Gardien de la culture

Ma génération, celle des baby boomers, est modelée par l'idéologie. Nous avons grandi à travers les années 60 et 70 avec l'espoir d'un monde meilleur et, dans une certaine manière, ce monde EST réellement meilleur. Des pays entiers souffrent moins de faim ou de maladies et débordent d'énergie. Mais notre génération porte dans sa mémoire le souvenir de nombreuses luttes et réussites et ce documentaire en est un des témoignages. Peut-être que notre époque est le résultat du décalage vers d'autres régions du monde pour y chercher le futur. Peut-être que les nouvelles générations ne veulent pas s'engager. Ou peut-être notre temps est celui qui se trouve entre deux vagues et qu'un cycle est à naître. D'ailleurs, il est peut-être déjà né, mais nous ne le voyons pas encore.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 09 février 2014

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Ma génération, celle des baby boomers, est modelée par l'idéologie. Nous avons grandi à travers les années 60 et 70 avec l'espoir d'un monde meilleur et, dans une certaine manière, ce monde EST réellement meilleur. Des pays entiers souffrent moins de faim ou de maladies et débordent d'énergie. Mais notre génération porte dans sa mémoire le souvenir de nombreuses luttes et réussites et ce documentaire en est un des témoignages. Peut-être que notre époque est le résultat du décalage vers d'autres régions du monde pour y chercher le futur. Peut-être que les nouvelles générations ne veulent pas s'engager. Ou peut-être notre temps est celui qui se trouve entre deux vagues et qu'un cycle est à naître. D'ailleurs, il est peut-être déjà né, mais nous ne le voyons pas encore.

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ais notre monde aussi montre des signes de crises gravissimes en termes d'écologie, de répartition des richesses et d'inégalité sociale. Nous sommes entrés dans une nouvelle ère qui tend à faire oublier notre passé récent qui, pourtant, c'est nouveau, semble le résultat d'une fascination grandissante à travers la production de films et de documentaires. Depuis plusieurs années, nous assistons à une surprenante production de documentaires historiques sur l'histoire gay, l'histoire du sida, l'histoire noire ou l'histoire musicale. Il est facile d'expliquer cette résurgence du passé. Ces sujets ont souvent été écrits, mais rarement mis en images. Le cycle de maturation de ces thèmes parvient à un moment où les réalisateurs et archivistes réalisent que le contenu mérite d'être rassemblé. La production du cinéma semble enfin s'intéresser à ces thèmes. Vingt ou trente ans ont passé, les vagues de modes rattrapent l'actualité moderne et des archives se constituent à travers le monde et ne demandent qu'à être consultées.

Dans le cas de l'homosexualité, tout a commencé avec des documents à succès comme Stonewall de Nigel Finch (1995) ou The Times of Harvey Milk de Rob Epstein (1984) dont l'histoire a été reprise au cinéma en 2008 par Gus Van Sant avec Sean Penn comme acteur principal. Plus récemment, les films We Are Here, How To Survive a Plague ont été spécifiquement réalisés pour raconter à la nouvelle génération les origines du sida à San Francisco ou New York et How To Survive a Plague, un film indépendant à petit budget, est parvenu comme finaliste aux Oscars 2013. Paris is Burning de Jamie Livingstone sur le Voguing (1990) a trouvé son prolongement dans Rize de David Lachapelle (2003) qui poursuit son analyse de la culture urbaine noire. Finalement, le livre de Chantal Regnault sur le Voguing a eu un tel impact en France qu'il est parallèle au renouveau du Voguing dans notre pays, particulièrement dans les banlieues. Dans la musique, de nombreux documentaires sur les grands clubs des années 80 comme le Paradise Garage à New York ont inspiré la préparation d'autres films comme celui d'un ami proche, Farid Slimani, parti à Manhattan au début des années 90 avec quelques sous pour filmer les principaux acteurs de la scène musicale.

