Rester vivant dans 20 ans — le manuel

Faire les bons choix est une obligation dans nos sociétés où l’individu est officiellement responsable de lui-même, dans un environnement changeant et de plus en plus chaotique, et où le collectif est systématiquement sabordé. D’où le succès du livre de Noreena Hertz, Eyes Wide Open, sur la meilleure façon de prendre les moins mauvaises décisions pour ne pas trop rater sa vie. Ce qui m’a frappé en le lisant est que l’essentiel des facteurs décisionnels essentiels nous échappent. En tous cas en tant qu’individu. Comment rester vivant dans 20 ans dans de telles conditions ?

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Dimanche 19 janvier 2014

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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Faire les bons choix est une obligation dans nos sociétés où l’individu est officiellement responsable de lui-même, dans un environnement changeant et de plus en plus chaotique, et où le collectif est systématiquement sabordé. D’où le succès du livre de Noreena Hertz, Eyes Wide Open, sur la meilleure façon de prendre les moins mauvaises décisions pour ne pas trop rater sa vie. Ce qui m’a frappé en le lisant est que l’essentiel des facteurs décisionnels essentiels nous échappent. En tous cas en tant qu’individu. Comment rester vivant dans 20 ans dans de telles conditions ?

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es histoires de décisions mal prises ayant des conséquences énormes abondent : le fond de l’écran du présentateur est vert et les actions dont il parle montent, quand le fond est rouge, elles descendent. On achète une maison pour la pièce supplémentaire pour héberger la belle-mère qui ne vient jamais, ou bien parce que l’odeur de gâteau dans la cuisine nous rappelle de bons souvenirs.

Il est effectivement possible, après avoir lu son livre, de prendre de meilleures décisions, plus rationnelles, bien informées. Je synthétise ici pour ceux qui n’ont pas le temps de tout lire : ne pas oublier le contexte et la façon dont nous avons appris à analyser les choses ; chercher l’expertise là où elle est, et pas forcément chez les experts officiels ; utiliser internet avec intelligence ; se plonger dans les chiffres et les statistiques ; se méfier de notre corps et ses faiblesses quand on doit prendre des décisions ; écouter les dissidents et encourager la diversité.

 

Noreena Hertz est une grosse geekette, elle adore les articles scientifiques, écrit des livres vraiment impressionnants, mais elle a l’honnêteté de son intelligence et son bouquin permet de voir les choses comme elles sont. Ce qui m’a frappé, quand j’ai réfléchi aux décisions que j’ai prises pendant ma vie d’adulte, c’est que beaucoup étaient liées à un contexte dans lequel je n’avais que très peu de marge de manœuvre. 

 

J’ai donc fait comme Hertz nous recommande et je me suis plongé dans les chiffres, j’ai parlé à beaucoup de gens ayant de l’expertise, pas forcément officielle, et j’ai bien laissé tout reposer. J’ai décidé de découper mes champs de décisions en tranches : vie personnelle, vie professionnelle, vie citoyenne. Pour la vie personnelle, il faut choisir où on veut vivre, avec qui, sous quelles conditions. C’est à la fois le champ le plus trivial mais le plus miné. J’imagine que mes décisions sur ce champ ne vous intéressent pas énormément.

 

 

Politique = Chaos

 

Par contre, je me suis penché sur la vie professionnelle, parce que je jusqu’à maintenant je me suis retrouvé dans des professions qui sont en train de disparaître, ou de changer fortement. Il y a deux facteurs principaux : les décisions politiques et les mutations technologiques.

 

Les décisions politiques sont les plus difficiles à anticiper, parce qu’une majorité politique peut défaire ce qu’une autre majorité a fabriqué auparavant. Pire, dans beaucoup de pays, les forces politiques dominantes ne correspondent pas forcément aux forces sociales puissantes. On le voit bien avec un Occident dominé par des élus néolibéraux faisant de leur mieux pour creuser les inégalités, que ce soit au niveau national ou européen, alors que les Occidentaux rêvent d’une système social ultra-égalitaire de type scandinave.

 

La tendance actuelle est à une hystérisation du politique, c’est à dire une succession de crises violentes, avec des solutions parfois invraisemblables à des problèmes qui n’existent pas forcément, pour satisfaire une opinion chauffée à blanc par des problèmes auxquels les élus ne veulent/peuvent pas s’attaquer.

Mon expérience personnelle est que les branches professionnelles qui dépendent financièrement le plus de la politique sont aussi celles qui sont le plus fragiles : presse, recherche, culturel, agriculture, industriel subventionné…

 

J’ai personnellement vécu l’anéantissement financier d’institutions culturelles ou de recherche après une décision politique. J’ai fait l’erreur d’y attacher ma carrière professionnelle (je ne suis pas le seul). Si vous voulez manger et pouvoir payer votre loyer dans le futur, la question qui s’impose est donc : dans quelle mesure mon avenir professionnel dépend-il des aléas politiques ? 

 

 

Remplacé par des machines, ou pas

 

Le deuxième facteur important est les mutations technologiques. La Poste en est un bon exemple : comment maintenir un service de transmission du courrier bénéficiaire avec le développement des emails et des messageries instantanées ? On peut choisir de garder une Poste qui n’est pas basée sur la rentabilité (pour des raisons politiques ou culturelles), ou de la faire disparaître péniblement (comme en ce moment partout en Occident).

