Arme de domination masculine

Peut-on à partir d’une expérience personnelle, aussi douloureuse soit-elle, extrapoler sur de l’universel ? Ce texte n’a pas cette prétention ni cette vocation. Mais il arrive que des incidents de notre petite histoire résonnent avec des plus grands mouvements auxquels on assiste impuissants. Dans la genèse de Minorités, il y avait cette idée de pouvoir exprimer des points de vue à partir de son vécu, ce qui n’est pas l’apanage en règle général du journalisme, mais exige un léger décalage et un engagement dans son texte. C’est peut-être cet aspect qui a fait qu’écrire pour Minorités se révélait difficile, parce qu’il fallait se livrer. J’avais ce texte en brouillon depuis plusieurs semaines quand Didier Lestrade a annoncé la fin prochaine de Minorités. Je n’avais plus d’excuses, il fallait y aller !  

filet
Christelle Destombes

par Christelle Destombes - Dimanche 02 février 2014

Journaliste de presse écrite, Christelle Destombes jongle avec les nouvelles technologies. et pourrait facilement rester scotchée au Web toute la journée, entre Twitter, les news, les blogs etc. Mais il faut savoir passer du rôle d'observateur à celui d'acteur...   

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Peut-on à partir d’une expérience personnelle, aussi douloureuse soit-elle, extrapoler sur de l’universel ? Ce texte n’a pas cette prétention ni cette vocation. Mais il arrive que des incidents de notre petite histoire résonnent avec des plus grands mouvements auxquels on assiste impuissants. Dans la genèse de Minorités, il y avait cette idée de pouvoir exprimer des points de vue à partir de son vécu, ce qui n’est pas l’apanage en règle général du journalisme, mais exige un léger décalage et un engagement dans son texte. C’est peut-être cet aspect qui a fait qu’écrire pour Minorités se révélait difficile, parce qu’il fallait se livrer. J’avais ce texte en brouillon depuis plusieurs semaines quand Didier Lestrade a annoncé la fin prochaine de Minorités. Je n’avais plus d’excuses, il fallait y aller !  

J

’ai au genou gauche une marque violacée en forme de petite vulve. Ce n’est pas une cicatrice drôle, qui rappellerait un souvenir rigolo, comme quand je me suis plantée d’un trampoline en vacances en Espagne. C’est une cicatrice violente, qui m’a rappelé pendant plus d’un mois une agression dont j’ai été victime. Et il a fallu le temps que la plaie se cicatrise pour que je ne voie plus, le soir avant de m’endormir, le film au ralenti de l’assaut.

En novembre dernier, donc, je me suis fait agresser par derrière, par un jeune mec qui m’a immédiatement tutoyée en même temps qu’il m’étranglait, me collant la main au pubis pour plus de clarté dans le message. Le temps que le signal soit décodé par le cerveau, que l’adrénaline reflue des endroits bizarres où elle s’est instillée, vous comprenez : 1) qu’il arrive un truc pas normal, 2) que si vous n’obtempérez pas, votre agresseur a les moyens de vous ramener à votre réalité. Et là, la réalité, c’est : « Chérie, si tu ne me donnes pas ton sac gentiment, je peux te violer, tu sais ? »

 

Le temps que mon cerveau comprenne qu’il se passe un truc pas normal, j’ai eu un réflexe de vie, paraît-il, en refusant de céder et en défendant mon bout de gras. Je fais 50 kilos toute mouillée et j’ai abandonné la pratique du kung-fu au profit du yoga. Je me suis donc débattue avec ténacité mais sans grâce, ni démonstration de Teng Kong Bai Lian (pied circulaire 180° arrière). Je n’avais qu’une idée en tête, arriver chez moi, saine et sauve. Entre deux chutes et traînées sur le sol, j’ai appelé à la rescousse mon compagnon qui squattait devant le canapé. Au bout de quelques minutes, il est sorti de la maison en même temps que trois types déboulaient du bout de la rue. L’agresseur, surpris, a laissé tomber mon téléphone, a croisé mon regard 3 centièmes de seconde, a remis sa capuche et est parti en détalant à une très juvénile vitesse. Sauvée par les hommes, je me suis aperçu que mon jean était troué, que mes genoux saignaient. On me disait que j’avais eu de la chance : l’agresseur n’avait pas mis sa menace à exécution, était reparti bredouille. Il n’avait pas d’arme, était probablement novice, pourtant surgi de nulle part derrière moi sans que j’entende le moindre crissement de basket. Trois quart d’heure après, l’adrénaline ayant reflué de tous les endroits où elle s’était instillée, j’ai eu mal au cou, aux côtes, partout.