 

Pourquoi avoir attendu presque vingt ans pour sortir ces films? Parce que les enfants des années 80 ont dans leurs tiroirs une partie de l'histoire et, en vieillissant, ils réalisent qu'ils ne peuvent garder ces images pour eux seuls. Ils se sentent touchés par l'obligation morale de faire partager ces images et ces interviews inédites qui expliquent tant de choses sur l'époque passée, et comme toute cette réflexion influence la créativité moderne. Dans la techno, les documentaires sur la scène club de Berlin font écho à celui de la française Jacqueline Caux sur les producteurs avant-gardistes de Detroit dans The Cycles of Mental Machines. Il s'agit souvent de films qui donnent la parole à des personnes « normales », de la base, qui racontent leurs expériences de danse et de musique comme s'il s'agit d'ethnographie populaire ou de gospel.

Dans l'histoire gay, le succès des films tels que Harvey Milk a entraîné des off-shots comme Vito, le docu de Jeffrey Schwartz qui raconte le parcours de cet activiste amoureux du cinéma qui a écrit The Celluloïd Closet, le premier livre qui analyse le traitement cinématographique des gays et des lesbiennes depuis le début de Hollywood jusqu'aux années 80. On voit donc la filiation : le livre entraîne la réalisation du film The Celuloïd Closet qui entraîne la réalisation du film Vito.

 

Ces films, comme We Were Here de David Weisman ont été montrés pour la première fois à l'intérieur de la communauté gay comme un signe que ces images devaient leur être présentées en priorité. À San Francisco, We Were Here a été projeté au Théâtre de Castro qui offre plus de 500 places dans le quartier gay historique. La projection a attiré tant de monde que pour la première fois depuis longtemps, la direction du cinéma a du ouvrir le balcon qui n'était plus utilisé. C'est comme si un documentaire émouvant sur les années les plus dures de l'épidémie du sida à Paris était présenté au Louxor et que tous les sièges étaient pris. De nombreux réalisateurs trouvent que ces projections, devant un public gay, facilitent le partage des émotions. Je pense que ces films sont des moments uniques de conversion entre les sauveurs et les sauvés de cette épidémie qui se regardent souvent sans avoir un média intermédiaire qui leur permet de communiquer.

 

D'une manière plus large, le succès de Brokeback Mountain (2005) a encouragé la production de films plus intimes comme Into The Wild (2007) et, même s'ils ne parlent pas de la même chose, ce sont des films qui sont forcément liés dans la filiation cinématographique. La nature est au centre des hommes. À son opposé, dans le milieu urbain, le succès de Shame (2011) est parallèle à la nouvelle vague du cinéma gay moderne comme Weekend (2012) qui raconte la encontre de deux hommes pendant un weekend, ou Keep the Lights On (2012), un film qui parle d'un couple new-yorkais et plus récemment, en France, l'Inconnu du lac d'Alain Giraudie (2013). Ces films ont du succès car ils renouvellent le genre du film LGBT en incorporant des éléments du documentaire. On dépasse ainsi le courant principal des films LGBT depuis 15 ans qui ont surtout abordé, dans toutes les communautés, l'idée du coming-out et de l'affirmation. Enfin, dans la pornographie aussi, de nombreux films oubliés des années 70 ou 80 réapparaissent sous un format DVD et mettent en relief l'entourage historique des LGBT de l'époque. Un exemple flagrant est These Bases Are Loaded de William Higgins qui montre, entre les scènes d'action, des images d'archives de la Gay Pride de 1981. D'autres films comme ceux de Joe Cage nous rappellent l'environnement amical des hommes dans une époque vintage mais qui est, tout simplement, l'histoire de l'émergence d'une minorité dans la société moderne.

 

 

Affronter l'oubli et le déni

 

Car si la crise économique mondiale fait de chaque personne une victime potentielle du chômage ou de l'inquiétude, la communauté sida a déjà oublié, en dix ans à peine, la peur de la mort et le besoin de s'entraider. On aurait pu croire, précisément, que la crise économique susciterait des initiatives d'altruisme et il a été parfois noté qu'en temps de pauvreté, nombreuses sont les personnes qui, sans travail, rejoignent les associations caritatives pour aider les autres. Ils ont du temps libre, ils s'engagent pour des causes qui leur tiennent à cœur. Dans le sida, la relève n'existe pas dans les associations. Nous avons oublié la mort mais les taches violettes de Kaposi, la bave blanche au coin des lèvres causée par la candidose œsophagienne, le regard absent de la méningite, l'extrême maigreur, tout ceci a tellement marqué l'inconscient culturel des gays qu'ils n'ont plus envie de le voir. We Were Here est la preuve tangible que quand les documentaires sont bien faits, le public vient.

