La ferme de mon père en Algérie

Il y a un mail qui est ouvert sur le bureau de mon ordi depuis deux mois. Je le laisse ouvert pour ne pas l'oublier, comme un rappel quotidien car il faut que j'en fasse quelque chose. Tous les matins, quand j'allume l'ordi, il est là, il me dit bonjour. Il montre les photos de la ferme de mon père à Mahdia, en Algérie.

filet
Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 15 décembre 2013

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

filet

Il y a un mail qui est ouvert sur le bureau de mon ordi depuis deux mois. Je le laisse ouvert pour ne pas l'oublier, comme un rappel quotidien car il faut que j'en fasse quelque chose. Tous les matins, quand j'allume l'ordi, il est là, il me dit bonjour. Il montre les photos de la ferme de mon père à Mahdia, en Algérie.

P

our faire court, disons qu'un ami de ma sœur est allé faire des repérages en prévision d'un film. Il s'est approché de Mahdia et, arrivé sur place, il a commencé à demander son chemin au hasard. Ça n'a pas été facile mais dans la campagne, il a fini par rencontrer un homme qui lui a répondu « Tu cherches la ferme d'Hubert? Elle est par là ». Un peu plus loin, au milieu de la plaine du Sersou, il y avait la ferme de mon père, cinquante ans plus tard, qu'il occupait de temps en temps.

Dans l'inconscient des pieds-noirs, il y a toujours ces histoires fatigantes qui se colportent sans cesse sur « Notre maison est en ruines » ou « Ils n'ont pas su entretenir la ferme » ou le sempiternel « Tout est à l'abandon ». Depuis tout petit, j'ai frémi de sarcasme et de colère face à ces commérages, comme si la guerre d'Indépendance aurait du provoquer un mouvement massif d'entretien des fermes coloniales, comme si les champs auraient pu être entretenus par les Algériens avec des moyens mécaniques réservés alors aux seuls colons, comme si les villes n'avaient pas le droit de changer comme n'importe quelle ville française a le droit de changer. Les pieds-noirs s'échangent ces photos comme une sorte de propagande post apartheid, c'est la version OAS du « C'était mieux avant ».

 

Ce sarcasme de mon enfance, je l'ai transformé en grandissant en lassitude et désintérêt. À 19 ans, quand je suis parti du Sud-Ouest où j'ai grandi, je me suis désintéressé de la question algérienne. J'étais à Paris pour vivre ma vie de gay et m'amuser. Dix ans plus tard, en devenant séropositif, j'ai arrêté de m'amuser pour me consacrer au sida. En devenant adulte, je savais bien qu'il faudrait faire un jour ce travail sur mes origines, sur l'histoire d'une guerre qui avait entouré ma naissance. Mais le sida était plus urgent et puis je voyais que la France n'avançait pas en termes d'excuses face à l'Algérie et d'une certaine manière, mon désintérêt s'est transformé en colère muette avec les années qui passaient et l'échec de Mitterrand sur la question algérienne.

 

Notre génération de pieds-noirs, la dernière, s'est effacée volontairement derrière la parole de nos parents et de nos grands-parents. Nous aurions du être la génération du pont entre le traumatisme des colons et des colonisés, nous aurions du faire preuve d'autorité en exprimant haut et fort que nous aussi, nous avions quelque chose à dire sur cette guerre. Mais à chaque fois qu'on osait dire quelque chose, la réponse était toujours la même : « Tu n'as pas droit au chapitre, après tout tu ne connais pas l'Algérie, tu es né en 1958 et c'était déjà fini ».

 

Ben non, c'était pas « fini », ça commençait juste. Alors je regarde ces photos, les premières qui montrent la maison de près. D'habitude, les rares photos de la ferme de mon père étaient prises de loin. C'était comme si le photographe n'osait pas s'approcher ce cet endroit si dangereux, celui des souvenirs, des murs délabrés, de l'abandon. Cette fois, les photos sont extrêmement précises, on y voit l'intérieur des pièces, les arbres qui ont grandi, le carrelage de la cuisine, les lavabos, les cheminées, les portes, les fenêtres, les volets fermés. Tout autour de la maison, cette merveilleuse herbe dorée, séchée par le soleil, quelques clôtures de fil de fer, une terre sableuse pas très riche. Et quelques pins magnifiques (c'est donc pour ça que le pin est mon arbre préféré entre tous?)

 

J'ai passé les quatre premières années de ma vie là, avec mes frères. Et je n'ai aucune, mais aucune impression de tristesse. Je ne vois vraiment pas pourquoi j'aurais un spleen face à une maison inhabitée, utilisée de temps en temps, alors qu'il y a des maisons comme ça partout, en France et ailleurs. Passerait-on devant une ferme normande en s'apitoyant sur le fait qu'elle est délaissée et inhabitée? Pire, faut-il lever les bras en l'air et crier de détresse à chaque fois qu'une de ces fermes typiques est transformée en maison secondaire pour bourgeois parisien avec des aménagements qui frisent l'hérésie architecturale? Non bien sûr.

 

J'ai déjà écrit que la particularité de notre génération de pieds-noirs, c'est accepter le fait qu'on ne retournera pas sur le lieu de notre naissance. On a accepté l'idée qu'on n'irait pas déranger ceux qui y vivent, et même s'ils nous accueillaient de bon cœur (ce qui est souvent le cas), il y a cette précaution qui reste à l'esprit : s'il reste une seule personne dans le village qui n'a pas envie de nous voir, eh bien il faut la respecter et faire acte de contrition. Après tout, c'est bien Malcolm X qui  disait que la dette des colons s'applique aussi à leurs descendants puisqu'ils ont grandi grâce à l'argent de l'usurpation des terres. Toute ma vie, je me suis laissé manger par des engagements qui ont retardé ce travail sur la guerre d'Algérie et je n'ai vraiment commencé à lire les livres et regarder les documentaires que depuis dix ans. Mes frères, certains de mes amis proches pensent que j'aurais du commencer plus tôt. Est-ce que le combat contre le VIH a été une excuse pour ne pas entreprendre ce chemin? Ou est-ce que ce chemin était forcément impossible si je ne survivais pas au sida? Ne fallait-il pas survivre pour tenter l'expérience de Minorités afin de tenter le rapprochement, même minuscule, entre ce passé colonial et le retard de l'intégration à la française? Poser les questions transversales entre les minorités qui ne se parlent pas, qui ont des reproches à exprimer mais aussi beaucoup d'amour à partager? S'avancer sur un parcours miné à l'avance, voué à l'échec, méprisé à la fois par la droite et la gauche de ce pays, comme une idée politique impossible? Sans argent, sans subvention, avec une liberté de parole indépendante?

 

L'ami qui a pris ces photos de la ferme de mon père a aussi ramené une bouteille d'eau minérale Lejdar. Je ne sais pas comment il a fait pour passer la douane, mais à la place de l'eau, il a rempli la moitié de la bouteille de terre prise devant la maison, à partager entre les quatre frères Lestrade.

 

Pour l'instant, je la garde pour moi. 


Didier Lestrade

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter