Minorités, c'est bientôt fini

Voilà, c'est dit. Courant avril, un Best of de Minorités sera publié en collaboration avec les Editions Des ailes sur un tracteur et après cinq années d'existence, notre petit site aura réussi son pari : établir les premières passerelles de tranversalité entre les minorités en France, qu'elles soient sexuelles, religieuses ou ethniques. Pourquoi arrêter maintenant ? Parce que cinq ans, c'est le temps d'une génération à l'ère d'internet et qu'une relève devra se construire ailleurs, avec d'autres personnes. Ensuite parce que la politique actuelle est si décourageante qu'il ne suffit plus de s'en moquer. Lentement mais sûrement, la communauté LGBT et sida prouve son incompétence tandis que la contestation envers la politique universaliste peine à se faire entendre. Et pendant ce temps, la vague anti-mariage ne cesse de pourrir la société avec en face des personnalités LGBT qui refusent de faire leur coming out. Mettre fin à Minorités, c'est montrer par ce geste l'impasse dans laquelle nous nous trouvons au niveau communautaire mais surtout national.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Mercredi 29 janvier 2014

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Voilà, c'est dit. Courant avril, un Best of de Minorités sera publié en collaboration avec les Editions Des ailes sur un tracteur et après cinq années d'existence, notre petit site aura réussi son pari : établir les premières passerelles de tranversalité entre les minorités en France, qu'elles soient sexuelles, religieuses ou ethniques. Pourquoi arrêter maintenant ? Parce que cinq ans, c'est le temps d'une génération à l'ère d'internet et qu'une relève devra se construire ailleurs, avec d'autres personnes. Ensuite parce que la politique actuelle est si décourageante qu'il ne suffit plus de s'en moquer. Lentement mais sûrement, la communauté LGBT et sida prouve son incompétence tandis que la contestation envers la politique universaliste peine à se faire entendre. Et pendant ce temps, la vague anti-mariage ne cesse de pourrir la société avec en face des personnalités LGBT qui refusent de faire leur coming out. Mettre fin à Minorités, c'est montrer par ce geste l'impasse dans laquelle nous nous trouvons au niveau communautaire mais surtout national.

C

ela fait plusieurs semaines que j'y pense. Cette décision unilatérale était prévisible mais si l'on passe beaucoup du temps à critiquer la Get Well Mafia du monde associatif, il faut être cohérent et arriver à la conclusion que, peut-être Minorités prend une place qui finit par rassurer les lecteurs au lieu de les motiver à s'engager. Nous ne voulons pas devenir un alibi. Nous sommes parvenus à publier 500 textes écrits par des collaborateurs issus de toutes les couches de la société, en France et à l'étranger. Nous y sommes parvenus sans susciter le moindre procès en diffamation alors que nombreux étaient ceux qui pensaient qu'à un moment, nous serons pris en flagrant délit de dérapage. Minorités est arrivé à se faire remarquer à travers de nombreux textes repris dans d'autres webzines. Un sentiment réel de confiance a été créé à partir d'une structure sans financement, totalement libre, sans compte en banque, sans partenariat, sans mécène. Et l'adhésion que nous avons su établir, elle s'est faite précisément parce que les contributeurs et le public savaient que personne ne gagnait un sou à Minorités. Au contraire. Il a fallu investir pour moderniser l'ancien site, payer les webmasters et le graphiste. Il a fallu se battre avec un débit Internet à 1 giga (oui, c'est ce qui se passe quand on écrit de la campagne, je sais que ça vous fait rire! On est loin de la 4G ici) et boucler ces 183 revues le dimanche, quand tout le monde se repose.

Mais, je le répète, il faut être cohérent. A partir d'un moment, si Minorités n'obtient pas les soutiens qu'il mérite, il faut l'accepter. La presse écrite se meurt toujours davantage. Comme l'a établi le dernier livre de Jean Stern, nous sommes sous la coupe de mécènes qui investissent dans les médias pour mieux en prendre le contrôle tout en déduisant les millions investis. Le XXIe siècle marque la disparition d'un métier que nous aimions, le journalisme, un métier de liberté et de conviction qui traîne aujourd'hui une très mauvaise réputation. Trop de compromissions, trop de off the record, trop de connivences avec le pouvoir. Et ce n'est sûrement pas une micro structure comme la nôtre qui changera quoi que ce soit dans cette perte de confiance envers tous les médias. Nous aurions pu trouver des financements au niveau européen, nous l'avions prévu, nous ne l'avons pas fait, c'est notre erreur. Minorités est un petit média puriste et nous savions que c'était notre limite. C'est ce qui attirait les lecteurs, c'est aussi ce qui nous a empêché de grandir.