 

Le fait de rappeler ce moment de notre histoire est toujours difficile. N'oublions pas qu'une grande partie des gays n'a pas vraiment d'attache politique, comme dans n'importe quelle minorité. Oui, le sida a tué de nombreuses personnes célèbres mais au niveau lambda, cela ne les a pas affecté personnellement. Et comme le note le cinéaste Gregg Araki à la sortie de certains de ses films : « La réaction de la communauté gay a été vaguement hypocrite et étrange : j'ai été jugé par une communauté qui n'aime pas être jugée elle-même ». Le sida a constitué une immense barrière entre ceux qui se sont engagés et ceux qui ont toujours refusé de le faire. C'était nous contre eux et eux contre nous. Ces films permettent parfois de résorber cette frontière car l'image est toujours plus convaincante que le livre. Surtout à notre époque.

 

 

Déjà, en septembre 1996, le magazine New York avait consacré sa couverture à un dossier « Depuis quand les gays sont devenus si hétéros? ». On y voyait la photo désormais célèbre de deux gays blancs, se ressemblant un peu, portant le même T-shirt blanc générique avec deux milk-shakes à la fraise sur la table et la bague de mariés ostensiblement montée à la main gauche. Le dossier décrivait déjà les nombreux paradoxes de ces hommes (car il s'agit des gays) qui se fondent dans une société consumériste de moyenne bourgeoisie. C'est exactement ce qui avait été reproché aux premiers Noirs middle class des années 80 et là aussi, la communauté LGBT suit les traces des minorités qui ont combattu pour leurs droits civiques en premier.

 

L'année dernière, lors d'une conférence à Bruxelles, j'ai rencontré un groupe de lesbiennes de mon âge qui s'étonnaient en riant que des amies communes ne connaissaient rien de l'histoire LGBT. Ces deux femmes, dont l'une attendait un enfant grâce à la PMA trouvaient ça si « normal » (leurs mots) qu'elles n'étaient même pas conscientes du combat militant qui avait permis une telle avancée en Belgique (et que nous n'avons toujours pas en France). Ces lesbiennes plus militantes se désolaient dans un sens que les bénéfices du militantisme soient assimilés si vite que les premières à en bénéficier le puissent reconnaître le chemin parcouru. Elles notaient, avec une ironie amicale, que le bébé à naître (un garçon) était déjà surnommé par ses deux mères sous le nom de Butch, sans savoir ce que voulait dire cet adjectif dans les codes lesbiens. Nous étions d'accord pour dire que cette anecdote était révélatrice d'une époque plus facile à vivre, mais qui perdait déjà ses repères.

 

Les LGBT montrent donc qu'ils savent toujours faire avancer les sociétés à travers leurs demandes mais ces dernières se voient souvent prises dans l'étau d'un agenda qui a ses propres priorités. De nombreuses questions se posent aux hommes de ma génération comme, par exemple, comment vivre nos derniers jours. De telles demandes, comme la création d'endroits spécifiques aux transexuels en matière de soins et de support ou la PMA sont au point mort. Il y a presque dix ans, le 10 mai 2004, Libération publiait un Grand Angle de deux pages sur Vieillir comme on a vécu qui posait précisément la question des maisons de retraite pour gays. Rien n'a avancé depuis, malgré de nombreux autres articles (dont certains publiés chez Minorités) et les projets qui aboutissent à l'étranger.  Une brève dans l'Herald Tribune notait une étude selon laquelle les gays et les lesbiennes âgées avaient plus de risques de souffrir de problèmes mentaux que les hétérosexuels. Le fait de ne pas avoir de partenaire en fin de vie ni d'enfants pour s'occuper d'eux est un risque aggravant face à la mort. Last Address d'Ira Sacks, montré à Sundance en 2010, décrit la résidence de fin de vie d'artistes new-yorkais qui sont tous décédés du sida. Les Invisibles de Sébastien Lifshitz ne parle pas de maisons de retraite LGBT mais le succès de ce film qui évoque la vieillesse et l'amour chez les gays et les lesbiennes que l'on ne voit jamais montre que l'intérêt est là pour les questions de fin de vie. Qu'un film pareil, très pointu dans son sujet, puisse récolter un succès si large auprès d'autres catégories de public prouve que la société est prête pour apprécier des films et des documentaires qui déclinent l'affection LGBT sous toutes ses formes. En passant, avec la sortie de Bambi, Lifshitz se révèle tel le seul héros de la mémoire gay dans notre pays.

