Angles Morts : ce que fut l’après-Marche de 1983 et ce que sera l’après-loi Taubira

Revenir sur le dialogue entre Houria et Madjid concernant le rapport entre les communautés LGBT et Indigènes, c’est revenir sur des questions plus profondes que les réactions que cette discussion a suscitées. Parce que, qu’on le veuille ou non, les combats des uns résident dans l’angle mort de l’autre.

filet
Mohamed Belhorma

par Mohamed Belhorma - Dimanche 15 décembre 2013

32 ans. Formation en Biologie (écologie, éthologie), Histoire de l'art (métiers de l'exposition) et en muséologie (DEA). Milite pour un réel accès aux espaces culturels en partant du principe que la culture est la seule richesse et qu'il faut une nouvelle approche plus ouverte de l'exposition et des média.

filet

Revenir sur le dialogue entre Houria et Madjid concernant le rapport entre les communautés LGBT et Indigènes, c’est revenir sur des questions plus profondes que les réactions que cette discussion a suscitées. Parce que, qu’on le veuille ou non, les combats des uns résident dans l’angle mort de l’autre.

C

ontrairement à ce qu’on cherche généralement à faire croire, le dialogue entre ces deux militants — dont la symétrie et la résonance des textes ne constituent pas un hasard - révèle encore une fois que c'est un sujet ni nouveau ni périphérique pour ces deux communautés.

C’est ce genre d’interstices et d’angles morts qu’à utilisé le pouvoir colonial d'hier et d'aujourd’hui comme outils de contre-insurrection entre, par exemple, Amazigh et arabe Utu et Tutsi dans laquelle vient se lover et se réchauffer la nouvelle culture de l’extrême droite.

 

C’est d’abord l’histoire d’un comportement et d’une attitude vis-à-vis des LGBT. Un comportement dont on a pris l’habitude de l’associer à une autre minorité « N’est-ce pas Houria, qu’il ne fait pas bon être gay en banlieue ». Surtout maintenant que la loi du mariage pour tous est votée, on court vite se classer du bon coté de la civilisation car on vaut mieux que ces « islamistes ». Les civilisés ont voté la loi et peut importe ce qui s’est passé pendant ce vote.

Si ce processus vous paraît irréel au regard du rejet encore vif de cette loi en France, lisez Laurent Chambon sur l’histoire du mariage pour tous aux Pays-Bas au retournement idéologique des gays vers l’extrême droite. Son livre explique d’ailleurs pourquoi le profil bas de Marine face aux manifestations des anti-mariages se transformera pour la prochaine présidentielle en investissement profitable sur le long terme.

 

D’ailleurs Venner comme explication de son suicide critique la loi Taubira d’abord comme une porte ouverte aux hordes islamistes et peut importe que ces islamistes soient en fait d’accord avec lui. Sans oublier le passage de la critique de la loi vers la critique ad hominem de Taubira maintenant que la loi est promulguée.

 

Je ne peux donc qu’être d’accord avec Houria. C’est un débat auquel on a cherché à forcer la participation indigène, dans le sens ou la critique faite au PIR durant le débat ne peut et ne doit être prise que comme une préfiguration de ce que sera l’utilisation du mariage pour tous comme futur outil d’essentialisation par ceux-là même qui l’ont combattu.

 

Il n’empêche que le texte d’Houria porte également en lui une lecture des gays indigènes identique à celle de Christine Delphy concernant les trans et de ce fait, révèle le même paradoxe concernant le rapport d’une minorité à une autre.

Dans ce paradoxe, je vois le texte de Madjid comme une mesure et une balance des deux mondes et surtout l’explication d’une situation particulière au sein des deux univers. Pour généraliser, les deux auteurs, en faisant partie de plusieurs minorités, ont combattu deux à trois fois plus que les autres. Ces militants ont été « les meilleurs d’entre nous », comme le rappelle de son côté le texte d’Houria au sujet du rôle des femmes Indigènes.

 

À l'origine, mon texte devait être plus une réponse à Houria mais finalement, ce n’est plus nécessaire, ce texte du nègre inverti is just so perfect. Tous les militants du PIR et de la BAN devraient le lire.

 

La conversation entre Madjid et Houria m’a replongé dans une autre conversation, celle-là entre un maquereau noir qui a mis en esclavage ses sœurs pour pouvoir vivre comme un blanc et qui raconte sa vie et une féministe noire et bisexuelle.

 

 

Sapphire et Iceberg Slim

 

Cette lecture de Pimp par une black féministe est un concentré de la domination patriarcale intracommunautaire qui m’a fait réaliser qu’il y avait un sujet fondamental soulevé par l'échange entre Madjid et Houria. Nous sommes dans un moment particulier de la lutte des indigènes en France où la question des minorités au sein des indigènes conditionne l’avenir et le succès de la lutte indigène, exactement comme elle a conditionné la lutte des noirs, des gays et des féministes américains dans les années 70.

 

Iceberg Slim est un funambule du style bien sûr, il sait marcher entre le banal et l’extraordinaire et ce qui nous concerne, c’est son art de nous tenir en équilibre au-dessus des interactions inégales et multiformes entre les différentes minorités. Slim parle de Pimp comme une autobiographie mais cette histoire est plutôt un récolement du folklore et des règles du jeu urbain afro-américain, comme le souligne Sapphire.

 

« Ses Règles du Jeu trouvaient même une justification dans une société chaotique où un officier de police pouvait coller le canon d’un pistolet sur la tête d’un Noir et prétendre qu’un spasme de l’index avait conduit à l’assassinat d’un innocent ».

 

C’est bel et bien en tant que féministe que Sapphire apprécie l’énumération froide de l’extrême violence faite aux femmes par Iceberg Slim.