 

Mais voulions-nous vraiment grandir? Ce n'est pas sûr. Au début, Minorités, c'était quatre personnes, Mehmet Koksal, Laurent Chambon, moi-même et beaucoup de Peggy Pierrot. Très vite, Mehmet a été obligé de réduire ses contributions pour des raisons personnelles et nous sommes restés amis malgré tout car Mehmet est vraiment quelqu'un qu'on aime. Peggy a du aussi se concentrer sur sa vie professionnelle et familiale. De fait, le contenu rédactionnel de Minorités, tel qu'il était prévu en 2008, s'est trouvé déséquilibré sans l'apport politique plus large de Mehmet. Mais cela ne nous a pas empêché de nous amuser en développant une sorte de fanzine alternatif, mélangeant les contributions de jeunes et de vieux, de filles et de garçons, de personnes LGBT et d'hétéros. Notre système a toujours été en flux tendu. Nous publions des contributions à partir de personnes qui ont quelque chose à dire, tout de suite, avec le strict minimum d'éditing. Rester le plus proche possible du style de chacun et chacune. Sentir la personne à travers ses mots, c'est ce qui nous a toujours séduit.

 

Dans ce sens, Minorités a inventé au nouveau modèle de webzine complètement indépendant et courageux où les conflits inter-communautaires ont pu être débattus. Personnes transgenre contre la dominance LGBT, personnes issues de toutes les couches de la société, anciens et nouveaux militants aussi. Et, c'est important, des poètes de tous les sexes. Minorités ne publiait pas que des billets politiques, il y a eu de nombreuses analyses sur la situation économique et la crise grâce à l'érudition de Madjid Ben Chikh, des feuilletons qui racontaient notre jeunesse, et puis ces débats croisés entre Les Indigènes et nous. C'est ce dont nous sommes le plus fiers. Oui, il y a beaucoup d'autres choses à dire sur ces sujets, mais nous ne voulons plus monopoliser cette parole. Depuis un an, il y a eu la disparition de Respect et d'autres revues que nous aimions. Arrêter Minorités, c'est marquer sur le sol la crise politique et humaine que nous traversons.

 

Et puis, la procrastination.

 

 

Finalement, c'est ce qui nous a le plus déçu, particulièrement celle des trentenaires que nous aimons pourtant tellement. Ces hommes et ces femmes qui nous lisent et qui contribuent parfois mais qui n'arrivent pas à suivre. La fin de Minorités est aussi l'énervement face à cette hésitation de la part d'une génération qui perd les plus belles heures de sa maturité sur les réseaux sociaux ou les sites de drague et qui ne parvient plus à s'exprimer d'une manière constructive. Ils font des choses, c'est certain, mais ils sont incapables d'en écrire le sens. Et ça, nous ne pouvons pas l'accepter. Cette génération perdue, qui part vivre à l'étranger (on les encourage, d'ailleurs), qui n'a jamais été aussi stylée et sexy n'arrive pas à se décrire pour contribuer à un débat inter-générationnel. À la rigueur, les kids de 20 ans ont moins de réticence à se lâcher, d'ailleurs ils n'ont rien à perdre. Mais la procrastination frappe de plein fouet une génération qui se perd dans ses occupations journalières. Elle oublie d'écrire. Elle oublie de s'engager. Elle se mord les doigts en admettant ses limites et ses scrupules.

 

Nous, nous faisons partie d'une génération de doers. C'est l'exemple des baby boomers qui irrite tant la génération des thirtysomething. Nous FAISONS les choses. Minorités est l'exemple d'une initiative légère comme une plume, sans administration, sans salarié. Depuis cinq ans, nous avons montré que n'importe qui pouvait faire de même. Si nous n'avons pas cherché les soutiens qui nous auraient permis de vivre de ce travail, de le rendre plus riche et diversifié, c'est parce que nous étions persuadés que la structure immatérielle de Minorités était précisément très bien adaptée à la volatilité moderne. Elle est en soi la preuve que ce que nous avons fait peut être entrepris par n'importe qui. Et si nous arrêtons aujourd'hui, c'est avec la naïveté de croire que cette place vide que nous laissons sera remplie par d'autres. C'est probablement un calcul voué à l'échec. 2014 sera l'année du vide, du chômage et de la récession, de la montée du FN et du racisme, surtout en direction des populations musulmanes.

 

La période que nous traversons est très dure. Les gens souffrent par millions mais ne se mobilisent pas. La France est le seul pays qui ne voit pas l'émergence d'un contre pouvoir. Grâce à la gauche aux affaires, il n'y a même plus de grèves. Il reste encore quelque temps à Minorités pour recevoir votre point de vue, vos dernières contributions, ou les textes que vous avez voulu publier mais... que vous n'avez pas osé écrire. Nous n'avons pas besoin de nécrologie, nous tenons juste à vous remercier pour vos nombreuses contributions en espérant que ce sera pour vous un tremplin pour d'autres choses.


Didier Lestrade

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