Pourquoi les DJs sont devenus chiants

Quand on écoute la house, le funk et la disco d’il y a vingt ans ou plus, on est frappé par le manque de virilité de ces musiques, surtout comparées à ce qu’on entend aujourd’hui. Kool and the Gang chantent en falseto, Opus III c’est quand même super gentil, Inner City c’est ghetto mais pas un truc de maquereaux sous stéroïdes. Aujourd’hui, les DJs sont hétéros et blancs, Rihanna a une crête kepon et pour trouver des folles il faut vraiment beaucoup chercher. Mais que s’est-il passé ?

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Dimanche 02 février 2014

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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Quand on écoute la house, le funk et la disco d’il y a vingt ans ou plus, on est frappé par le manque de virilité de ces musiques, surtout comparées à ce qu’on entend aujourd’hui. Kool and the Gang chantent en falseto, Opus III c’est quand même super gentil, Inner City c’est ghetto mais pas un truc de maquereaux sous stéroïdes. Aujourd’hui, les DJs sont hétéros et blancs, Rihanna a une crête kepon et pour trouver des folles il faut vraiment beaucoup chercher. Mais que s’est-il passé ?

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’étais par hasard sur MTV UK, le top de trucs dansables. Aviici, Calvin Harris, Tiësto, Afrojack… que de jeunes hommes hétérosexuels blancs (David Guetta et Bob Sinclar sont moins jeunes) qui lèvent les bras en mixant devant des milliers de personnes (blanches et hétérosexuelles pour la plupart). Entre deux levages de bras, des filles (blondes à gros seins) quasiment nues, des limousines trop longues pour rouler en Europe, des copains (hétéros) à cheveux longs mal habillés, et on relève les bras encore une fois.

Quand j’ai appris à mixer, dans les années 1990, la plupart des DJs qui comptaient étaient très souvent noirs et/ou gay. Il y a de notables exceptions, comme Laurent Garnier, mais il revendiquait alors le fait de jouer pour un public gay ou mélangé. Et il ne levait pas les bras, il restait bien concentré sur son mix.

 

Comme le rappelle un article de Resident Advisor sur le sujet (qui a fait le tour du net), la disco et la house de New-York ont été inventés par des Noirs et Latinos, dont beaucoup de gays. La house de Chicago a été fondée par Frankie Knuckles à la Warehouse puis The Power Plant. Les Noirs sont à l’origine de la techno de Detroit, pour la plupart hétérosexuels (feu Aaron-Carl étant folle pour le reste), mais même cette domination hétéro est désormais discuté par les spécialistes.

L’acid house et la rave, si elles étaient dominés par les classes laborieuses anglaises, étaient quand même très gay-friendly, et très mélangées ethniquement (j’y ai suffisamment traîné pour vous l’assurer). Et la scène house européenne était dominée par les clubs gay que les hétéros essayaient de singer. Je me souvient de ces potes hétéro qui étaient prêts à me rouler une pelle pour pouvoir entrer au Queen à Paris ou au iT à Amsterdam.

 

Alors, que s’est-il passé ?

J’ai plusieurs théories, à vous de voir laquelle vous semble la plus plausible.

 

 

1. La césure des communautés

 

La première est la césure des communautés. La communauté noire américaine a été victime de la ségrégation sociale : comme le rappelle Loïc Waquant, alors que toutes les classes sociales se trouvaient dans le ghetto noir des grandes villes américaines, depuis vingt ans, les Noirs bourgeois vont habiter ailleurs. Ils ne se mélangent plus avec les classes inférieures, qu’elles soient noires ou pas. La puissance créatrice du mélange des classes (compositeurs éduqués et producteurs frayant avec l’underground pour générer de nouveaux sons) n’a plus lieu.

La même chose a eu lieu dans la communauté gay : les pédés thunés vont dans leurs fêtes pour riches partout dans le monde, les gros vont aux soirées bear, les folles se retrouvent au concert de leurs idoles refaites et injectées, et les autres draguent sur le net sans jamais aller danser.

Désormais, et c’est le cas dans tous les groupes dans tout l’Occident, la classe sociale est plus importante que la race, l’orientation sexuelle ou les préférences politiques. Les Noirs riches, les Blancs riches, les pédés riches, les lesbiennes riches, tout ce beau monde ne fréquente plus les autres classes. Ils se marient entre eux, habitent les mêmes quartiers, ont les mêmes pratiques culturelles, et ne sont plus en contact avec deux d'en bas.

