Iannis Tsarouchis, l'œil allumé

Lorsque j’eus passé mon bac, mes parents me firent un beau cadeau : un solex de luxe, celui peint en blanc. Je le méritais bien, j’avais surmonté un moment très dur : une crise maniaque en deux épisodes avec deux internements à répétition de quelques mois en HP. Après ça, avoir le bac avec mention (malgré des notes de math et de physique catastrophiques) tenait du miracle. Je ne sais plus comment, sans doute à la Cinémathèque, j’avais rencontré une jeune fille, un peu vendeuse en librairie, un peu théâtreuse ; nous nous faisions dans son studio des nuits blanches innocentes platoniques et exaltées, à parler poésie et cinéma, de tout et rien. Elle avait un visage de fée à la Monelle Valentin, elle était gracieuse. Elle me fit un joli cadeau : un diadème en laiton doré style 1880, qu’elle avait trouvé dans une coulisse de théâtre. Avait-il servi pour un Puck ? Un Hermès ? Je l’arborais sur ma tête aux cheveux longs et me faufilais dans la ville sur mon Solex blanc, mon pantalon de velours côtelé noir flottant, une tunique marocaine blanche (on se moque beaucoup des hippies mais la mode hippie avait son charme et ses langueurs) au pied des chaussures blanches de marine que j’avais repeinte en jaune.

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Hélène Hazera

par Hélène Hazera - Dimanche 09 février 2014

Née en 1952, Hélène Hazera a vécu la fin de son adolescence dans le maelstrom du Fhar. Elle rejoint Libération en 1977 où elle sévit comme critique télé puis chroniqueuse chanson. Produit l'émission « Chanson Boum » sur France Culture depuis 2001. Depuis sa transition en 1974, Helene Hazera est présente dans la militance trans, notamment au sein de la commission trans d'act up Paris, centrée sur les problêmes de VIH chez les trans.  

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Lorsque j’eus passé mon bac, mes parents me firent un beau cadeau : un solex de luxe, celui peint en blanc. Je le méritais bien, j’avais surmonté un moment très dur : une crise maniaque en deux épisodes avec deux internements à répétition de quelques mois en HP. Après ça, avoir le bac avec mention (malgré des notes de math et de physique catastrophiques) tenait du miracle. Je ne sais plus comment, sans doute à la Cinémathèque, j’avais rencontré une jeune fille, un peu vendeuse en librairie, un peu théâtreuse ; nous nous faisions dans son studio des nuits blanches innocentes platoniques et exaltées, à parler poésie et cinéma, de tout et rien. Elle avait un visage de fée à la Monelle Valentin, elle était gracieuse. Elle me fit un joli cadeau : un diadème en laiton doré style 1880, qu’elle avait trouvé dans une coulisse de théâtre. Avait-il servi pour un Puck ? Un Hermès ? Je l’arborais sur ma tête aux cheveux longs et me faufilais dans la ville sur mon Solex blanc, mon pantalon de velours côtelé noir flottant, une tunique marocaine blanche (on se moque beaucoup des hippies mais la mode hippie avait son charme et ses langueurs) au pied des chaussures blanches de marine que j’avais repeinte en jaune.

J

e m’étais inscrite à Nanterre, où j’avais retrouvé Charles, mon camarade du lycée Janson, un merveilleux Corse qui après bien des excentricités se maria et fit cinq enfants. Nous faisions un peu de scandale en déambulant dans les couloirs, nous avions entendu parler d’un groupe homo militant américain les « panthères roses » (tout se déclinait à partir des panthères noires). Les cours m’ennuyaient en ces temps marxisto-structuralo-althussériens ; dès qu’on posait une question gênante, l’autorité vous répondait pour vous faire taire « De quel lieu parlez vous ? ».

Au cours j’avais un camarade dont je reluquais le corps poilu, il vint me dire « Il y a un dessin de toi en bas dans le couloir, avec un mot d’un mec écrit dessus : il veut te rencontrer ». Je descendis, le dessin avait disparu. Mais le camarade avait recopié le numéro de téléphone (avait-il gardé le dessin?). Après des hésitations, j’appelais, une voix avec un accent qui faisait un sort aux « r » me donna rendez-vous aux Deux Magots.

 

Pour mes dix-neuf ans, mon rendez-vous était vieux. Grec, peintre. Il parlait un français parfait, avec quelque chose de trainant irrésistible. Mon diadème l’avait stupéfié. Dans sa jeunesse à Athènes, lui aussi s’était promené en arborant un diadème, il me le montra en photo, c’était un diadème nettement byzantin, à base de plaques. Un homme l’avait arrêté dans la rue en lui disant « J’ai une vie rangée mais pour toi si tu veux, j’abandonne ma femme et mes enfants »… Il aurait voulu voir mon diadème mais je l’avais perdu entre temps. J’avais fait un photomaton avec (creusant les joues pour faire Marlene comme d’habitude), je lui donnais, la photo rentra dans sa collection. Nous nous revîmes.