 

 

Montrer aussi le bonheur

 

Il est donc intéressant d'illustrer l'apport de ces minorités à travers les mouvements de lutte, de joie, de sexualités mais je crois tout aussi important de montrer ces avancées à travers un angle plus reposé. Après tout, personne ne vit d'une manière militante et conflictionnelle tout le temps. L'apport des gays et des lesbiennes dans la politique et la culture ne se résume pas à l'affrontement. Pourquoi le photographe Tom Bianchi a attendu 30 ans pour exposer Polaroïds of The Island, les photos de vacances à la plage, sur l'île préférée des gays new-yorkais, Fire Island?, Déjà, en 1978, l'écrivain américain Andrew Holleran, dans son plus célèbre roman, Dancer from The Dance, parlait des homosexuels « indistinguables des hétéros » et « complètement calmes sur le fait d'être gays «. Là encore, le succès de Weekend et, encore davantage, la nouvelle série d'HBO, Looking, montrent des gays sous l'aspect le plus peétique de la vie de tous les jours. Faire des toasts dans la cuisine, prendre une douche, monter à deux sur un vélo. Au moment de la sortie du film, une critique avait insisté sur le mode calme groovy des acteurs en parlant de leur look « modeste ». Le New Tork Times décrivait le film comme paradoxal sur l'étonnement de l'identité gay dans une ère politique post-gay. Le réalisateur, Andrew Haigh expliquait pourquoi il voulait réaliser un autre genre de film gay. « J'étais tout le temps frustré, et même en colère parfois, à cause des histoires (des films gays) car c'était soit des histoires de coming-out ou des comédies sexy qui n'étaient ni drôles ni sexy ». Le genre romantique gay a permis d'évoluer et certains remarquent que le succès de ces films remplit les attentes d'un public lambda lassé par la répétition des thèmes abordés par les comédies romantiques en général. Andrew Haigh s'attaque à travers Looking à une description moderne de San Francisco qui rappelle forcément la version télévisée des Chroniques de San Francisco d'Armistead Maupin ou même la version US de Queer As Folk. On verra comment Looking se démarquera de ses influences et ce que l'on peut dire sur les trois premiers épisodes diffusés aux Etats-Unis, c'est que pour l'instant, la dominante est très blanche. Une critique que Marlon Riggs exprimait dans Tongues Untied quand il se souvenait que le San Francisco de son époque laissait peu de place aux Noirs et aux Latinos.

 

 

On ne manque donc pas d'archives sensationnelles sur la vie LGBT d'hier et d'aujourd'hui. Mais le côté banal de la vie gay est plus novateur. Il a souvent été remarqué que les histoires LGBT au cinéma ou dans les documentaires finissent dramatiquement. Brokeback Mountain fut sans contexte le plus grand film gay des années 2000 parce qu'il était tragique et d'ailleurs cette tragédie a une dimension politique, celle de l'exclusion gay. Les films sur les grands militants sont aussi une manière d'assoir l'histoire et de remplir les cases vides du militantisme. Par exemple, comment parler de la scène underground si originale et farfelue du San Francisco de la fin des années 70 sans montrer The Cockettes de David Weissmann et Billy Weber, un documentaire qui aurait pu très bien être tourné dans d'autres grandes villes européennes où des troupes de travelos avaient du succès comme les Bloolips à Londres ou les Gazolines à Paris? Si un documentaire sur les Gazolines n'a pas été réalisé, ce n'est pas parce que les archives n'existent pas, c'est tout simplement parce que personne n'a pris la peine de les faire. Plus récemment, Qui a peur de Vagina Woolf?, le premier long métrage d'Anna Chocha Albelo attire l'attention des festivals de films LGBT et sa sortie nationale en France va sûrement beaucoup faire parler d'elle. La politique pro-minorités de la chaîne HBO se montre ainsi avide de films comme celui de la Chocha et il est temps que cette dernière bénéficie d'une reconnaissance internationale.

