Ni rire de tout, ni rire avec tout le monde

La poilade générale est terminée. Tant mieux. Ce temps d'avant, ce temps de mecs moustachus qui résistaient au pouvoir en faisant des blagues sur les putes, les pédés et les bourgeois  – s'il a jamais existé – n'a historiquement plus de raison d'être. Alors peut-être qu'un jour, quand on aura guéri le cancer, et que les corps humains auront été remplacés par des gros bouts silicone sensori-moteurs, on pourra rire de tout avec tout le monde parce que plus rien ne sera grave. En attendant, on gagnerait à se sortir du crâne le leitmotiv que l’« on peut rire de tout mais pas avec n'importe qui ». J’ai vu trop de débats à la télé qui justifiaient qu’on dise tout et n’importe quoi au nom de ce seul précepte. Les comiques français tentent coûte que coûte de démontrer que Desproges avait raison. Et ils prouvent seulement qu'ils ont tort à répétition.

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Richard Mèmeteau

par Richard Mèmeteau - Dimanche 09 février 2014

Professeur de philosophie, co-fondateur de Freakosophy, geek attardé, fan de comédie US, discuteur de théories en tout genre dans les cafés, et, depuis 2005, amoureux de Kele Okereke, le chanteur de Bloc Party.

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La poilade générale est terminée. Tant mieux. Ce temps d'avant, ce temps de mecs moustachus qui résistaient au pouvoir en faisant des blagues sur les putes, les pédés et les bourgeois  – s'il a jamais existé – n'a historiquement plus de raison d'être. Alors peut-être qu'un jour, quand on aura guéri le cancer, et que les corps humains auront été remplacés par des gros bouts silicone sensori-moteurs, on pourra rire de tout avec tout le monde parce que plus rien ne sera grave. En attendant, on gagnerait à se sortir du crâne le leitmotiv que l’« on peut rire de tout mais pas avec n'importe qui ». J’ai vu trop de débats à la télé qui justifiaient qu’on dise tout et n’importe quoi au nom de ce seul précepte. Les comiques français tentent coûte que coûte de démontrer que Desproges avait raison. Et ils prouvent seulement qu'ils ont tort à répétition.

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n est en septembre 1982. Desproges débarque et commence son « réquisitoire contre Le Pen »

« Alors le rire, parlons-en et parlons-en aujourd'hui, alors que notre invité est Jean-Marie Le Pen. Car la présence de Monsieur Le Pen en ces lieux voués le plus souvent à la gaudriole parajudiciaire pose problème. Les questions qui me hantent, avec un H comme dans Halimi sont celles-ci :

Premièrement, peut-on rire de tout ?

Deuxièmement, peut-on rire avec tout le monde ?
À la première question, je répondrai oui sans hésiter, et je répondrai même oui, sans les avoir consultés, pour mes coreligionnaires en subversions radiophoniques, Luis Rego et Claude Villers.

S'il est vrai que l'humour est la politesse du désespoir, s'il est vrai que le rire, sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s'il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors, oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort. [...]

 

Deuxième question : peut-on rire avec tout le monde ?

C'est dur… Personnellement, il m'arrive de renâcler à l'idée d'inciter mes zygomatiques à la tétanisation crispée. C'est quelquefois au-dessus de mes forces, dans certains environnements humains : la compagnie d'un stalinien pratiquant me met rarement en joie. Près d'un terroriste hystérique, je pouffe à peine et, la présence, à mes côtés, d'un militant d'extrême droite assombrit couramment la jovialité monacale de cette mine réjouie dont je déplore en passant, mesdames et messieurs les jurés, de vous imposer quotidiennement la présence inopportune au-dessus de la robe austère de la justice sous laquelle je ne vous raconte pas. »

 

Quand vous cherchez la vidéo, vous trouvez une vidéo qui floute le visage de Jean Marie Le Pen pendant le sketch. Une autre montre tout : le chef du FN, qui assumait encore à cette époque son étiquette d’extrême droite, est là, détendu du gland et mort de rire. 

Il rit aussi quand Desproges dit que la mort aime beaucoup l'humour "noir" (c’est un thème universel, enrobé d’une petite vanne raciste). Il rit quand Desproges fait un accent rebeu en prononçant le H de Halimi (on se demande pourquoi Desproges tenait à faire ça… il n’a pas l’excuse de l’universalité cette fois). Plus le sketch se prolonge, plus Le Pen devient rouge, il s’étouffe de rire. On pourrait s’arrêter et juste constater la faillite monumentale de toute la philosophie humoristique de Desproges. L'idée naïve de dire qu'il existe des sketchs que des gens ne pourraient pas entendre ne tient pas. Car soit Jean Marie Le Pen riait sincèrement (donc Desproges n’a pas du tout un humour antiraciste), soit il était assez malin pour apprécier au deuxième degré ce qui venait d'être dit (donc Desproges a un humour antiraciste, mais tout à fait indolore et facilement recombinable en humour raciste). 

 

En France, les degrés (le deuxième, le troisième le vingt sixième degré…), c'est notre truc. Desproges racontait souvent que ses blagues sur les juifs étaient au deuxième degré, notamment son fameux sketch « on me dit que des juifs se sont glissés dans la salle ». Il explique dans une interview qu'il aime ce sketch parce qu'il ne fait pas rire les antisémites. 

Mais si chacun les lit au degré où il l’entend, alors n'importe quel raciste est libre de recoder le sketch pour que ça le fasse simplement marrer. Desproges qui défend ses lectures au deuxième, troisième ou vingt sixième degré n’a pas le droit de frissonner en voyant Le Pen se marrer. Le Pen ne fait qu'appliquer le principe de Desproges. L’art comique n'est pas aussi sûr que celui de se faire des ennemis.

 

 

Une phrase qui n'a aucun sens

 

Cette phrase est un mantra pour beaucoup, une autorisation pour aller très loin (puisqu'on doit rire de tout), mais prudemment (puisque la condition est de ne pas rire avec n'importe qui). Suivant votre humeur, donc, vous y trouverez un encouragement ou une mise en garde.

D'abord, la mission que se donne l'humoriste est délirante : combattre la bêtise du genre humain. Nietzsche peut aller se rhabiller. La philosophie ne nuit pas à la bêtise finalement, mais des mecs payés bien plus cher vont le faire à sa place. Car le rire chasse les bigots, chasse les racistes et les antisémites. Il désacralise le pouvoir. Peut-être après tout, peut-être que le rire (ou chez Judith Butler la parodie) permet de dépotentialiser les normes oppressives ou ridiculiser les figures de pouvoir... Mais pourquoi Desproges dit qu'il faut rire de tout ? Pour qui se prend Desproges pour croire qu'il puisse être impartial et distribuer des claques à tout le monde ?

 

Je ne sais pas vous, mais j'ai toujours une petite étincelle de soupçon quand je vois quelqu'un me garantir a priori son impartialité. Mais alors en plus quand c'est un comique qui m'en fait le serment, c'est risible. C'est comme si un photographe se donnait la mission d'absolument tout prendre en photo. Son sens esthétique se disloquerait après une telle promesse. 

Si tous les comiques, y compris les plus racistes, sexistes, homophobes et antisémites, relèvent le défi, ce n'est pas au nom de leur art comique, comme une performance. C'est parce qu'ils veulent prouver de façon totalement immature qu'ils sont très libres. Aucune barrière ne peut les retenir. Ultime justification : « C’est en sachant de quoi on ne peut pas rire qu'on sait où est le pouvoir ». Donc par « rire de tout » il faut comprendre, rire du pouvoir, rire de ce dont on ne devrait pas rire. Comme si les comiques pouvaient remplacer une bonne vieille révolte par une petite blague. 

 

Mais là où le bât blesse, c’est que leur radar à pouvoir est totalement défectueux. Plutôt que de chercher le pouvoir où il se trouve, chez les bourgeois, dans les entreprises, dans les discrètes reproductions de l'ordre social, ils vont rire des gros sujets qui fâchent et qui tâchent. Et donc rire des handicapés, mentaux ou moteurs, de la guerre au Rwanda, etc. Desproges a inventé la stratégie commerciale du buzz négatif.

Alors on vous court après, vous êtes une victime. Et une fois que vous vous êtes pris un procès démontrant que vous étiez un combattant de la liberté, il ne reste qu'à activer la deuxième partie de la phrase : vous avez compris que vous ne pouviez pas rire de tout... en tout cas « pas avec n'importe qui ». Le comique (qui manipule les différents degrés d'interprétation, tellement il est intelligent) découvre en fait qu'il ne devra compter que sur un public aussi intelligent que lui pour le comprendre. C'est l'implicite de la phrase de Desproges, son arrogance ultime : si vous riez avec moi, c'est parce que vous êtes malins. Le fameux deuxième degré n'est rien d'autre qu'une complicité avec un public qui connaît bien nos blagues. 

 

L’homme de spectacle constitue son public, un public large, puisqu'il est supposé gagner de l'argent, tout en faisant croire que ses admirateurs sont une petite bande d'élus. Evidemment, Desproges ne se rend pas compte que quand il dit « pas avec n'importe qui », il affaiblit considérablement son intention initiale de « rire de tout ». Car un public est par définition partiale, politiquement ou socialement marqué. Autrement dit, plus vous ne riez qu'avec certains, moins vous avez de chances de rire de tout. 

 

 

Pisse-froid ?

 

Je ne suis vraiment pas le mec le plus pisse froid de la planète. Je n’adhère pas deux secondes à ces discours sur le ricanement généralisé, sur la perte des valeurs à force de bouffonnerie télévisuelle… Finkielkraut et François L'Yvonnet peuvent aller frapper à une autre porte, la mienne restera fermée. Qui plus est, je bouffe des sitcoms et des spectacles comiques depuis l’ouverture des tuyaux du net. J’ai grandi avec Canal Plus en étant persuadé que rire à leurs vannes rendait mon adolescence plus cool (ce dont je doute largement aujourd’hui). Il y a peu de comédies américaines que je rechignerai à voir. Et c’est pour toutes ces raisons que je ne comprends pas pourquoi nos comiques hexagonaux (et ceux qui les défendent) voudraient rire de tout – Nicolas Bedos avant tous les autres, tu peux aller se rhabiller : ta mission divine est annulée.

 

On n’a pas besoin de rire de tout pour rire beaucoup. Et je ne connais pas de personne qui serait si bon public qu’elle rirait de n’importe quoi. Que toutes les vannes ne fassent pas rire est même la garantie qu’on ait un certain bon goût en matière d’humour. 

Pourtant, il existe ce climat bizarre, cette prière récurrente, comme un besoin de consolation de nous autoriser de rire de tout – et on ajoute souvent : « par-delà tous les communautarismes ». Vous vous rendez compte, s’il existe des sujets plus autorisés que d’autres, des publics différents pour ces sujets différents, ça voudrait dire que le communautarisme (la bête noire ultime des hommes politiques français) existe bel et bien ! Et ça voudra dire qu’on ne pourra plus rire des nains, des juifs, des handicapés, des pédés, des gouines ou des cathos si on est seulement un blanc hétérosexuel athée… 

 

Louis Georges Tin est passé sur Canal Plus en tant que président du CRAN, parce qu’il demandait des excuses après les sales vannes sur le massacre rwandais. Evidemment, c’est au cœur du climat social et politique français : on ne peut pas déplorer l’antisémitisme latent de Dieudonné sans également protéger la mémoire de massacres aussi concrets et récents que ceux qui ont eu lieu au Rwanda. À peine le ton sentencieux du président du CRAN a-t-il été entendu qu’Antoine de Caunes, Augustin Trapenard, Jean Michel Apathie (pas les mecs les plus drôles du monde) lui sont tombés dessus. Ils ont suffoqué de colère à l’idée d’être rappelés à leur responsabilité, écœurés d’avoir leur liberté limitée par une autorité de tutelle comme le CSA. 

 

 

Le rire est toujours le rire d'un groupe

 

Mais si l’humour est important, c’est pourtant bien pour cette raison même : il définit les frontières d’une communauté, d’un public. On ne rit pas de tout, on ne comprend pas tout. Rire, ça sert à définir ces communautés de rire. Preuve (malheureuse) en est que les quenellistes se sont reconnus entre eux. On aimerait que l’humour soit clean, et qu’il y ait d’un côté le rire bon, populaire, ouvert, et de l’autre le rire de la haine, ésotérique, enfermé sur une communauté. Mais la vérité c’est que tout rire, par définition, est un rire partagé par une communauté imaginaire. Et c’est le républicain patriote juif Bergson qui le dit avant moi : le rire est un « geste social », il est « toujours le rire d’un groupe ». 