 

Dans nos premières rencontres, quelque chose en lui me tenait à distance, mais peu à peu un air amusé, bonace, s’inscrit sur son visage. Ma logorrhée coutumière su se taire devant son savoir si érudit, si peu pédant. Même si je le traitais avec un peu de l’arrogance et des compliments que me renvoyaient les miroirs, je compris très vite qu’il savait beaucoup de chose. De glabre il passa à la barbe, argenté son visage était moins gênant, plus bonnasse. Je visitais son atelier, rue Mazarine. Sa peinture était inclassable, et moi qui nageais dans le surréalisme, elle me décontenança. D’abord par sa teneur homosexuelle, sans qu’on puisse discerner ce qui faisait des hommes virils peints par Iannis sans excès génitaux une accroche à désirs.

 

Comment faire l’illusion d’un relief sur le plat d’une toile ou d’une feuille ? J’avais été enthousiasmée par un classique de l’histoire de l’art, le livre de Francastel, qui explique que la perspective « moderne », de la Renaissance à l’impressionnisme, ne reprenait pas celle des romains ou des grecs, mais se compare à celle des photographes de la belle époque : une toile peinte tombe derrière les personnages du premier plan. Iannis m’expliqua que pour sa peinture il se servait de ce qu’il restait des traités de perspectives laissés par les peintres grecs de l’antiquité, Zeuxis ou Appelles. Que la perspective grecque était née pour les décors de théâtre des premières comédies et tragédies afin de peindre le paysage qui entourait les personnages en scène, sur deux portants en quinconces placés derrière eux… J’imagine Hécube affalée sur sa cabane, et derrière elle l’image peinte de Troie en flammes…

 

Des années après, à Taiwan, le photographe centenaire Long Chin San m’expliqua à partir de ses photos et de sa peintur que la perspective chinoise était à 30% à vue d’oiseau….

Iannis me fit écouter les chœurs byzantins anciens en me traduisant le texte grec « Prépare-toi pour le jeûne ! ». Il discernait avec malice tout ce qu’il y avait de charnel dans cette abstinence et ce refus de la chair. Il me fit écouter aussi Sothiria Bellou la reine lesbienne du rébétiko en me racontant des anecdotes hautes en couleur sur elle. Sothiria faisant venir sur scène sa jeune amoureuse, lui ordonnant de chanter pour le public, la tenant par les cheveux. La voix de Sotiria ne m’a jamais quitté depuis. Iannis aimait aussi Damia et regrettait qu’on ne lui ait pas fait connaître à son premier séjour à Paris dans les années 30, à l’époque où sa peinture laissait deviner l’influence de Matisse mais aussi de la culture populaire grecque.

 

Iannis avait plein d’histoires à raconter.

Adolescent il avait assisté à la représentation d’Isadora Duncan à Athènes, dans cette Grèce d’où disait-elle, elle avait tiré toute son inspiration. Après le spectacle, les officiers de la garde royale l’avaient juchée sur leurs épaules pour la porter au Parthénon. Là, éclairée par les phares d’une voiture, elle avait dansé nue au son d’un gramophone qui jouait la Marseillaise… J’avais vingt ans, les histoires de Iannis sur les querelles entre artistes grecs me donnèrent une impression qui se matérialisa plus tard : les Français vivaient reclus dans leur culture (à part une admiration d’esclaves pour la culture américaine) et ignoraient lamentablement les cultures des autres. Sur un disque de Solidor, il y avait une chanson, Mon secret de Ionnadés et Zafiri, adaptée en français : « Quand descend la nuit sur ta demeure / Moi caché dans l’ombre je t’attends / Toi tu ne sais pas que je t’effleure / Mais peut-être un jour tu comprendras, ah (…) Mon brûlant secret tu l’ignores / j’ai peur de te prendre en disant que je t’adore ». Iannis m’expliqua que l’auteur de la chanson l’avait écrite pour un très jeune à qui il ne pouvait déclarer son amour… Iannis parlait toujours de Kavafi avec ferveur et respect…

 

Le soir il allait au square du Vert Galant où dormaient les hippies, en ramenait dormir chez lui. Est-il venu au Fhar? Je ne sais plus, je sais juste qu’un garçon du Fhar a posé pour lui, un tableau emblématique d’une saison, et qu’un autre fut son homme de compagnie dans sa maison de Maireu, prés de Beauvais. Iannis a vécu très douloureusement la trahison d’un modèle qui est parti avec une grande toile qu’il a découpée aux ciseaux pour la vendre. Un jour où il était dans un grand magasin avec un ami, Iannis se mit à se plaindre « Mon Saint Sébastien ! Disparu ! ». Son ami lui rétorqua « Il t’a quand même baisé ! ». Iannis lui cracha au visage et ne le revit plus jamais. Décorateur d'Opéra à Dallas, il avait travaillé avec la Callas. Sur une remarque de lui, elle avait entièrement repris son rôle de Médée. Et des années après, quand elle parlait de remonter sur scène, il disait : « Elle menace de rechanter! »

 

Le temps passe. Je deviens Hélène. Il me lance une vacherie « Tu ressembles à un Van Donguen », mais l’amitié naissante, un peu entamée je dois le dire, se poursuivit. Surtout qu’il a fait la conquête de Michel Cressole… Un moment le salon Mazet reçoit l’académie Tsarouchis, quelques élèves qu’il initie à la peinture byzantine, en commençant par deux pigments : une gouache faite de noir et rouge, ou de brun et noir. Michel se débrouille pas mal. On me raconte qu’en Grèce où il donnait aussi des cours aux Beaux-Arts, un jour il vint avec un tourne-disque, mit de la musique (j’imagine du rebetiko) et fit danser ses élèves : comment peindre le mouvement si on n’en a pas gouté la volupté ? Ce parfait vieux faune, auréolé de sa barbe avec les yeux qui clignotent, devint un ornement du Salon Mazet. En fin de soirée, ivre sans avoir bu, il a trois « bis ». Deux poèmes : « Andromaque je pense à vous » de Baudelaire (« Les cocotiers absents de sa superbe Afrique »), et cette merveille de Verlaine, des Hombres qu’il m’a fait connaître « Dans la chambre encore fatale / De l’encore fatale maison / Où la raison et la morale / Se tiennent plus que de raison, / il attend (…)». Et pour terminer en beauté, l’air de Thais de Massenet « Dis moi que je suis bêêêêêêlle, éternellement, éternellement / Que rien ne ternira l’air pur de mes cheveux ». Un grand moment ! C’est lui qui m’expliqua que dans l’opéra ancien, le port des mains et surtout de l’éventail était codé, telle position correspondant à l’amour, à la colère, à l’indifférence… pas loin de l’opéra Chinois.

 

Iannis était connu et pas connu. Je le rencontrais un jour dans la rue; il pleurait « J’ai plus de soixante-dix ans et je n’ai toujours pas de côtes ». Iolas ne passait pas les toiles en vente…

Chez Michel, avec la Maud, nous posâmes pour lui. Iannis se plaignait qu’on ne regardait pas ses photos…

Un soir le fiancé d’une copine le branla gentiment. Iannis lui offrit son portrait, qui finit découpé par la jalouse.

Iannis était resté en France pendant les colonels mais sans s’afficher opposant. C’est lui qui avait conseillé à Mélina de se teindre en blonde. Il racontait que les colonels lui avaient proposé de devenir le peintre national en souriant « Ils avaient vraiment vu mes toiles ? »

 

À la chute des colonels, Iannis monta Les Perses dans un parking d’Athènes où les Perses bien sûr étaient les colonels. Les rôles de femmes étaient joués par des jeunes hommes… comme il se doit. Les socialistes grecs ne trouvèrent pas mieux que de voter une loi contre les homos, Iannis lâchait des sarcasmes sur les députés : « À certains, on devrait dire Caïn qu’as-tu fait de ton frère ? »…

 

De loin je suivais ses histoires en Grèce où il se bâtissait son musée. Une trans qui était la maitresse du chef de la police était allée raconter que lui et Iollas allaient voler des icones dans les églises ! Démosthénes, grec de Paris fit l’article dans Libération. C’est Demosthénes qui lui avait demandé « Pourquoi une grande civilisation comme la Grèce s’est-elle laissée dominer cinq siècles par les Turcs ? Iannis répondit « Les civilisations ont besoin de dormir ». Le temps passa, on me fit savoir que Iannis était à Paris, un iranien veillait sur lui. J’allais le visiter. Il était content, il avait un début d’Alzheimer qui ne l’empêchait pas de peindre. Il illustrait un album de rubayyat d’Omar Khayyam. Je lui demandais une bénédiction qu’il me donna d’un air sarcastique.

 

Il mourut à son retour en Grèce.

Il disait « Aujourd’hui les femmes veulent être des hommes et les hommes veulent être des hommes ». À Cocteau il avait lâché « Vous êtes un poète modiste ! »

Un soir, alors que je pianotais sur Internet, un petit film où il figurait s’afficha. Iannis, très vieux, est salué par Tsitsanis, un grand musicien, qui le fait monter sur scène. Et Iannis se met à danser, avec l’air doux et hautain, il tourne les bras en équilibre. Puis il salue et va se rassoir. Des fois, je reclique pour m'abreuver à cette leçon de vie.


Hélène Hazera

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