Comment je me suis enfin engagé

Avant Minorités, je n’aimais pas trop la presse communautaire. Je ne trouvais pas que des news sur le coming-out de tel acteur, de tel nageur, de tel footballeur, servait la cause. Je ne trouvais pas qu’enchainer les critiques musicales sur telle ou telle diva refaite servait la cause. Je ne trouvais pas que faire de True Blood une série bareback servait la cause. Avant Minorités, je voulais simplement qu’on me foute la paix, qu’on me laisse me marier si je veux, adopter des enfants si je veux mais sans en faire, non plus, un objet de revendication. Je trouvais ça stupide, de m’engager pour le mariage pour tous, l’adoption, l’égalité, parce que je suis gay. Je trouvais que la France avait d’autres problèmes à régler, je ne comprenais même pas qu’il y ait débat. Alors je ne manifestais pas, et j’attendais, enfin, d’avoir le choix de ne pas me marier.

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Philippe Coussin-Grudzinski

par Philippe Coussin-Grudzinski - Dimanche 16 février 2014

Diplômé du CELSA et d'autres institutions prestigieuses de la République, Philippe C.-Grudzinski, 24 ans, est vénère d'être au chômage. Pour compléter ce tableau de looser, il écrit des romans, fatalement autofictionnels, mais n'a pas encore d'éditeur. Il étudiera toutes vos propositions très sérieusement, y compris s'il s'agit de recel, de trafic de drogue ou de proxénétisme, parce que faut bien vivre, ma pauv' Lucette. Son premier roman, Voyages sur Chesterfield, est paru en mai chez Intervalles.

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Avant Minorités, je n’aimais pas trop la presse communautaire. Je ne trouvais pas que des news sur le coming-out de tel acteur, de tel nageur, de tel footballeur, servait la cause. Je ne trouvais pas qu’enchainer les critiques musicales sur telle ou telle diva refaite servait la cause. Je ne trouvais pas que faire de True Blood une série bareback servait la cause. Avant Minorités, je voulais simplement qu’on me foute la paix, qu’on me laisse me marier si je veux, adopter des enfants si je veux mais sans en faire, non plus, un objet de revendication. Je trouvais ça stupide, de m’engager pour le mariage pour tous, l’adoption, l’égalité, parce que je suis gay. Je trouvais que la France avait d’autres problèmes à régler, je ne comprenais même pas qu’il y ait débat. Alors je ne manifestais pas, et j’attendais, enfin, d’avoir le choix de ne pas me marier.

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e ne manifestais pas avant que nous, homosexuels, nous nous prenions dans la gueule le conglomérat de bêtise déglutissante des manifestants de la Manif pour tous, comme ils disent. Je n’imaginais pas possible qu’en France, nous soyons attaqués, régulièrement, parce que nous aimons « des personnes du même sexe » comme dit l’administration. Alors je rédigeais des articles sur mes nuits au Berghain et sur pourquoi je ne voulais pas m’engager. Mais il y a eu 2013.

En 2013, j’ai survécu à la montée de l’homophobie parce que je suis en couple, parce que ma famille et ma belle-famille partent en vacances ensemble (together dirait Didier Lestrade, pour faire genre), parce que je ne rêve ni de me cloitrer dans le Marais ni d’un pavillon Kaufman en zone 6 avec labrador blanc de série et que ce rêve m’est accessible. Mais qu’en est-il de ceux qui, nombreux, ont, encore, peur de dire à leurs parents que leur amoureuse est un garçon ? De ceux qui se font jeter de chez eux parce qu’ils ont oser dire qui ils sont ?

 

Pour ceux là, 2013 a été une année terrible. Une année terrible pendant laquelle, au plus haut niveau de l’exécutif, des signaux leur étaient envoyés pour leur faire comprendre que peut-être, leurs parents homophobes étaient dans leur droit. La libre conscience des maires, par François Hollande, président de la République, élu, en partie, grâce à ma voix. Comment, monsieur Hollande, avez-vous pu soutenir cette loi du bout des doigts, qui plus est dans ce climat d’homophobie croissante ? J’avoue que je ne comprends pas. Du courage ? C’est du courage qu’il vous manque ? Président Hollande, sachez que votre liberté de conscience en a fait souffrir plus d’un. Et que, malgré le succès de loi, grâce à une Christiane Taubira lyrique à l’Assemblée, j’ai, comme d’autres, un goût amer dans la bouche. Un goût amer dans la bouche d’autant plus fort que le gouvernement de gauche (j’ai eu envie de mettre des guillemets) vient de reculer sur la loi sur la famille, donnant raison à la rue.