 

Ces films plaisent au public parce qu'ils le font rire, parce qu'ils reflètent un humour presque disparu et surtout parce qu'ils montrent l'époque qui nourrissait ces artistes. Et tous ces films donnent une image positive à travers le bonheur de travailler avec d'autres pour une cause commune qui nous dépasse. C'est ce que l'on arrive à faire dans tous les domaines, que ce soit l'activisme ou la médecine.

 

Brion Gysin, l'artiste américain ami de William Burroughs, que nous avons interviewé pour Magazine en 1983, disait souvent dans ses conférences "On devrait enfoncer un clou toute notre vie et moi je n'ai pas fait ça". A l'opposé, je fais partie de ces gens qui pensent pragmatiquement qu'un clou bien enfoncé justifie une vie sur terre puisque c'est déjà ça de fait. The Times of Harvey Milk a gagné un Oscar. Le film récent sur Allen Ginsberg, Howl, était inimaginable il y a encore dix ans, surtout joué par une des coqueluches d'Hollywood, James Franco. Ce dernier a même réalisé une suite au Cruising de William Friedkin avec Interior, Leather Bar. Depuis deux ou trois ans, on parle donc beaucoup d'un nouveau cinéma gay qui sortirait des limites du genre et qui ne se résume plus à des histoires d'affirmation dans tous les pays du monde, bien que je pense toujours que ces films sont le résultat d'une nécessité réelle. En voyageant à travers le monde sur les questions d'homosexualité, on comprend mieux les coutumes et les confits à l'intérieur de ces coutumes et ces films accompagnent l'évolution spectaculaire de pays éloignés qui ne faisaient pas partie de la carte gay il y a encore vingt ans. A l'époque, qui voulait savoir ce qui se passait en Afrique du Sud ou au Pérou? En Inde?

 

 

 

De plus en plus, à travers le mode, les festivals de films indépendants  encouragent ce type de films historiques et militants. Récemment, à Bruxelles, un nouveau festival de films et de docus rassemble la production de raretés LGBT d'Afrique ou des différente diasporas noires comme dans les Caraïbes. A New York, une initiative récente propose à des personnalités LGBT diverses, pas forcément dans le milieu cinématographique, de choisir un film particulier à leurs yeux lors d'une soirée pédagogique, suivie d'un débat. On voit que ces films rares ou classiques servent désormais d'échange entre la nouvelle génération et la précédente. C'est une nouvelle manière de présenter et discuter d'un film à la manière de class studies qui rassemblent des publics divers. Prolongeant le travail des cinémathèques à travers le monde qui présentent des classiques plus ou moins connus, on se retrouve alors plongé dans ce que faisait, précisément, Vito Russo dans les années 80 : présenter un film gay à un public gay, car il y a une étrange sensation de plaisir à regarder un classique avec des personnes qui rient ensemble car elles comprennent certaines allusions que d'autres ne sauraient décripter.

 

Ces festivals de films LGBT entraînent donc des prolongations culturelles à partir des individus, et non pas du comité de sélection des films. L'initiative new-yorkaise, les Queer / Art /Films Series, a permis à la réalisatrice Rose troche (Go Fish, 1994) de présenter Postcards From America (1984) sur l'artiste David Wojnarovicz. L'artiste Jack Pierson a choisi Come Back To The Five & Dime. A Los Angeles, lors d'un projet équivalent, le cinéaste John Cameron Mitchel a sélectionné Zéro de conduite de Jean Vigo (1933). Ces projets ont pour but de développer l'échange culturel entre génération et aussi entres formes d'art.