 

Car ce qu’apporte Slim, Sapphire ne l'a pas trouvé chez des auteurs féministes même noirs de cette époque ni chez les partis et militants noirs de son temps.

Pour la simple raison que Slim est d’abord un auteur naturaliste et, malheureusement pour lui, ses œuvres étaient publiées en pleine éclosion de la fierté et du pouvoir noir aux Etats-Unis (l’époque « Say it loud… » de la black fashion assortis à la fière afro). Les afro-américains se battaient sur tous les fronts et ne baissaient plus la tête comme le note Sapphire : « Les Noirs alors, n’aimaient pas qu’on leur rappelle que leurs femmes se faisaient « vider les tripes » à coups de couteau par des hommes noirs.” Les Nationalistes noirs nous appelaient les « reines noires » et dénonçaient les mauvais traitements que les femmes noires, hispaniques ou indiennes subissaient aux mains de l’homme blanc, mais les mains qui avaient jeté dans une boîte à ordures le cadavre de Karen Small, ma meilleure amie, étaient bel et bien des mains noires. Et pendant que ces mêmes Nationalistes protestaient avec les Pan-Africains contre la tendance à présenter les Noirs comme des « personnages malfaisants », Iceberg décrivait un monde dont nous savions tous qu’il était bien réel. »

 

 

1984

 

À l’heure des commémorations plus ou moins sincères de la Marche de 1983, ce silence me rappelle un autre silence. Celui des lendemains de la marche, de la « catastrophe ».

En parallèle à la mise sous silence des militants Indigènes de la marche comme les poursuites judiciaires et les menaces subies par Toumi tuant « l’icône » pendant que SOS prenait la voix, on a veillé a ce que les portes voix se taisent.

 

Il y a eu ce silence compliqué et complexe de notre communauté indigène face aux massacres du duo héroïne/sida. On peut qualifier ce trou noir de pudeur, de honte, on peut le justifier ou non, mais la réalité, c’est que SOS Racisme a bénéficié de la destruction de la génération des marcheurs par un fléau qui, dans les quartiers, était passé sous silence.

 

Les corps faméliques qu’on voyait de temps en temps fumer une cigarette en bas des tours, on savait que ces zombies c’était le grand frère d’untel ou le cousin d’un autre. On ne savait pas ce qu’ils avaient, on ne savait pas que les grands se piquaient ou qu'ils étaient « malades ». On ne savait pas qu'ils étaient aussi nombreux et puis un jour leurs familles partaient au bled pour un enterrement. Leur traces se perdent dans les familles morcelées et détruites. Les solidarités familiales et communautaires ont été ravagées.

 

On commence à peine à aborder l’histoire de la marche. Cette après-marche qui a vu la manipulation du mouvement indigène entrer en collision avec ce qui a détruit un tissu social et des familles entières a démultiplié la précarité et rendu tout, absolument tout, encore plus difficile et compliqué. Nous avons encore du mal à mesurer les dégâts de cette après-marche. Mais je sais maintenant que son impact sur la vitalité des quartiers a été monstrueux. D’ailleurs, depuis, même la question de la religion doit être mesurée à l’aune de ce que vivaient les gens dans ce triangle : mépris de race et de classe, massacre sanitaire et paternalisme politique.

 

Ce qu’on ne doit pas oublier, c’est que durant cette période de K.O, c’est le combat des LGBT contre le sida qui nous a permis directement et indirectement de colmater les brèches. Ce n’est pas à moi de raconter cette histoire, mais si on salue les Héros de la Marche aujourd’hui, il ne faut pas oublier les héros de l’après-marche (souvent les mêmes d’ailleurs : LGBT, toxicomanes quasiment tous Noirs ou Maghrébins). La majorité d’entre eux n’est pus là et il serait temps que ceux qui les ont connus nous en parlent. Mais surtout que ce combat d’Indigène soit pris en considération.

Ce furent les troupes LGBT qui l’ont mené directement pour les Indigènes dans les quartiers et indirectement par la communauté LGBT dans sa globalité.

 

 

En attendant de vous lire sur le sujet, ma conviction, en tant qu’Indigène, ce n’est pas de discuter dans un premier temps de l’intérêt ou non du coming-out pour les LGBT des quartiers ou de la question de l’impérialisme gay. C’est aux LGBT indigènes d’y répondre en bloc et pour cela leur combat doit exister et avoir sa juste place comme composante de la question raciale et coloniale en France.

Il est juste de se souvenir, au nom de nos morts, de l’intrication de nos combats : aux gays de ne pas oublier ce que la lutte pour la fierté et l’émancipation doit aux combats des droits civiques qui leur ont donné naissance (oui, je dis bien donner naissance).

Aux indigènes surtout français de ne pas oublier que la communauté LGBT est la minorité qui compte des victoires lors de ces fameuses années pourries 80-90, en particulier ce fameux combat invisible contre la drogue et le sida de l’après-marche.

 

Ces victoires signifient un savoir faire militant qui a fait ses preuves. Il ne faut avoir aucun état d’âme à les intégrer dans des innovations décolonniales nécessaires maintenant que l’extrême droite a muté pour maîtriser le métapolitique au point que le concurrent du PIR et de la BAN dans les quartiers c’est E&R, et que la communautés LGBT n’est plus du tout un bastion du progressisme.

La question des luttes inter-minoritaires n’est pas une nouveauté mais bien une réalité depuis le début du 20ème siècle. La question est et sera : choisirons-nous de faire de ce lien une force ou une faiblesse chez l’autre?

 

Si certaines structures comme les Indivisibles et Minorités ont pour moi déjà répondu, je pense que la balle est dans le camp de tous les autres mouvements et communautés de proposer également une approche décoloniale pour que cette question ne soit plus une arme contre nous.


Mohamed Belhorma

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter