L'année 2013 de Citébeur

Citébeur est le seul studio porno qui persiste à m'envoyer des DVDs, un geste attentionné qui est très rare en 2014 quand tous les autres studios ont pratiquement cessé d'envoyer leurs produits pour nous submerger d'emails de promo sur telle ou telle scène à télécharger. La VOD dans le porno, c'est finalement la même erreur qui a cloué la production des maisons de disques. Ces dernières ont décidé il y a dix ans de limiter au maximum l'envoi des CDs pour la promotion de leurs artistes, résultat, les journalistes téléchargent illégalement la musique et le support objet disparaît, même quand, parfois, les jeunes redécouvrent le maxi et le CD, même la cassette audio. D'un autre côté, tout le monde est d'accord pour admettre qu'un DVD de porno, ça n'a pas la valeur d'un CD de Neil Young. OK, il y a des bonus dans le DVD, mais ça prend beaucoup de place à la maison. Donc pour rattraper le temps, voici la production de l'année 2013 de Citébeur, vue sous un angle socio.

filet
Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Lundi 27 janvier 2014

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

filet

Citébeur est le seul studio porno qui persiste à m'envoyer des DVDs, un geste attentionné qui est très rare en 2014 quand tous les autres studios ont pratiquement cessé d'envoyer leurs produits pour nous submerger d'emails de promo sur telle ou telle scène à télécharger. La VOD dans le porno, c'est finalement la même erreur qui a cloué la production des maisons de disques. Ces dernières ont décidé il y a dix ans de limiter au maximum l'envoi des CDs pour la promotion de leurs artistes, résultat, les journalistes téléchargent illégalement la musique et le support objet disparaît, même quand, parfois, les jeunes redécouvrent le maxi et le CD, même la cassette audio. D'un autre côté, tout le monde est d'accord pour admettre qu'un DVD de porno, ça n'a pas la valeur d'un CD de Neil Young. OK, il y a des bonus dans le DVD, mais ça prend beaucoup de place à la maison. Donc pour rattraper le temps, voici la production de l'année 2013 de Citébeur, vue sous un angle socio.

I

l y a trois ans, Minorités avait interviewé Stéphane Chibikh, le patron du célèbre studio français qui se spécialise sur les #mecsdescités. On avait discuté du rêve de voir ces acteurs sortir des parkings sous terrains pour du sexe en plein air, avec un peu de soleil, ou carrément à la campagne, ce qui aurait été amusant. Premier constat, depuis, on ne peut pas dire que les laskars ont travaillé sur leur déficience en vitamine D. La mode érotique sur les sneakers et les adorateurs du pied se développe à fond, les mecs baisent avec des cagoules, les films de Citébeur sont connus jusque dans les coins les plus paumés des USA (dans le porno, c'est la banlieue qu'on regarde à l'étranger, think about it Michel Onfray) et on peut même affirmer que dans l'érotica gay, la racaille est de retour, avec le bombers par exemple, et surtout les blousons en cuir noir qui est LA marque vestimentaire de CitéBeur.

Cela fait plus de 15 ans que ça marchait, on assiste désormais à un revival nourri par la nouvelle génération des homos qui baisent comme jamais depuis le début des années 80 — et mieux. Donc Citébeur a sûrement du suivre la demande, qui est désormais internationale. Il y a du porno espagnol qui cartonne, les films anglais cassent la baraque, sans parler de Berlin bien sûr, l'Europe est un Eldorado pornographique. Et quand c'est pas l'Europe, c'est carrément le bled avec Nomades, la suite du vieux Hammam de Cadinot.

 

Cité Beur, c'est grosso modo 5 mondes différents. Il y en a pour les beurs, les blacks, les latinos, les accros des pieds, et aussi une bande dessinée. Pour ne pas vous perdre dans cette overdose de mecs, il est bon de faire les catégories. On commence par le cœur de cible, les méchants fuckers des sous-sols.

 

 

Les stars du CitéBeur

 

Tout studio se doit de développer son écurie et surtout de la découvrir. Dans ce sens, Studiobeur est le seul studio porno qui attire des mecs qui ne trouveraient pas où se caser autrement. François Sagat a pratiquement été découvert ici et chaque année arrive avec une nouvelle vague de mecs. Sans le tremplin de Studiobeur, impossible d'aller voir à l'étranger. Par exemple, Med est si beau, et si efficace même en passif qu'il a été repris par Cazzo et il va voir les Espagnols. Boris, Bitume, Tarek ont eu droit à plusieurs DVDs uniquement tournés autour d'eux sur le mode Boris et ses potes. Il y a donc un effet de capillarité qui montre des types de mecs qu'on n'a jamais vus avant ou qui font partie de l'underground du sexe et du monde de l'escort en France, ce qui est toujours un baromètre révélateur de ce qui se passe en vrai.

