Dallas Buyers Club sous un angle militant

La question que tout le monde se pose sur Dallas Buyers Club, c'est comment un film a pu être réalisé à partir d'un aspect si peu connu de la lutte contre le sida. Et comment ce film en vient à être plusieurs fois nominé aux Oscars alors qu'il ne sera probablement jamais un succès de salle ? Les documentaires récents sur le sida ont entrainé la réalisation d'un film qui se penche sur un sujet encore plus pointu, ce qui prouve qu'il existe une demande et que cette dernière peut contribuer au travail de mémoire. Car il s'agit de ce moment pivotal dans l'épidémie de sida, quand les malades, voyant que la science était encore impuissante et injuste, ont pris contrôle de leur maladie en achetant des médicaments illégaux  pour survivre.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Mercredi 29 janvier 2014

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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La question que tout le monde se pose sur Dallas Buyers Club, c'est comment un film a pu être réalisé à partir d'un aspect si peu connu de la lutte contre le sida. Et comment ce film en vient à être plusieurs fois nominé aux Oscars alors qu'il ne sera probablement jamais un succès de salle ? Les documentaires récents sur le sida ont entrainé la réalisation d'un film qui se penche sur un sujet encore plus pointu, ce qui prouve qu'il existe une demande et que cette dernière peut contribuer au travail de mémoire. Car il s'agit de ce moment pivotal dans l'épidémie de sida, quand les malades, voyant que la science était encore impuissante et injuste, ont pris contrôle de leur maladie en achetant des médicaments illégaux  pour survivre.

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'est seulement à la trentième minute du film qu'apparait Jared Leto, son premier rôle depuis plusieurs années, dans le personnage d'une folle travelo fan de T.Rex et qui ressemble trait pour trait aux grandes folles de son époque, genre Le baiser de la femme araignée (1985). De son côté, le personnage joué par Matthew McConaughey en est à son deuxième séjour à l'hôpital. Hétéro, prolo-redneck-homophobe-du-Texas-amateur-de-rodéo, tout les sépare. C'est pourtant à partir de cette rencontre que le club d'achat de Dallas se crée.

En 1985, nous sommes toujours dans une période de fête, globalement, dans la scène gay. Le déni de la maladie est encore puissant, la Hi-NRG déborde des clubs, la house est en train de naître, on fait semblant de s'amuser jusqu'au dernier moment. Le nombre de malades du sida reste encore faible, (20.303 selon l'OMS). Par exemple, en France, pour situer, l'association AIDES vient juste de se créer. Et même si Rock Hudson vient de révéler sa maladie au monde entier, le sida en est toujours à son état préhistorique. Mais la création des clubs d'achat va transformer l'impuissance totale des malades en une appropriation sans précédent de l'information scientifique.

 

En colère contre le gouvernement Reagan qui ne fait rien, les malades lisent dans des brochures alternatives, souvent écrites par des gays, que des « traitements » existent. On parle de concombre chinois, de vitamines, de conseils de désinfection, de recommandations alimentaires. Mais où trouver ces médicaments, ces traitements alternatifs? L'argent est déjà un enjeu de survie. Seuls ceux qui peuvent s'acheter ses médicaments ont une chance de faire quelque chose pour leur santé. Et les clubs d'achat se créent alors, menés par des personnes qui n'ont plus rien à perdre et qui vont à l'étranger pour ramener des médicaments autorisés ailleurs, des traitements illégaux, bref, du deal.

 

1985, c'est aussi l'année des Principes de Denver qui mettent au point la première charte de demandes des personnes malades et un appel à l'engagement, au soutien. Les clubs d'achat se créent souvent sur la côte Ouest des Etats-Unis et encouragent les malades à chercher par eux-mêmes des médicaments par tous les moyens si nécessaires. C'est l'époque du Peptide T, de l'AL-721, du destran sulfate, des traitements jamais vraiment testés qui ne seront jamais homologués par la suite à part la ddC qui fera plus tard partie des premiers combinaisons d'antirétroviraux. La très grande majorité de ces traitements s'avèreront des échecs, certains causant même des décès, mais d'autres encourageront les recherches dans de nombreux domaines comme la nutrition, les vitamines, et l'apparition des premiers médicaments efficaces contre les infections opportunistes comme la Pentamidine en aérosol contre la pneumonie à PCP.

 

Il y avait aussi beaucoup d'entraide entre les malades et leurs amis. Toute information concrète pour soulager un aspect de la vie de malades, comme apaiser les crampes des neuropathies ou réduire le nombre des diarrhées dans le waisting syndrome, était vite partagée. Les premiers groupes d'aide comme le Shanti Project à San Francisco présentent un nouveau modèle d'auto support. Il y avait les fuck buddies, il y aura les AIDS buddies.

 

 

L'enjeu des Oscars

 

OK, Matthew Mc Conaughey a perdu 22 kilos pour devenir cet homme rachitique, abattu, qui n'a plus que 9 cellules T4 au moment de la découverte de sa maladie. C'est une belle performance mais ce n'est pas ça qui rend ce film attachant. Malgré tout, Matthew est nominé dans la catégorie du meilleur acteur car au cinéma c'est le genre d'effort transformatif qui impressionne. Et puis il y a le facteur politiquement correct. Si Twelve Years a Slave de Steve MacQueen va sûrement emporter beaucoup de récompenses, il faudra bien encourager un petit film comme Dallas Buyers Club.

 

Et puis, Jared Leto, comment dire... Tous les récifs du mec hétéro qui joue la folle-gentille-mais-hystérique-car-droguée, il les traverse avec un visage d'une tendresse pas possible, toujours right on point. Pas trop, pas assez, vraiment juste right on point. Et c'est ce qui séduit dans ce film, c'est sa justesse sans en faire des tonnes. Rien ne coûte cher dans ce tournage, on a filmé dans des trailer parcs, des couloirs d'hôpital, des motels pas forcément crades mais très prolos, une clinique autogérée au Mexique, Dallas Buyers Club est une représentation très fidèle du milieu des années 80, même les scènes de clubs gays sont bien faites, c'est pour dire.

 

Le film parle d'un sujet grave mais McConaughey a un plan d'attaque pour survivre et Jared Leto n'arrête pas d'écouter T.Rex en groovant sur Marc Bolan. Comment résister? C'est un petit film qui parle des prolos de l'époque qui affrontent l'industrie pharmaceutique et la FDA, c'est quand même un tournant. Car le mouvement des clubs d'achat anticipe juste le mouvement d'Act Up qui se crée aux USA en 1987 (c'est d'ailleurs le seul truc qui m'énerve dans le script car je crois que certains visuels ne sont pas d'époque). C'est réellement le début de l'engagement militant face à une épidémie incompréhensible. C'est ce qui rend ce film si surprenant pour les anciens militants. Nous n'aurions jamais pensé qu'un sujet historique si caché puisse devenir un film symbole, exactement comme Brokeback Mountain l'a été il y a 8 ans. C'est un message pour aujourd'hui. Le monde est dans la merde, mais il suffit d'une ou deux personnes pour changer le cours de l'histoire.

 

À votre tour.


Didier Lestrade

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