Lesbiennes des townships sud-africains : De la violence sexuelle au projet communautaire

En Afrique du Sud, des réalités extrêmes se côtoient et se confrontent au quotidien. Le mariage homosexuel y est légal depuis 2006, (avancée législative cohérente avec la Constitution inclusive de 1996 condamnant toute discrimination sur la base, notamment, de l’orientation sexuelle) mais les viols y sont aussi statistiquement les plus nombreux, symptômes d’une crise de la masculinité dans une nation encore en pleine construction depuis la fin de l’apartheid. Ceux dirigés contre les lesbiennes ont hérité du terme de « viol correctif », autrement dit, de la violence sexuelle perçue comme un correctif à la déviance sexuelle de ces femmes, considérées comme des traîtresses à leur pays, et à leur race. Cette expression utilisée par les médias occidentaux contribue largement au processus de victimisation de ces femmes qui déploient un militantisme actif, et notamment contre le VIH, pour faire changer les mentalités et être insérées non plus légalement mais aussi socialement dans la nation sud-africaine.

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Mélanie Vion

par Mélanie Vion - Dimanche 19 janvier 2014

23 ans, étudiante passée par Paris I et Columbia University, elle est passionnée par les gender studies, le continent Africain et accessoirement grande fan de disco. Engagée dans l’associatif, elle est particulièrement sensible aux différentes questions de santé sexuelle et d'empowerment des femmes.

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En Afrique du Sud, des réalités extrêmes se côtoient et se confrontent au quotidien. Le mariage homosexuel y est légal depuis 2006, (avancée législative cohérente avec la Constitution inclusive de 1996 condamnant toute discrimination sur la base, notamment, de l’orientation sexuelle) mais les viols y sont aussi statistiquement les plus nombreux, symptômes d’une crise de la masculinité dans une nation encore en pleine construction depuis la fin de l’apartheid. Ceux dirigés contre les lesbiennes ont hérité du terme de « viol correctif », autrement dit, de la violence sexuelle perçue comme un correctif à la déviance sexuelle de ces femmes, considérées comme des traîtresses à leur pays, et à leur race. Cette expression utilisée par les médias occidentaux contribue largement au processus de victimisation de ces femmes qui déploient un militantisme actif, et notamment contre le VIH, pour faire changer les mentalités et être insérées non plus légalement mais aussi socialement dans la nation sud-africaine.

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lus pessimiste que Laurent Chambon, il ne me semble pas que la sortie de l’apartheid ait signé la véritable actualisation d’une nation arc-en-ciel, où une unité nationale harmonieuse surgirait soudainement des ravages d’un régime unique dans sa violence physique, morale et législative sur le continent Africain. Bien sûr, il y eu Mandela, mais la réalité est encore à la reconstruction. Et à la guérison.

Mandela a impulsé la création d’une société vierge de toute discrimination, pour remédier à celles, nombreuses, qui avaient dominé la société Sud-Africaine – et particulièrement sa population noire – pendant l’apartheid. Et inscrire dans la nouvelle Constitution de 1996 l’interdiction des discriminations liées à l’orientation sexuelle était une première, non seulement sur un continent traversé par une homophobie souvent violente, souvent répressive, mais une première mondiale aussi. Cependant, la fracture qui divise la société sud-africaine ne repose pas seulement sur des différences de statuts sociaux. D’autres dynamiques sociales ont émergé et contredisent l’actualisation d’une société post-sexiste. Particulièrement dans un pays où une femme sur trois est confrontée au viol « au moins » une fois dans sa vie, pour n’user qu’une fois des statistiques qui ont tendance à réduire les femmes Sud-Africaines à une masse de proies sexuelles en puissance.

 

En effet, si le mariage homosexuel est légal depuis 2006, au lieu d’un progrès sociétal, celui-ci s’impose comme une rupture, en inadéquation avec les dynamiques sociales qui tendent vers la propagation de nouvelles formes de masculinité souvent violentes,  incluant la soumission des femmes, et une socialisation à la féminité dépendante de ces masculinités écrasantes. Cette féminité soumise s’imposant comme la seule féminité acceptable. Quand la production de féminités alternatives a lieu, c’est avec la menace réelle de la violence masculine. Il n’y a qu’une féminité. Une seule façon d’être femme. Les déviantes doivent être corrigées pour ne pas perturber une communauté encore fragile, en plein processus de construction identitaire. 

 

 

Petit retour en arrière

 

L’apartheid a imposé à ses citoyens un véritable contrôle de leur sexualité. De nombreux amendements (comme les Immorality Acts de 1927 et 1957) ont contribué à la restriction des relations sexuelles entre les citoyens sud-africains blancs et noirs, pour préserver une division raciale nécessaire à l’assise idéologique du régime.