 

Un goût amer d’autant plus important que le pays, ce si beau pays dont les Français sont si fiers, est plongé dans cette haine de l’autre depuis 2012. Pourquoi la classe politique dans son ensemble n’a pas plus sévèrement condamné les lanceurs de bananes ? Les pratiquants de la quenelle ? J’avoue que je ne comprends pas. « Oui mais c’est la liberté d’expression. » Non. Quand la liberté d’expression fait des morts, quand la liberté d’expression dévisage à vie, quand la liberté d’expression fait de la haine un modèle de pensée binaire dangereux qui fleure bon les années 30, il n’y a plus de liberté d’expression à donner, mais des minorités à protéger. Je vous vois venir. « Mais dès qu’on est un peu politiquement incorrect, tout le monde nous déteste ». Non. Vous n’êtes pas politiquement incorrect. Vous êtes bête. Le racisme n’est pas politiquement incorrect. L’antisémitisme n’est pas politiquement incorrect. L’homophobie n’est pas politiquement incorrecte. Votre haine, c’est de la bêtise.

 

 

Où ?

 

Mais maintenant que Minorités ferme, où pourrais-je écrire mes doutes, mes cris, ceux d’une génération un peu perdue, un peu trop lucide pour croire en l’humanité mais qui voudrait y croire quand même ? Certainement pas sur ces sites d’infos tellement participatifs qu’ils licencient des journalistes, parce que, c’est bien connu, aujourd’hui, tout le monde est journaliste, et parce que, de toutes façons, les étudiants en journalisme eux-mêmes tueraient pour y avoir ne serait-ce qu’une tribune non rémunérée. Certainement pas dans ces médias à la recherche du clash permanent, remplaçant la réflexion par le ricanement. Une société du ricanement, oui, voilà où nous en sommes. Mais comment, après une année d’homophobie, de racisme et d’antisémitisme peut-on encore se contenter de ricaner ? Je ne comprends pas. Ça n’a rien de drôle. C’est même plutôt grave. C’est grave.

 

Alors bien sûr, il y a ces médias qui font de la pédagogie, mais qui en arrivent, invariablement, au ricanement. Car la pédagogie consiste trop souvent à prendre ses clients pour des cons. Comment peut-on être aussi simplificateur ? Comment, de cerveaux plutôt bien foutus, doués de culture et d’esprit critique, peut sortir l’idée d’un débat Eric Zemmour / Alain Soral / Elizabeth Lévy pour parler du mariage pour tous, de Dieudonné ou de l’avortement ? Comment les programmateurs de ces émissions de télé peuvent à ce point remplacer la pensée par le ricanement post clash qui n’amènera le peuple qu’à moins réfléchir et à haïr toujours un peu plus ? Comment, au nom des coupes budgétaires, les chaines d’infos peuvent-elles mettre en place des directs de plusieurs heures sur des manifs qui concernent une minorité de français haineux racistes et homophobes, mais qui, du fait de leur médiatisation, ne feront que se développer ?

 

Je vous vois venir. « C’est la faute des médias. ». Et bien oui, vous qui êtes journalistes, vous avez votre responsabilité dans cette affaire. Cette responsabilité, justement, vous auriez pu la mettre au profit de l’intelligence, comme certains de vos confrères, qu'on entend trop peu (merci à vos confrères, d’ailleurs, au passage). Mais l’intelligence, c’est chiant. Un esprit complexe, c’est trop lent pour que le téléspectateur ait le temps de comprendre entre une page de pub et un sketch médiocre. D’ailleurs, la parole de l’intelligence aurait été vite coupée, parce qu’il faut laisser de la place au sketch, au buzz, au clash, à la reprise sur Youtube. C’est mieux pour les chiffres. Que ça soit moins bien pour la démocratie, vous le savez, quelque part, dans votre cerveau d’ex-humaniste, mais vous avez peur de vous faire virer alors, finalement, vous vous en contrecarrez les burnes, de l’intelligence. « Faut bien bouffer ». Trop facile. Encore une histoire de courage.

 

 

Alors voilà, Minorités, je trouve que tu disparais à un moment où tu ne devrais pas disparaître. À un moment où nous avons besoin de lire ces articles fleuves bourrés de franglais, certes, mais qui nous font plus réfléchir que d’autres. Je trouve que tu disparais à l’heure où, nous, minorités, avons justement le plus besoin de toi.

 

Comme je ne suis pas ingrat, je voulais te remercier. Te remercier parce que, grâce à toi, grâce à la pluralité de tes colonnes, comme on disait au temps béni de la presse papier, je n’ai plus eu peur de m’engager. Mieux : j’ai envie, vraiment envie, de m’engager. Or, des combats, il y en a. Il y en, en France, évidemment. Mais aussi ailleurs. En Russie tiens, au hasard.  Ces combats, je ne sais pas trop avec qui je vais pouvoir les mener. Peut-être seul, en envoyant mon bonheur à la face du monde, qui voudrait que je sois honteux. Mais plus probablement à plusieurs. Alors, si quelques-uns d’entre vous voudraient continuer, continuer à dire, continuer à vous battre, j’en suis.

 

Et tant pis s’il y a Tom Daley en Une.


Philippe Coussin-Grudzinski

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