Manifeste pour les gays normaux-chiants

Les trentenaires sont décevants. Ils ne s’expriment pas, ils ne s’engagent pas, ils se cassent à l’étranger quand ils en ont l’occasion (tant mieux pour eux) et laissent ceux qui sont restés derrière patauger dans la merde. Ils ne sont pas capables de réfléchir et d’avoir de réflexion sur eux-mêmes pour avoir quelque chose à transmettre. C’est des procrastinateurs. Au moins, nous les baby-boomers, on est une génération de doers.

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Guillaume Didier

par Guillaume Didier - Dimanche 02 février 2014

Traducteur, exilé et misanthrope, Guillaume se passionne pour toutes les formes de communication qui ne nécessitent pas de rencontrer des gens en vrai. Il a hâte qu'on arrête de lui demander s'il est le porte parole du ministère de la Justice.  

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Les trentenaires sont décevants. Ils ne s’expriment pas, ils ne s’engagent pas, ils se cassent à l’étranger quand ils en ont l’occasion (tant mieux pour eux) et laissent ceux qui sont restés derrière patauger dans la merde. Ils ne sont pas capables de réfléchir et d’avoir de réflexion sur eux-mêmes pour avoir quelque chose à transmettre. C’est des procrastinateurs. Au moins, nous les baby-boomers, on est une génération de doers.

J

e pense que je n’ai pas été le seul à me reconnaître dans ce portrait condensé des trentenaires paru au détour de la dernière revue. Il y avait beaucoup de vrai dedans, et ce n’était pas flatteur. Et comme j’aime bien être flatté, je me suis assis, et j’ai réfléchi. Et voici ma conclusion : fuck you, Dids. Je t’aime bien, tu es un peu le Alan Moore des pédés français, mais si tu vas par là, si tu nous refuses le droit d’être ça, tu renonces aussi à tout un pan de ton héritage (et de tous les baby-boomers engagés yeah yeah yeah dans leur jeunesse).

Depuis les débats sur le PACS (et sans doute avant, mais j’étais trop jeune) jusqu’au débat sur le mariage et l’adoption, les gays se déchirent (en grossissant le trait) entre d’un côté ceux qui veulent une vie normale, se marier, avoir des gosses, acheter un pavillon dans le 92 avec un chien et inviter belle-maman le week-end, et de l’autre ceux qui veulent s’envoyer en l’air sans barrière et sans emmerdes tout en militant pour la rainbow peace universelle. D’un côté, les chiants qui sous couvert de normalité veulent singer les hétéros en répétant « Je suis hors-milieu » comme un mantra, de l’autre les folles qui paradent sur le char de la Gay Pride avec des plumes dans le cul. Avec entre les deux un large ventre mou de gens qui s’en foutent. Ça ressemble (en plus glamour quand même) à ce qu’on peut lire chez Iceberg Slim quand il parle de la haine des noirs-américains pauvres contre ceux qui tentent d’atteindre un statut de middle-class en « singeant les blancs » et en devenant plus racistes qu’un flic de Chicago.

Les « chiants » sont les traîtres, les planqués, tous ces pédés médiatiques vilipendés pour rester dans leur placard doré, tandis que les « folles » sont les vrais pédés, ceux qui s’assument, ceux qui s’amusent, ceux qui se battent, ceux qui sont fiers.

 

Fuck that shit.

 

Si l’on met de côté les pédés planqués suffisamment haut dans l’échelle sociale pour n’avoir de compte à rendre à personne à part à leur égoïsme forcené, les normaux-chiants sont une nouvelle espèce. Difficile d’imaginer être homo, out et normal dans les années 50 par exemple. Ce sont les baby-boomers qui ont changé la société pour permettre que l’on puisse être autre chose que son orientation sexuelle, merci à eux, mais la pilule est difficile à avaler quand les mêmes viennent nous reprocher de nous servir des libertés qu’ils ont gagnées de haute lutte.

 

Évidemment, il y a de l’égoïsme là-dedans. En s’autorisant à être davantage que LGBTQ, les normaux-chiants ont fait descendre les luttes homosexuelles sur l’échelle de leurs priorités. Peut-être ont-ils réalisé qu’à l’échelle de l’humanité, il y avait des luttes plus importantes et qu’ils s’y sont attelés quelle que soit l’orientation sexuelle des gens, animaux ou océans qu’ils aidaient. Peut-être qu’ils sont juste restés sur la table de la cuisine à faire leur compta avant de sortir le chien ou le chiard.