 

Un article sorti il y a deux jours (I know...), The Future of Employment: How Susceptible Are Jobs To Computerization?, essaye de prévoir quelles branches sont le plus à même de disparaître. La presse américaine l’a repris avec beaucoup de panique : d’ici 20 ans, la moitié des emplois actuels seront assurés par des machines. 

 

Cette angoisse n’est pas du tout infondée : la « reprise » américaine actuelle ne produit quasiment pas d’emplois. Dans le cycle classique de création/destruction qu’on observe généralement après une cassure technologique majeure, les créations d’emploi repartent à la hausse après une période d’ajustement. Et aujourd’hui, cette période d’ajustement commence à être très longue. Pire : si on en croit l’article de Frey et Osborne, l’essentiel des automatisations n’a pas encore eu lieu, et on est donc encore très loin de la fin de la purge.

 

Pour résumer rapidement, les deux chercheurs isolent les activités qui peuvent être facilement automatisées, et celles dont les technologies actuelles ne peuvent pas encore s’occuper correctement. Tout ce qui est manuel et répétitif entre dans la première catégorie (les usines Lights Out, où des robots fabriquent de tout), mais aussi le transport (Google Car), les tâches administratives, la vente (Amazon) et les services (les apps).

Par contre, là où les interactions humaines sont importantes et complexes, les machines viennent délester les humains des tâches ingrates mais ne peuvent pas les remplacer (voir figure III p. 37) : le management, les affaires, la science, l’éducation, les métiers créatifs, la santé.

 

Avant même que cet article vienne confirmer ce qui avait été soupçonné par beaucoup, j’avais décidé de devenir prof de français ici aux Pays-Bas justement parce que je pressentais que je n’étais alors pas remplaçable par une machine. Même la question des traductions automatisées (il y a des apps incroyables qui lisent et écoutent et vous traduisent tout instantanément) ne va pas me faire disparaître en tant que prof de français : d’apprentissage d’une ou plusieurs langues reste un must éducatif tant le développement cognitif en dépend (ce n’est pas pour rien qu’on apprend toujours le latin et le grec ancien dans les meilleurs lycées). En fait, je pense que certains profs (les plus mauvais) vont être remplacés par des machines, et que les élèves les plus défavorisés risquent de se retrouver sans vrais enseignants (qui coûtent cher) mais avec une tablette comprenant des jeux « éducatifs » (qui ne coûtent pas grand chose). 

Cette année déjà (j'ai la chance d'enseigner dans un lycée très à la pointe), les tâches peu gratifiantes de répétition (apprentissage du vocabulaire et des verbes) sont déjà prises en charge, tout comme la correction des contrôles et la vérification des devoirs. Je ne vais pas m’en plaindre. Ça me laisse plus de temps de qualité avec les élèves.

Le problème est qu’à part certains postes hauts placés dans le management ou dans la finance, la plupart des métiers qui ne seront pas automatisés sont plutôt mal payés.

 

Je résume : la moitié des emplois vont disparaître, et la plupart de ceux qui restent sont dans des échelles de salaire les plus basses, souvent contrôlés par la politique. Pas de quoi créer une « reprise »…

 

 

Mort du collectif = Mort collective ?

 

Il reste un dernier facteur que je trouve terriblement angoissant, sur lequel j’ai très peu de marge de manœuvre : le modèle économico-politique. On sait désormais que le « réchauffement climatique » pourrait être renommé « cancer climatique », que les biotopes sont détruits à une vitesse phénoménale, que notre système économique est mortel et mortifère, et qu’une crise énergétique majeure a commencé.

En tant qu’individu, j’ai très peu de pouvoir, tant ce qui est décidé par les élites à Pékin, Bruxelles et Washington s’impose au reste de la planète.

 

J’ai pris les décisions que je pouvais prendre, en votant comme je pouvais, en n’ayant ni voiture ni maison secondaire, en devenant végétarien et en essayant de limiter ma consommation énergétique. Mais pour le reste, je suis coincé. 

Cette semaine, un prof d’économie très connu aux Pays-Bas a appelé le peuple à la désobéissance civile : « [Cette crise] est causée par des politiciens qui s’accrochent à leurs médecines médiévales — des saignées jusqu’à ce que le patient décède — qui nous avait déjà menées à la crise des années 1930 et une guerre mondiale. Combien de temps allons-nous supporter cette incompétence ? N’est-il pas temps pour la désobéissance civile ? »

 

On peut étendre son analyse à la gestion de l’humain et du naturel : combien de morts, combien de dépressions, combien de territoires dévastés va-t-il falloir avant que des décisions soient prises ? 

 

 

Si je fais de mon mieux pour vivre encore dans vingt ans, j’aimerais ne pas y être le seul. En dehors de mes décisions personnelles que j’essaye de prendre de façon aussi juste et rationnelle que possible, il y a des décisions collectives à prendre, et je ne vois pas comment ni par qui elles vont être prises. Et c’est cela qui m’angoisse vraiment.


Laurent Chambon

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