 

Dans ce cadre, il s’agissait surtout de contrôler le corps noir, et particulièrement celui des hommes, perçu comme bestial et déviant par nature. C’est tout un système qui a été mis en place pour contenir leur sexualité pensée comme débridée et violente. Et c’est tout naturellement que ce système les a émasculés, pour autant que ces hommes n’avaient non seulement pas de prise dans l’espace public en tant que noirs, mais aussi et surtout pas de prise sur leur espace privé, et particulièrement sur leur sexualité. La fin de l’apartheid signe alors le début d’une crise de la masculinité qui se déploie dans la violence, prenant racine dans les townships où la pauvreté économique de la population noire perdure malgré l’écroulement du régime  La fin de l’apartheid ouvre en fait sur le passage d’une masculinité noire bridée par le législateur blanc à des masculinités violentes qui soumettent (et en particulier les femmes), et tolèrent difficilement celles et ceux qui sortent des stéréotypes patriarcaux.

 

Cette masculinité n’est pas imposée par le haut, par le législateur, mais émerge « du bas », des dynamiques sociales elles-mêmes, échappant même à ce législateur qui semble impuissant à imposer son contrôle social. En lieu et place de la loi, c’est la norme qui devient instrument légitime de sanction et la population s’autorise à rectifier ceux qui y échappent, dont les homosexuels. Ainsi donc, les discours normatifs construisant de nouvelles formes de masculinité violentes qui fédèrent les hommes noirs dans leur répression de l’homosexualité – dans des processus de socialisation à la masculinité reposant sur la perception d’une masculinité active contre une féminité passive – conduisent une certaine partie de la population à perpétrer les viols dits « correctifs » perçus comme légitimes malgré l’interdiction législative (sur ce point, voir le Hate Crimes Act de 2000).

 

 

Loi inclusive vs discours excluant

 

Interdire les crimes de haine ne conduit ainsi pas à la diffusion d’un discours acceptant pleinement l’homosexualité. Au contraire, celle-ci est largement pointée du doigt sur le continent Africain, de façon extrême comme en Ouganda (avec la légalisation de la peine de mort pour toute personne « suspectée d’homosexualité »), mais l’Afrique du Sud n’échappe pas à cette rhétorique. (NB : Jacob Zuma, l’actuel président, considère l’union des homosexuels comme un « déshonneur ».)

 

L’homosexualité n’est pas pour autant un import colonial. Et l’Afrique hétérosexuelle est un mythe. Non seulement les pratiques homosexuelles font partie intégrantes de certaines traditions coutumières, mais elles sont aussi tolérées dans de nombreuses communautés. Cependant, se définir homosexuel et avoir des pratiques homosexuelles sont deux choses différentes car affirmer « être homosexuel » force  l’élaboration d’un cadre juridique et sous-entend un projet de vie qui exclue l’hétérosexualité.

 

Et c’est bien cette conception « occidentale » de l’homosexualité –l’homosexualité en tant qu’identité – qui est rejetée par une partie des politiciens et de la société, quand les pratiques sont tolérées depuis longtemps. Affirmer que  l’Afrique est authentiquement hétérosexuelle est autant une imposture historique qu’une stratégie politique. Les pays qui prônent ce discours cherchent à se distancier de l’Occident et à se réapproprier une histoire nationale, des traditions, des habitudes en rupture avec l’influence du colonisateur durant et après la colonisation, dans un contexte d’uniformisation mondiale des valeurs.

 

Par ailleurs, cette instrumentalisation politique de l’homosexualité qui vise à maîtriser l’influence de l’extérieur a de lourdes conséquences internes. En effet, un pays comme l’Afrique du Sud a longtemps échoué face aux politiques publiques qui devaient être mises en œuvre au regard des enjeux contemporains, et particulièrement celui du VIH, problématique majeure depuis la fin de l’apartheid.  En effet, le VIH reste profondément stigmatisé et attaché aux relations sexuelles entre hommes, et ce depuis la présidence de Thabo Mbeki. En 2000, celui-ci a tenu des discours assimilant VIH et sexualité déviante, et nia plusieurs fois que le VIH puisse être à l’origine du sida. En affirmant ceci publiquement, il permit non seulement la propagation des préjugés envers les homosexuels, mais il retarda aussi la mise en place de programmes de santé publique efficaces pour lutter contre la pandémie.

 

Cette stigmatisation publique des homosexuels, ainsi que la négation de certaines voies de transmission du VIH, ont contribué à propager certains stéréotypes sur les homosexuels, de même qu’ils ont renforcé la société patriarcale pour autant que ces discours vont dans le sens d’une société hétéronormée et « respectable » (car les deux vont souvent ensemble). Et une société où la sexualité demeure taboue et les politiques de santé publique exclusives est une société qui renforce le système patriarcal car elle empêche toute possibilité pour les femmes d’avoir le contrôle sur leurs corps et leur(s) sexualité(s).

 

 

Sortir du statut de victime: le(s) militantisme(s) Butch

 

C’est donc logiquement que les lesbiennes Butch sont violemment réprimées. Investir l’espace public avec une apparence masculine lorsque l’on est une femme, et assumer dans un même temps son orientation homosexuelle, est déjà un acte militant, surtout dans les townships ou la protection policière est moindre, et les différentes affirmations violentes d’une nouvelle masculinité les plus violemment exprimées. On milite pour son homosexualité en tant que partie intégrante de sa propre identité. Même si ce militantisme n’est pas structuré.

 

Et c’est par le viol que les lesbiennes sont rectifiées, et particulièrement les Butch, qui échappent complètement aux critères idéologiques de féminité, socialement, et dans leurs pratiques sexuelles. Il n’y a qu’une féminité. Il n’y a qu’une sexualité. Pour être femme, il faut être pénétrée par un homme. Pour le redevenir aussi.

Cependant, non seulement le viol « correctif » (ou « curatif ») ne signe pas une transformation de la sexualité de ces femmes, mais il peut être l’un des déclencheurs de leur militantisme.

 

Paradoxalement, l’expérience du viol pour les lesbiennes peut permettre de sortir du silence (celui des femmes, celui des lesbiennes, celui des victimes de viol) dans la mesure où il n’est pas seulement vécu comme une violence contre son propre corps, mais potentiellement contre les corps de toutes les femmes, et de toutes les lesbiennes. Lungile Cleo Dladla, lorsqu’elle raconte son histoire dans un blog militant de lesbiennes de Johannesburg, ne dénonce pas seulement la violence exercée sur son corps, mais le fait qu’il soit révélateur d’un système sud-africain dysfonctionnel à l’égard des lesbiennes et des femmes en général. C’est aussi après ce viol qu’elle s’engage dans la lutte contre le VIH : loin de la reléguer au seul statut de victime, le viol, parce qu’il est dirigé contre ce qu’elle représente et non seulement contre ce qu’elle est elle individuellement, l’a poussée à s’investir, montrant la nécessité d’une refonte du discours sur l’homosexualité en Afrique du Sud, de même que sur la sexualité en général, et le besoin de lancer de nouvelles actions.

 

Ainsi les lesbiennes participent-elles de la recomposition des réseaux sociaux dans l’espace post-apartheid, en communiquant autour de leurs problèmes, aussi bien par un biais associatif (comme dans le blog Inkanyiso qui publie de nombreux articles autobiographiques)  mais aussi artistique comme avec le travail de Zanele Muholi, photographe et militante LGBT de Johannesburg qui dans Faces and Phases, expose une série de portraits de lesbiennes Butch et noires des townships. Il s’agit ici de leur donner une visibilité en les montrant simplement et avec dignité, et non liées indubitablement à la violence à laquelle elles sont soumises au quotidien.

 

La composition de ces réseaux est le fruit d’une jeunesse homosexuelle de plus en plus engagée et soucieuse de son intégration dans une société qui la réprime. L’équipe de football Thokozani de Durban (qui a notamment participé au Foot for Love en juin 2012), composée exclusivement de lesbiennes noires des townships en est un exemple : en cherchant à nouer des liens avec les membres de la communauté dans laquelle les sportives vivent, de les sensibiliser à leur quotidien, elles montrent finalement qu’elles ne sont pas étrangères à la culture sud-africaine comme la philosophie du Ubuntu[1] (ou du vivre-ensemble) si chère à Mandela, et peuvent être productives dans un processus de construction national encore en cours.

 

Au final, il est peut être aussi là le miracle sud-africain, dans la diversité des pratiques associatives, des engagements, des actions individuelles et ponctuelles, qui reposent sur la volonté de toujours nouer l’individuel au collectif, et, à l’image de Mandela, non pas de construire contre, mais avec celui qui opprime et rejette.


Mélanie Vion

Notes

[1] “In Ubuntu, the southern African sociocommunal philosophy, individual existence is expressed through communal interdependencies, sharing, reciprocal obligations, and responsibilities. Therefore, in Ubuntu freedom is circumscribed by belonging in a community, primarily referenced through kinship.” In Mikki van Zyl, Are Same-Sex Marriages UnAfrican? Same-Sex Relationships and Belonging in Post-Apartheid South Africa, Journal of Social Issues (2011), p337

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