 

D’où vient que certains rires paraissent partagés et ouverts et d’autres pas ? Eh bien tout simplement parce que certains comiques savent ce qu’est l’autodérision et d’autres non. Certains acceptent que pour parler des autres, ils doivent se mettre un peu à poil en retour, ils acceptent de se salir, de se sacrifier soi pour former une communauté. Ce serait très chrétien si ce n’était plutôt une spécialité de l’humour juif. En tout cas, c’est un truc que tous les comiques français ont plutôt du mal à faire.

 

J’offre en leçon d’humour à tous nos wannabe showmen l’ouverture de l’épisode deux de la saison un de Louie.

 

Louie CK est un mec drôle parce qu’il raconte tout de son point de vue : ce que ça lui fait d’imaginer être gay. Il pourrait être le Laurent Gerra US mais quand il parle des gays, il y va vraiment. Il s’imagine sucer une bite, tomber amoureux d’Ewan McGregor. Il n’a pas le point de vue omniscient que certains comiques se donnent, capables en théorie de disserter de tout. C’est très farouchement hétérosexuel. Et c’est parce qu’il est aussi franc qu’on peut rire avec lui. Il ne parle jamais au nom de tout le monde. 

Donc, dès le début de l’épisode deux, des mecs jouent aux cartes. Tous ont plus de la quarantaine. Ambiance macho. Une blague sur le nombre de bites que la mère de l’un d’eux est supposée s’être fait mettre dans le cul. Louie explique comment toutes ces bites à force de s’entasser finissent par être compressées en un petit diamant rose et fait marrer tout le monde. Puis l’un d’eux se tourne vers leur seul mec gay de la table, et demande ce que ça fait de se faire prendre. Il continue de poser des questions encore et encore, jusqu’à ce que le mec gay leur dise qu’il n’y a qu’avec eux qu’il parle autant de sexe gay. Du coup, Louie y va franchement, puisqu’il est effectivement obsédé par les gays et qu’il dit très (trop ?) souvent « faggot » (il en a fait tout un sketch)

 

Il demande s’il a le droit de se moquer des gays ? La réponse du comique est simple : tu peux dire faggot si tu es drôle (et Louie l’est). Mais apprends au moins d’où vient le terme. Et il raconte l’histoire : faggot (ou flaming faggot) vient littéralement des bûchers où l’on faisait brûler les homosexuels, mais, à la différence des sorcières qui avaient le droit aux bûches entières, eux n’avaient le droit qu’aux fagots de bois restant, au petit bois. Evident quand on dit d’un pédé qu’il est flamboyant, dans ce contexte, ça a une résonnance particulière. 

 

Une fois les explications données, son pote se tourne vers le gay et lui dit « ok, merci, faggot ». Et c’est drôle parce qu’il est clair que l’hétéro macho ne pigera pas (voire jamais) ce que ça fait. Et tous se marrent parce qu’ils pigent que la communication ne sera jamais facile. 

Il y a disons trois conditions à remplir : on ne pourra jamais faire des blagues sur les minorités à moins d’avoir déjà eu l’accord de certains pour le faire, de savoir de quoi on parle, et en dernière instance de savoir qu’on ne dit jamais qu’une version très subjective de la réalité.

 

Ma meilleure raison de ne pas désespérer c’est de voir qu’il y a de bien meilleurs comiques en France que ces petits maîtres à penser du billet d’humeur, ces Stéphane Guillon, Gaspard Proust etc., il y a des comédiens qui écrivent sur des situations, avec des personnages. Ces comiques qui ont compris, sur le modèle américain, que les personnages comiques sont plus drôles, plus denses que quelques traits d’esprit sur des idées générales. Des comiques qui ont compris que traquer les petites lâchetés et hypocrisies (sur le modèle de la géniale série The Office) est mille fois plus émancipateur qu’une énième quenelle lancée en douce derrière un animateur télé. 


Richard Mèmeteau

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