Résultat, seuls les vrais, les purs, les folles sont restées à militer dans l’horizon exclusif de l’homosexualité. Et à force de rester entre soi en vase clos, la situation a pourri. De même qu’en 1995 les normaux-chiants se plaignaient de ce que les folles sur les chars de la Gay Pride donnaient une mauvaise image de l’homosexualité, les mêmes regardent à présent éberlués les pédés purs et durs disserter sur le bareback et l’opportunité ou non de gober des comprimés à vie au lieu de mettre une capote, ou travailler ouvertement avec des partis politiques qui les considéraient jusqu’à il y a peu comme des citoyens de seconde zone, au mieux. Et oui, on peut être ouvertement gay et voter FN parce qu’il y a trop d’arabes dans les bars gay, magie du XXIe siècle.

 

Autant dire que chaque camp a ses casseroles, ses moutons noirs, et ses raisons de ne pas trop la ramener.

 

Mais une chose est vraie : si les trentenaires normaux-chiants ont énormément bénéficié des acquis des baby-boomers, leur impact sur la génération suivante est loin d’être évident. En termes de bilan comptable, ils ont reçu bien plus de la communauté qu’ils ne lui ont rendu. Se couper de la communauté pour construire sa vie comme on l’entend, ça prive aussi des moyens de communiquer avec elle, et c’est ça qui nous a manqué. En prenant soin de nous et des autres causes qui nous ont semblé importantes, nous avons laissé ceux qui criaient le plus fort parler à notre place sur la place publique.

Donc, pour une fois, j’ai envie de prendre la parole au nom de tous les normaux-chiants de ma génération et de parler devant le gouffre aveugle des Internets. Qui sait, peut-être que le hasard des recherches Google présentera ce texte à de jeunes lecteurs dont l’identité sexuelle et humaine est en train de se construire. Et après, j’irai passer l’aspirateur et faire des pommes au four pour le dîner.

 

TOI, adolescent qui te découvres homosexuel et qui te demandes comment tu vas gérer ça.

Voilà ce que j’aurais aimé qu’on me dise quand j’étais à ta place.

 

1) La plupart des pédés que tu rencontreras dans ta vie seront de gros cons. Parce qu’avant d’être pédés, ils seront humains, et la plupart des êtres humains sont des gros cons. Limite tes contacts avec ceux-ci au minimum, apprends à les éviter, cherche le contact des gens honnêtes et bons, et surtout, n’utilise jamais ce qu’a fait un gros con comme excuse pour te comporter comme l’un d’eux. Have some pride.

 

2) Contrairement à ce que tu peux croire après avoir lu certains blogposts, le coming-out n’est pas le Saint Graal que tu DOIS accomplir en toute circonstance pour te réaliser pleinement. Personne ne connaît ta famille et tes amis mieux que toi, et toi seul peut savoir si laisser trainer un Têtu sur la table a des chances de bien ou mal se passer. Faire son coming-out dans le cadre professionnel est courageux ; ne pas le faire quand aucun risque réel ne se dessine est lâche ; mais faire son coming-out et se retrouver à la rue sans ressources ? C’est du suicide. Si la situation est tendue, pense à ta sécurité avant tout. Peut-être que tu ne feras ton coming-out à ta mère que quand tu auras 30 ans révolus. Peut-être que tu ne pourras jamais le dire à ton père. Il n’y a pas de honte à ça. Être out et honnête vis-à-vis de ton entourage est une condition importante pour être heureux, mais se retrouver à l’hosto la gueule en sang ou perdre son boulot parce que ton patron est un gros con risque de rendre les choses délicates. Garde à l’esprit qui tu es, qu’est-ce que tu veux être, et ne te trahis pas toi-même.

