement. « L’opinion » qu’elle sous-tendait, jamais.

 

 

En semblant abandonner délibérément la balle dans le camp de ma génération, Lestrade use d’une technique éprouvée de manipulation. Obtenir le consentement de la première décision, garantie presque assurée de la persévération de l’engagement. « À vous de jouer, je m’en lave les mains désormais ». Qui oserait – qui osera – répondre que non, vraiment, on s’en fout définitivement de tes histoires ? Répondre – même « non » – c’est s’engager. Ce pourquoi la plupart ne répondront pas.

 

 

Alors ? Alors ce texte et ceux qui pourraient suivre ne suffiront jamais à remplacer tous ceux qui n’ont pas été écrits depuis cinq ans. L’auraient-ils été que ça n’aurait probablement rien changé à la décision de fermer Minorités. D’autres textes, donc ? Ici, ailleurs ? On verra demain.


Kerlouan —

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