 

 

Flip

 

J’ai porté plainte le lendemain matin au commissariat, pour évacuer le trauma vite fait bien fait. C’est après que les ennuis ont commencé.

Tout d’abord, je me suis dit que le type avait vu où j’habitais, qu’il pouvait venir à tout moment se venger, tenter à nouveau le coup. J’ai flippé pour mon fils, je lui ai procuré un portable pour pouvoir le « pister »… J’ai flippé tout court. J’ai investi dans un sac à dos sans âme, foncé, uni, pour ne pas attirer le regard. J’ai mis dans les poches du manteau téléphone, porte-monnaie, clés, en me disant que « la prochaine fois », je larguerais le sac sans arrière-pensée. J’ai évité de sortir à la nuit tombée, ce qui en début d’hiver, ressemble à s’y méprendre à une hibernation forcée. Cet évitement s’est prolongé quelques semaines, pendant lesquels j’ai privilégié les sorties diurnes et passé sous les lampadaires serrant une lacrymo dans la main.

 

 

Et puis, j’ai gambergé. Je suis tombée par hasard sur un article d’une jeune journaliste de Madmoizelle.com, qui racontait une agression similaire en novembre de l’année précédente, qui avait généré un tas de commentaires à cause de cette phrase : « Je me suis défendue, je l’ai démoli, et je ne suis pas une victime. Je n’ai pas « subi » cette tentative de viol. » Les commentaires étaient partagés entre les admiratrices du côté warrior de la jeune femme, et celles qui pensaient que cette remarque pouvait faire culpabiliser celles qui n’avaient pas trouvé le moyen de se défendre. « Une victime, c’est impossible que ça soit vous, car vous êtes bien trop forte, la preuve, vous n’avez pas subi. Vous n’êtes donc pas une victime, c’est bon pour les faibles, ça. » Le raisonnement suivant étant : « une fille qui s’est fait violer sans réagir (pour x ou y raisons) est faible ou manque de courage ? ». J’ai repensé au film avec Jodie Foster Les Accusés où, parce qu’elle est défoncée, qu’elle porte une jupe un peu courte, elle finit violée et salement agressée par trois types avant de se battre dur comme fer au tribunal pour « retrouver sa dignité ». Inspiré d’une histoire vraie. 

 

 

Elle est provocante, elle porte une mini jupe, elle l’a bien cherché… ça reste ancré, cette idée, hein, c’est gluant même. Au point que je me suis mise à penser que ce qui m’était arrivé était VRAIMENT injuste, parce que je ne l’avais pas cherché ! À moins de considérer que je n’ai pas vocation à me balader dans les rues après le couvre-feu, disons 21h30 ? J’habite dans le 9-3, un département assez sinistré à bien des égards. En 2007, une étude démontrait chiffres à l’appui que les jeunes femmes (18-21 ans) y subissaient deux à cinq fois plus de violences physiques et sexuelles qu’au niveau national. « Ces chiffres montrent que les espaces publics et privés sont violents pour les jeunes filles », pointait Maryse Jaspard, chercheuse à l’Ined, auteure de l’enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF). Sans blague. Il semble que depuis cette prouesse scientifique, aucune enquête d’envergure ne s’est penchée sur la question globale de la violence faite aux femmes. Nathalie Bajos étudie bien dans son enquête Contexte de la sexualité en France la prévalence des agressions sexuelles chez les femmes, notamment au sein de la famille, mais on n’établit pas de corrélation entre les chiffres des « violences contre les personnes », toujours sujets à caution, et genres des victimes. En gros : est-ce que l’on est plus agressées dans la rue parce qu’on est une femme ?