 

C'est ce que l'on appelle les keepers of culture, les gardiens de culture. L'ironie est qu'une grande partie des films sélectionnés sont déjà sur Youtube et autres supports mais les jeunes ne les regardent pas. Il faut dire que la notion du temps est encore plus déformée par Internet. Si les jeunes considèrent déjà que le premier album de lady Gaga est de l'histoire ancienne, alors il est très difficile de leur faire découvrir Mort à Venise de Visconti. Il est clair que les ressorts de l'échange inter-générationnel ne dépendent pas uniquement de la disponibilité des archives. Il faut trouver de nouveaux moyens pour attirer ces jeunes vers les pans entiers de leur histoire car ils ont les yeux d'abord tournés vers le présent et le futur, ce qui est tout à faut normal.

 

 

Un appel à l'aide

 

J'ai eu la chance de me trouver au carrefour de l'homosexualité, du sida, des musiques électroniques et noires et je me considère comme un Gardien de la Culture. Je considère mon projet de documentaire comme le prolongement de cette production. Il nous manque le film qui rassemble toutes ces minorités et qui fait la synthèse de leur combat contre le racisme et l'homophobie à travers toutes ces archives qui parlent de sujets différents mais finalement proches. J'appartiens à la même génération de ces hommes et de ces femmes, nous sommes des conteurs d'histoire. Quelque chose nous unit dans l'envie de présenter notre angle de vision sur le passé pour le présenter à la jeune génération, et aux anciens aussi, car ils ont besoin de se retrouver dans leur propre histoire. Quand on pense à la somme d'images et de séquences accumulées par un réalisateur français comme Lionel Soukaz qui a réalisé un des premiers films gays français de la fin des années 70, Race d'Ep, et qui a filmé l'activité des trottoirs du Palais Royal quand le centre gay de Paris se trouvait aux Tuileries et que ces images n'ont jamais été montrées, il est ainsi possible de révéler de nombreuses archives inédites. Prenez le cas de Patrick Sarfati, le leader de la photographie masculine des années 80. Sa bibliothèque est un trésor. Patrick a confectionné des milliers de collages. Il faut créditer ces avant-gardistes quand ils ont tant de mal à survivre en 2014.

 

 

En 2013, le mariage gay fut voté en France alors que la Cour Suprême américaine ouvrait la voie à la même révolution sociale. On peut se demander si le mouvement LGBT a gagné la victoire culturelle à travers l'assimilation. Les gays voulaient leur place à la table hétérosexuelle de manière à participer effectivement à la vie politique et économique de la société. L'idée des assimilationnistes a toujours été de ne pas défier le pouvoir mais de l'intégrer, ce qui est une source de conflit à l'intérieur de la communauté LGBT entre les gays qui ne s'intéressent qu'à leurs droits et les plus radicaux dont les lesbiennes féministes qui ont toujours eu un spectre de revendications sociales plus larges, comme les transexuels. Ainsi que le note le livre Victory - The Triumphant Gay Revolution de Linda Hirshman, ces rivalités n'ont rien de spécifique au mouvement LGBT car on retrouve exactement dans les mouvements écologistes et pacifistes. Il est temps d'écrire cette histoire. Il est temps de montrer aussi que cette histoire n'est pas finie.

 

 

Just imagine. Hangars de raves. Emeutes de folles. Porno vintage avec du soleil. Du BodyMap et du Divine. Todd the God. Les Tuileries et Berlin. Le Black Power et la Love Parade. L'Acid house et le Gay for pay. Tout ça rassemblé, parce que c'est le mélange de cinq années de travail pour Minorités. C'est le docu où est respecté l'angle de chacun des contributeurs. Chaque texte est dans ma tête. J'ai été éduqué par vous. Si vous n'en voulez pas, je passe à autre chose. No sweat. You know that I tried.


Didier Lestrade

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