 

3) Reste en bonne santé. Ce n’est pas compliqué, ce n’est plus de la haute science, et je ne l’invente pas, c’est marqué en haut de la page Wikipédia : le VIH est transmis par plusieurs fluides corporels : sang, sécrétions vaginales, sperme, liquide pré-éjaculatoire. Ça vaut pour plein d’autres maladies. Donc évite le contact de ces fluides avec tes muqueuses, et tu iras bien. Ce n’est pas compliqué, et si les capotes sont chères pour ton budget, il y a des endroits où on les distribue gratuitement. Si quelqu’un essaie de te convaincre que c’est pas si tranché, que la capote est has-been, ou qu’une éjac dans la bouche c’est pas grave : casse-toi, ce type ne te veut pas du bien. Et note de bas de page : ça ne veut pas dire d’éviter les séropos comme des flics blancs de Chicago. Comme tous les êtres humains, la plupart sont des gros cons, mais les autres sont des gens intéressants avec lesquels tu peux avoir des échanges enrichisants et même baiser et avoir une vie amoureuse. Figure-toi que la capote, ça a justement été inventé pour ça, et c’est plus efficace que le séro-sorting tout en étant plus simple.

 

4) Apprends autant que tu peux. Ouvre tes horizons. Si la situation avec tes parents bat de l’aile, c’est la meilleure assurance que tu pourras mettre une distance salutaire avec eux et subvenir à tes besoins sans leur aide. Le plus important : apprends autant de langues étrangères que possible. L’anglais est vital, mais plus tu sauras parler, plus tu pourras aller loin, plus tu pourras découvrir de nouvelles façons de penser, plus tu auras d’endroits où bâtir une vie plus conforme à tes rêves, et plus tu pourras baiser avec des gens différents, beaux et enrichissants. Et au pire, c’est toujours plus facile de crâner avec un mec qui vient de Vienne qu’avec un mec qui vient de la Vienne, no offence, but it’s true.

 

5) Si tu es croyant et que ton attirance pour ton sexe te pose problème, une seule solution : ne crois pas aveuglément ce que tes aînés te disent, cultive-toi et lis ton livre sacré. Tu verras, il n’y a pas tant de passages que ça qui condamnent réellement l’homosexualité, Sodome et Gomorrhe ne parlent pas directement de nous, et au contraire il y a des tas de passages sur l’acceptation, l’honnêteté et l’humilité. Et aucun d’entre eux ne se termine par “Au fait, je vous ai dit d’aimer votre prochain et de ne pas juger de peur d’être jugé, mais vous en faites pas, ça compte pas pour les pédés”. Et si l’on te ressort tel passage de l’Ancien Testament, apprends quelques-unes des autres règles débiles qu’on y trouve aussi pour clouer le bec des gens qui voudront t’enchaîner. Œil pour œil, caillasse pour caillasse. Plus tu auras une connaissance approfondie et personnelle des dogmes, plus tu seras capable de faire coexister Dieu et ton homosexualité sans conflit. Les trois grands monothéismes ont des tas de branches, et tu peux dévier vers une branche plus tolérante et moderne sans abjurer ta foi. Ce n’est pas facile, tu devras affronter l’intolérance de tous les côtés, mais certains y arrivent ; cherche-les, et apprends d’eux. Et si tu n’es pas croyant ? Ne crois pas que tout t’est permis. Nous autres athées, on a aussi une morale à respecter. Vas lire Spinoza et Montaigne avant de devenir la version invertie des connards qui te veulent du mal. La fierté, ça passe par la morale.

 

6) Peut-être que tu as vu ces séries télés où des pédés vivent dans leur microcosme et ont des vies tellement simples (mais quand même pas mal compliquées parce qu’il faut bien remplir 5 saisons). Peut-être que ça te fait rêver, que c’est ça que tu veux être, et que tu te dis « Quand je pourrai, je monterai à Paris et je vivrai toute ma vie dans le Marais ! ». C’est vrai que c’est chouette, même moi je trouve le premier épisode de Looking très mignon (même s’il a fallu les conseils croisés de 3 mecs hétéros pour que j’y jette un œil), mais mon grand : c’est la télé. Ces univers parfaits, où l’homophobie, la violence, la maladie et même les hétéros sont presque invisibles (à part dans THE épisode où l’on abordera ce grave problème) sont aussi tristement pauvres. Ce genre de vie ne rend pas heureux sur le long terme, et ça fait aussi des gens tristement chiants à côtoyer. Laisse la porte ouverte aux hétéros : de vrais amis se foutent de ce que tu fais dans ta chambre à coucher autant que toi tu te fous de ce qu’ils font dans la leur avec leurs clitoris et leurs menstruations. La majorité des gens sont des cons, ne limite pas encore plus le cercle de gens biens et bons avec des règles absurdes qui sont les mêmes que celles qui te font peut-être souffrir maintenant, mais inversées. Cette lame est tranchante des deux côtés.