 

 

Femmes publiques

 

À l’hiver 2013, plusieurs articles ont été consacrés au collectif Place aux femmes, qui investit les cafés d’Aubervilliers une fois par semaine (!) dans une démarche de réappropriation de l’espace dit public. L’idée a germé quand l’une d’entre elles en a eu assez d’être regardée de travers quand l’idée lui venait de boire un petit noir au zinc. Et hop, après avoir gagné leur place en terrasses, elles ont créé un label décerné aux cafés s’engageant à « recevoir convenablement les femmes ». Les femmes du Collectif, plutôt quinqua, disent vouloir faire réfléchir sur « la domination des hommes, laquelle déborde de la sphère privée et s’étend dans l’espace public ». On se souvient tous aussi du bruit généré par « Femme de la rue » de Sofie Peeters, cette jeune Belge qui a filmé les hommes qui l’apostrophaient plus ou moins élégamment dans la rue. Où la RTBF, lu consacrant un sujet, parle de « terrible recul de la liberté des femmes ».

 

On croit rêver, non ? C’est quoi cette régression ? C’est quoi ces problèmes de territoire ? Y a-t-il un gap générationnel entre des filles qui auraient plus ou moins intégré qu’il vaut mieux ne pas porter de jupe pour ne pas se faire emmerder (cf. la Journée de la jupe) et celles qui ont grandi comme moi dans les années 70 fortes du féminisme banal de nos mères, et qui sont aujourd’hui priées de ne pas trop la ramener ? Selon la sociologue belge Irène Zeilinger, auteure de « Non, c’est non, petit manifeste d’autodéfense à l’usage de toutes les femmes qui en ont marre de se laisser emmerder sans rien dire », les hommes seraient les libres usagers de l’espace public et les femmes éduquées depuis toujours selon l’idée qu’elles sont mieux à la maison. Je n’ai pas l’intention de rester entre mairs (il n’y a pas de féminin pour pairs) à l’heure du thé. Personne ne m’a jamais enseigné ça.

 

 

Régression ?

 

J’ai grandi dans les années 70. Ma mère a toujours travaillé, elle ne s’est jamais maquillée, portait les cheveux courts. J’ai deux sœurs, une seule se maquille comme si elle avait pris un gène ailleurs, de se mettre les joues en couleur. J’ai grandi entourée d’une smala, vacances en troupe de cousins-cousines, filles et garçons à la même enseigne, plaies au genou et vagues atlantiques pour tout le monde ! Je n’ai jamais réfléchi à comment j’allais m’exhiber ou pas dans l’espace public parce que je ne me suis jamais vraiment exhibée. J’ai toujours préféré le confort des fringues à la mise en valeur d’attributs féminins que je n’ai eu de cesse de dissimuler derrière une pensée d’égalité de genre. J’ai joué aux billes, j’ai grimpé aux arbres, je ne lisais pas la Comtesse de Ségur.

 

Je n’ai jamais eu peur dans l’espace public, ni pensé que je n’y avais pas ma place. Il ne m’est rien arrivé quand j’ai vécu quelques mois à Brooklyn, dans un immeuble où des morceaux de carton remplaçaient les vitres que la rumeur disait brisées par balles. Je ne faisais pas la fière en sortant du métro, mais je n’ai jamais vraiment fait la fière. Je pensais juste qu’on avait le droit d’avancer libres et égaux en droits sur cette foutue planète sans qu’on me ramène à ma condition de femme. Or il semble que l’époque nous y ramène, encore et toujours. Il n’est qu’à respirer cet air malsain qui, des manifs contre le mariage homo aux journées de retrait des enfants en passant par la remise en cause de l’avortement, nous enfonce des idées d’inégalités et de différences dans le crâne.

 

Mesdames et messieurs les réacs, vous me cassez les couilles !


Christelle Destombes

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