 

Cette année, dans le désordre, il y a eu  Maltos et ses potes (« Maltos le cantonnier portugais va te la mettre bien profond! » dit le dos du DVD) qui a la particularité de porter presque toujours une cagoule noire et même son polo. Il y a deux scènes à trois avec où Maltos enlève quand même sa cagoule et met des Ray Bans. Ce n’est pas du tout mon truc mais ce délire de cagoules existe chez d'autres studios. Ici c'est pas vraiment pour garantir l'anonymat, c'est un délire sexuel comme si c'était une cagoule en latex je suppose.

 

Samy la matraque

Depuis 5 ans, la norme rêvée chez les gays, c'est 22 centimètres. C'est devenu une sorte de passage obligé, un minimum syndical. On voit ça partout dans les sites de drague. Donc quand un acteur somme Samy cumule ses 22cm avec une belle gueule et un corps bien foutu, ça se transforme en potentiel international. Citébeur est vraiment un site « prescripteur » comme on dit en termes de mode de la rue, sans bling bling, la version simple, de base.

 

Jordan Fox The French fucker

En voilà un qui est déjà international depuis au moins deux ans avec des productions chez Cazzo et ailleurs. C'est un fucker redoutable, hyper directif quand il se fait sucer mais il est déjà assez connu pour ne pas à en rajouter. La particularité de ce DVD, c'est qu'il parle! Ce qui n'est pas vraiment le cas dans Schyzo où là on est en plein SM de torture où il joue une sorte de serial fucker avec beaucoup de chaines et d'accessoires qui font peur.

 

Kameron Frost, addicted to fuck

OK, 21cm, super mignon mais absolument rien à voir avec le sujet minoritaire de Citébeur. En fait, ce mec est si supercute qu'on dirait qu'il sort d'un vieux Cadinot. Je comprends l'attrait mais rien en comparaison avec les autres stars du studio.

 

John Latino

Ah un DVD avec des scènes en extérieur. OK, bon, c'est comme les vieux films de John Waters, toujours filmé pendant l'hiver avec des arbres sans feuilles mais les mecs ne grelottent pas quoi. John Latino (ce nom!) est un franco-portugais vraiment beau-y'a-pas-à-dire, un peu barbu, plutôt passif qui a la chance de ce faire plusieurs acteurs célèbres comme Jordan Fox, etc. C'est quand même vraiment pour ceux qui aiment sniffer les sneakers.

 

Marshall Paxton

Jeune mec dans le plan sket, avec une première scène de branlette avec un Fleshjack et des dildos. Cette niche est devenue si puissante que tous les studios ont désormais des films ou des scènes qui jouent sur cette attraction. On est déjà avec des pédés qui ont des collections de sneakers mis en avant dans leurs appartes comme les femmes avec leurs Leboutin. Il y a eu l'anglais Scott et Fred Sneaker: l'industrie du sportswear a trouvé un soutien de taille dans le porno.

 

Cooper

Selon l'adage qui veut que les meilleurs films pornos soient réussis quand le passif est très bon, Cooper a eu droit à un DVD pour lui tout seul. « Cooper est un jeune métis qui a beaucoup de style. Belles lèvres, corps finement musclé, très coquin », ce passif soumis répond au cahier des charges de Citébeur.

 

Ryan

Il est de retour et on dirait qu'il a un peu grossi mais ça lui va bien. Là on est dans le Citébeur heaven avec ce Marocain de 24 ans, 22 centimètres, vraiment joli, une bite légèrement courbée, encore un blouson en cuir noir. Un film bien parce que l'acteur principal est presque mignon et c'est un mec qui ne maltraite pas ses partenaires. Cet acteur est typiquement le genre de mec qui devrait être engagé dans des studios à l'étranger. Plein d'appartes ou de pièces bordéliques où on pourrait faire une description sociologique du décors s'il n'y avait pas tant de DVDs à chroniquer, on a pas toute la nuit quoi. Un autre truc amusant dans ce film où l'action se passe devant un faux panneau de toilettes publiques dans le studio avec des faux graffitis. Le dos de la jaquette du DVD annonce du sexe « encore plus bestial et trash », raison pour laquelle le DVD est resté longtemps sous son emballage cellophane. Avec Le retour de Ryan, tout est dans le titre. « 140 min de pur kiff en mode caillera baise hardos dans les caves de teci » dit la couverture du DVD. C'est un peu comme quand vous passez devant le Dépôt à Paris et que vous voyez un immense caliquot qui annonce « 100% BEUR". Je veux dire, même pas 96%?