 

7) À part l’hétéro dont tu es forcément tombé amoureux. Lui, oublie-le, not gonna happen.

 

8) Internet et les connes dans les bars te convaincront peut-être qu’être pédé c’est sortir tous les soirs, se bourrer la gueule, baiser trop y compris avec des gens qui ne te font pas envie, et aimer de la musique de merde. Si c’est ton kiff, vas-y, mais ne te sens pas obligé. Tu as le droit de préférer le calme, d’aimer l’art, la programmation, les soirées bière/foot, ou tout simplement d’avoir bon goût. Et tu as aussi le droit d’essayer, puis de changer d’avis. N’aies pas peur d’essayer des trucs différents ; il n’y a que les hétéros coincés et haineux qui se refusent à sortir des clous. L’important est ta sécurité, ta santé… et accepter les conséquences de tes actes. Et d’ailleurs : changer d’avis, ça peut s’appliquer à tout, même à la sacro-sainte orientation sexuelle. La bisexualité, c’est aussi un truc qui existe, que tu peux découvrir sur le tard, et ça ne veut pas dire que tu n’assumes pas ceci ou cela, ça veut dire que tu es plus riche que nous au point de vue des expériences sexuelles. Profites-en !

 

9) Tu as aussi le droit de ne pas aimer le sexe anonyme. Tu as aussi le droit de ne baiser qu’avec des gens pour qui tu ressens quelque chose. Quand tu seras en couple, tu auras aussi le droit de ne pas avoir une relation ouverte où chacun baise avec tout le quartier. Tu as aussi le droit de ne pas aimer les pratiques sexuelles exotiques, d’être dégoûté par le fist et l’uro, de ne pas avoir envie de tester tout le kamasutra du porno de 2014, et même d’être tellement vanilla que tu refuses le sexe anal. Oui, il y a des gens comme ça, ça existe, et ce n’est pas sale. Aie confiance en ce que tu ressens, et en ce que ton partenaire ressent. Ne laisse personne te dire comment tu dois baiser, et si quelqu’un veut te forcer à faire quelque chose qui ne te fait pas te sentir bien : ça s’appelle du viol, et oui, ça arrive même dans le gentil ghetto gay où tout le monde il est si gentil. Puisque tu as découvert que tu étais gay et que tu allais vivre comme ça envers et contre l’avis de Civitas, applique cette résolution à tous les autres aspects de ta vie.

 

10) Convaincs-toi d’une chose : tu mérites d’être aimé. Ce n’est pas négociable. Personne n’est tellement homosexuel, tellement laid, tellement vil qu’il ne peut pas être aimé. Si quelqu’un ne t’aime pas, ça ne veut pas dire que ta vie amoureuse est finie, ça veut dire que ce n’était pas la bonne personne pour toi et qu’il faudra en chercher une autre. Mais pour trouver une personne qui t’aimera, il faut avant tout que tu arrives à t’aimer toi-même. Personne ne peut faire ce travail à ta place. Et pour ça, commence par respecter l’être humain que tu es. Contrairement à tout ce que tu as pu entendre, tu n’as pas à t’abaisser parce que tu aimes les hommes. Ce n’est pas une épreuve, ce n’est pas une maladie : c’est une composante neutre qui, de nos jours et dans les sociétés occidentales, ne t’empêche plus d’avoir une vie aussi riche ou aussi chiante que si tu étais né hétéro. Profites-en. Tu n’as pas à avoir honte. Tu n’as aucune raison de te détester ou de te dégrader. Même si tu te découvres 100% passif, ça ne fait pas de toi un sous-homme. C’est une position sexuelle, pas une identité de vie. Ne deviens pas une de ces pauvres folles qui gémit ouvrez les guillemets Défonce moi ma chatte de mec fermez les guillemets.

Le mot important dans « Gay Pride ™  », c’est « Pride ».

 

Sois heureux.


Guillaume Didier

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