 

Cette césure des communautés a des conséquences sur la musique : le groupe dominant à l’intérieur de chaque classe sociale impose ses références. Chez les riches, ce sont les DJs blancs hétérosexuels (représentants de la minorité la plus puissante) qui se distinguent. Dans les classes moyennes, le groupe le plus puissant reste celui des hommes blancs hétérosexuels. Et dans les classes inférieures, le modèle dominant reste attaché au groupe dominant, celui des hommes blancs hétérosexuels.

 

Nous bouffons de la musique virile sans subtilité parce qu’à chaque classe correspond une niche où le public le plus important/riche/puissant donne le ton, et qu’à chaque fois il s’agit des hommes blancs hétérosexuels. Je n’ai rien contre eux, juste que la richesse de la musique est très souvent apportée par les minorités, ethniques comme sexuelles.

 

 

2. La crise de l'industrie

 

La deuxième théorie est celle de la crise du monde de la musique. L’industrie musicale est en crise, cela ne choque plus quiconque. Il n’empêche, cela a des conséquences : le nombre d’artistes soutenus par une major est en constante diminution. Vu que les revenus sont désormais basés sur les écoutes en lignes et les événements live (concert ou soirée avec DJ), les maisons de disques ne récupèrent leurs billes que si le succès est massif.

Les CDs ne se vendent quasiment plus, les téléchargements sur iTunes ne sont pas si nombreux que cela, et il faut beaucoup d’écoutes sur Deezer ou Spotify pour rentrer dans ses frais. Miser sur des artistes minoritaires, c’est prendre beaucoup de risques.

 

On bouffe de la musique de bourrin blanc hétérosexuel à la Aviici ou Calvin Harris parce qu’on sait que leur public est massif et va suivre. Plus personne aujourd’hui ne parierait un euro sur Bronski Beat, les Pet Shop Boys ou Rachid Taha.

Cette réduction du nombre de sorties se voit sur les télévisions musicales : chaque semaine, il n’y a qu’une petite dizaine de vidéos qui sont sélectionnées, pour la plupart américaines, par des artistes bankables, sans espace pour les autres.

 

 

3. L'intégration

 

Une autre théorie est celle de l’intégration. 

Dans ma jeunesse, sortir du placard cela voulait dire apprendre la culture, l’histoire et les codes de la communauté gay. On découvrait les disques qu’on aurait dû adorer, les films cultes, les bouquins cachés dans les bibliothèques et la musique qui faisait danser toutes les folles de la ville le samedi.

J’étais homosexuel de naissance, je suis devenu gay en sortant du placard. J’ai beaucoup lu, beaucoup regardé, beaucoup écouté, beaucoup dansé. 

 

J’imagine qu’un processus similaire d’introduction à la culture communautaire avait lieu parmi les autres groupes, d’autant plus facilement qu’il est ethnique ou religieux : vos parents sont ceux qui vous introduisent à la culture communautaire.

 

Les jeunes qui sortent du placard aujourd’hui, comme la plupart sont bien acceptés par leur famille et leurs amis, n’ont plus besoin d’une culture de support comme j’ai pu avoir. Ils vont aux mêmes fêtes que leurs camarades de classe ou d’université, dominées par la culture hétérosexuelle blanche. 

C’est bien pour eux, car ils n’ont pas besoin de la communauté pour être eux-mêmes, mais cela a des conséquences sur la formation de leurs goûts musicaux.

Je vois plein de jeunes d’origines diverses qui sont acceptés comme ils sont par leurs amis. C’est génial, je ne vais pas me plaindre. Mais, avec cette intégration, c’est tout un besoin communautaire qui disparaît et donc tout un monde culturel.

 

Ce n’est pas l’intégration qui pose problème, mais le fait que la culture à laquelle les jeunes participent est, de facto, dominée par le groupe dominant, à savoir les hommes blancs hétérosexuels.

On se dit: où sont les femmes, ou sont les folles, où sont les minorités ethniques ? Ils dansent aussi, mais ils ne sont plus derrière les platines, ne sont plus ceux qui choisissent. Et ça s'entend.

 

J’aurais pu écrire un papier sur les soirées gay chiantissimes avec des DJs nuls qui nous cassent les oreilles. Ou les soirées hétéro encore plus chiantes avec des DJs blancs qui lèvent les bras (on se demande comment ils mixent). Ou sur la musique « noire » chantée par des Blancs. Ou sur la surenchère de l’autotune et se la compression. Ou sur les vidéos donnes et sexistes. Peu importe. La domination des hommes blancs hétérosexuels sur la musique est désormais un fait.

Est-ce pour toujours ? Est-ce le début de la mort musicale de l'Occident ? Et-ce un monde agonisant qu'une nouvelle technologie va balayer ? D'autres scènes crédibles vont-elles se recréer ailleurs ?


Laurent Chambon

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