 

 

Le sujet de la racaille

 

Le fond de commerce de Citébeur, c'est quand même les racailles et c'est le sujet de toutes les polémiques envers la marque. Est-ce une utilisation mercantile d'une minorité ou est-ce au contraire un moyen de rendre cette minorité plus visible? Ce débat dure depuis des années et rien ne peut le régler. Finalement, même si le procédé ne m'a jamais excité, je le mets exactement au même niveau de ce qui se passe aux USA avec les thugs blacks et en Angleterre avec les lads de Triga. On est dans une niche érotique qui concerne des millions de personnes et si Citébeur existe en France, c'est qu'il y a vraiment un besoin identitaire venant de la base, même s'il est aliénant aussi. Dans Lascars en force 3, il y a un assez bon mix ethnique et je me demande toujours ce que ça doit donner pour les étrangers d'entendre des frenchies dire « putain je kiffe ta grosse queue », il va y avoir des samples sur de la techno allemande je suppose.

 

Un truc est certain, les jaquettes des DVDs n'ont pas évolué vers le gentil. Que ce soit pour Matos de Blackos 6 ou Le gang des cagoules 2, on est dans un environnement passif / actif très rigide, pas beaucoup de versalité, les rôles sexuels sont toujours sur le modèle dominant / dominé. Des DVDs comme Blacks 2 Cité reproduisent en fait le monde du hip hop version homo ou plutôt version down low avec comme le dit la jaquette « grosses bites black tourné dans les cités du 93 ». À chaque fois, ce sont des blancs qui sucent et qui se font enculer par les blacks, ce qui est très différent des autres DVDs ethniques du label.

 

Dans ce sens, CitéBeur renforce les clichés sexuels sur ce qu'est supposé être un noir actif ou un beur actif et leur partenaire favori, le blanc passif. Il serait temps de sortir de cet aspect inévitable de la répartition des rôles car on sait que dans la vraie vie, ce n'est plus vraiment ce qui se passe dans la sexualité d'aujourd'hui. On a donc l'impression qu'aux USA, le porno black est révolutionné par les nouveaux studios que sont Rawstrokes et surtout Black Rayne, où le power bottom est si powerful qu'il a une bite dure aussi énorme que le mec qui le prend. Et que la production française s'en tient à une distribution des rôles qui est très raccord avec la société française dans son aspect le plus bloqué. Par exemple, dans la série Bandidos, ce sont des Brésiliens entre eux, mais ces scènes pornos sont du repackaging français de productions brésiliennes. Idem pour la très bonne série des Black Training qui viennent des USA, Chicago souvent. De plus, en ressortant des vieux films de Cadinot, Studio Presse s'élargit vers une mise en avant de tout ce qui est petit minet - pute - gogo boys d'une époque oubliée : Désirs Volés, Age tendre et sexe droits, L'expérience inédite ou Garçon d'étage 2 il n'y a vraiment plus personne pour donner de tels titres à des films pornos. 

 

 

La prévention

 

Ce qui est fascinant dans un tel monde de clichés comportementaux, de racisme à l'envers, de soumission totale face au grand macho black ou rebeu, de cagoules et d'abus, c'est la persistance du préservatif chez Citébeur. On y voit la persévérance de son patron et sûrement le joker qui permet à Citébeur de garder une certaine image de marque intouchable de ce côté. Après tout, la très grande majorité des films safe ne le sont plus vraiment. Même les grands studios qui jurent de rester safe montrent des mecs qui avalent le sperme et les films bareback comme Sean Cody ne cessent de populariser une sexualité sans préservatif, mais pas aussi crade que les jeux de contamination de Treasure Island Media, Raw Fuck Club ou Breed Me Raw.

 

Alors pourquoi Studiobeur reste safe, et surtout en 2013, une de ces années de basculement de la sexualité gay non protégée? Il doit y avoir énormément de pression sur ce studio pour qu'il abandonne la capote. On doit suggérer à Stéphane Chibikh de créer au moins une autre sous-division de son catalogue avec des vidéos de mecs de cité qui baisent bareback. Ben non. On pourrait croire que c'est un calcul stratégique pervers. Mais si Citébeur arrêtait d'être safe, personne n'en ferait un scandale. Il faut tout simplement voir dans cette fidélité à la capote le message ultime du patron de la boite envers sa clientèle et même, qui sait, ses acteurs. OK, faites ce que vous voulez, mais si vous êtes tout en bas de l'échelle sociale, au moins essayez de ne pas choper le VIH.

 

Et ça, vous pouvez le tourner dans tous les sens, même avec cynisme, en 2014, c'est carrément courageux.


Didier Lestrade

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter