Mandela ou l'absence

Avec Didier Lestrade, nous sommes allés il y a quelques années en reportage en Afrique-du-Sud, un des premiers pays à avoir ouvert le mariage aux couples du même sexe, dès 2006. C’est d’ailleurs pendant ce voyage qu’a germé l’idée de faire repartir le site de Minorités, alors rendu obsolète par Google News, mais ça c’est une autre histoire. Nous y avons mené beaucoup d’interviews, la plupart dans le Gauteng, à la recherche d’explications sur le «miracle» sud-africain. Une grande partie de nos trouvailles a été publiée à l’époque dans Têtu (bien avant qu’il vire en un magazine pour idiotes superficielles). Il y a eu quelques personnages importants dans cette histoire exemplaire, mais le nom qui revenait le plus régulièrement était celui de Nelson Mandela. 

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Dimanche 08 décembre 2013

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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Avec Didier Lestrade, nous sommes allés il y a quelques années en reportage en Afrique-du-Sud, un des premiers pays à avoir ouvert le mariage aux couples du même sexe, dès 2006. C’est d’ailleurs pendant ce voyage qu’a germé l’idée de faire repartir le site de Minorités, alors rendu obsolète par Google News, mais ça c’est une autre histoire. Nous y avons mené beaucoup d’interviews, la plupart dans le Gauteng, à la recherche d’explications sur le «miracle» sud-africain. Une grande partie de nos trouvailles a été publiée à l’époque dans Têtu (bien avant qu’il vire en un magazine pour idiotes superficielles). Il y a eu quelques personnages importants dans cette histoire exemplaire, mais le nom qui revenait le plus régulièrement était celui de Nelson Mandela. 

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lors que l’ANC était plutôt un parti viril avec une culture ouvrière sexiste et homophobe, la transformation en captivité de Nelson Mandela d’un activiste anti-apartheid prêt à utiliser la violence en un leader charismatique non-violent l’a mené à prendre des distances avec la position officielle de son parti sur la question du genre et de l’orientation sexuelle. Comme nous l’ont raconté beaucoup de nos interlocuteurs, le fait que la nouvelle constitution sud-africaine mentionne l’égalité entre homo- et hétérosexuels tient beaucoup à l’obstination d’activistes LGBT anti-apartheid mais aussi au poids qu’a exercé Mandela sur son parti. Pour lui, si on est contre le racisme, on est aussi, forcément, contre le sexisme et l’homophobie. 

Mandela a lui-même nommé Edwin Cameron, un Blanc, gay et ouvertement séropositif à la Cour d’appel, puis la Cour constitutionnelle, ce qui a eu un impact énorme. Saisi par deux femmes voulant se marier en 2004, il a défini le mariage comme « l’union à vie de deux personnes à l’exclusion de tout autre ». Le résultat a été que la Cour constitutionnelle a ordonné au gouvernement sud-africain d’ouvrir le mariage aux couples du même sexe avant le 1er janvier 2006, puisque leur exclusion était une discrimination selon la constitution, qui justement prône l’égalité entre homo- et hétérosexuels. Alors qu’en France les juges ont eu très peur de se « substituer au législateur » (lire : prendre leurs responsabilités) et que ni les partis politiques ni les associations n’ont pas vraiment été à la hauteur, en Afrique-du-Sud, la pression des associations LGBT, des juges et de Nelson Mandela a permis au « miracle » d’avoir lieu. 

 

L’histoire de l’égalité homos-hétéros en Afrique-du-Sud est exemplaire parce qu’elle s’est inscrite dans un cadre plus large, anti-colonial et anti-raciste. Alors que le reste de l’Afrique se vautre dans l’homophobie la plus violente, au nom d’un africanisme basé sur la haine du colonisateur européen (alors même que l’homophobie a paradoxalement été apportée par le colonisateur), Nelson Mandela a permis de lier, justement, homophobie, sexisme, racisme et antisémitisme. 

Les universitaires appellent cela l’intersectionalité, et à Minorités nous y tenons beaucoup : le fait de reconnaître les mêmes processus à l’œuvre dans différentes formes d’exclusions et de discriminations, qu’elles soient basées sur le genre, l’orientation sexuelle, la couleur de peau ou l’appartenance ethnique et religieuse. 

 

Quand nous étions en Afrique-du-Sud, nos interlocuteurs nous expliquaient que Mandela avait réussi quelque chose qui avait raté ailleurs : la nouvelle génération de Sud-africains étaient peut-être travaillée par les inégalités et effrayée par la violence endémique (dont les viols «correctifs» des lesbiennes et les meurtres de trans), mais elle était définitivement post-raciale et post-sexiste. Le statut social (et l’argent), comme ailleurs, était de plus en plus important, mais ni la couleur de peau, ni le genre ni l’orientation sexuelle.

 

 

Accéder aux plus hauts niveaux...

de la pyramide de Maslow

 

Pour comprendre la transformation de Mandela, je pense qu’il faut se remémorer la pyramide du développement de Maslow. Bien que régulièrement critiquée, en particulier pour son ethnocentrisme supposé et pour la place qu’il accorde au besoin de sexe, cette pyramide, vue de façon dynamique, permet de comprendre l’évolution des individus vers la réalisation de soi. Les différentes religions donnent chacune un nom différent à la réalisation de ces besoins, mais toutes recommandent, à leur façon, d’y répondre. Les saintetés chrétiennes ou musulmanes, proches de l’éveil bouddhiste, en sont un parfait exemple, et ce n’est pas pour rien si on parle de Mandela comme d’un saint laïque.

 

Dans la pyramide de Maslow, une fois les besoins physiologiques satisfaits, après avoir réussi à se mettre en sécurité, s’être entouré d’amis et avoir le respect des autres, le niveau ultime est celui de l’accomplissement de soi. On y trouve moralité, créativité, spontanéité, absence de préjugés et acceptation des faits. Des qualités qu’il n’est pas forcément aisé de développer et dont manquent beaucoup de leaders politiques. Trop souvent, l’absence de scrupules, le dogmatisme, les calculs politiques et les préjugés semblent définir leur ligne de conduite, à droite comme à gauche. On se croirait au café du commerce, mais le clichés ne sont pas non plus basés sur rien.

 

Alors qu’il avait été enfermé par un système raciste, violent et injuste, que les agents de l’apartheid faisaient feu de tout bois pour le casser, que justement les autres étages de la pyramide n’étaient pas du tout assurés, Nelson Mandela est parvenu à la réalisation de soi. Coupé de sa famille, privé de liberté, menacé dans son intégrité physique, il a réussi à dépasser la haine raciste, le sexisme, l’homophobie ambiante et la haine des uns et des autres pour imaginer un pays post-raciste et démocratique, quand peu de gens y croyaient encore.

Ce n’est pas pour rien que beaucoup pensent que Mandela était un saint moderne : il a réussi à être/devenir/rester créatif, moral, tolérant et spontané alors que tout était organisé pour que, forcément, il sombre dans la haine.

 

 

Pourquoi si peu ?

 

Les articles n’ont pas manqué dans la presse du monde entier lorsque la mort de Mandela a été annoncée. Mais un seul article m’a vraiment frappé, celui de Paul Bril dans le Volkskrant : le culte de Mandela montre à quel point ce qui devrait être normal pour un leader politique ne l’est pas. Vu l’état d’avancement de nos sociétés, être créatif, moral, tolérant et spontané devrait être une obligation pour nos chefs d’État. Ce sont des qualités qu’on demande de façon standard aux enseignants, par exemple, et on ne peut pas dire qu’ils sont richement récompensés pour cela. Pourquoi ne devrait-on pas pouvoir exiger la même chose de nos dirigeants politiques, intellectuels et économiques ?

 

Elle est là, la vraie question soulevée par la vie de Mandela : si un homme emprisonné, humilié, laminé par une dictature raciste a pu accéder à la sainteté, tendre la main en tant qu’homme noir hétérosexuel aux Blancs, aux femmes et aux homos, comment se fait-il que nos élites, pourtant choyées depuis le berceau, n’ont pas pu dépasser les premiers étages de la pyramide des besoins de Maslow et ont eu tant de mal à imaginer l’égalité homos-hétéros, des moyens de lutter contre le racisme et le sexisme ? Pourquoi la seule personne qui a vraiment tenu tête aux élus homophobes lors du « débat » sur le mariage pour tous est-elle une femme noire, issue d’une famille nombreuse pauvre de Guyane et non pas ces hommes blancs hétérosexuels issus de l’élite parisienne, programmés à justement pouvoir atteindre plus facilement le haut de la pyramide de Maslow ?

 

 

La sainteté laïque de Mandela nous montre le problème principal auquel nos démocraties représentatives ont à faire face : notre système échoue à promouvoir des leaders vertueux et visionnaires. Et je ne parle pas seulement de politique : qui n’a pas connu ces chefs surpayés, arrogants, incompétents, intolérants et méchants ? La sainteté de Mandela souligne la méchanceté et la bêtise de nos élites, à beaucoup de niveaux. L'apartheid a accouché de Mandela, le pays des Lumières et des Droits de l'homme a donné Mitterrand, Chirac, Sarkozy, et bientôt Copé ou Valls. C’est pour cela que nous célébrons la mort de Nelson Mandela avec tant de tristesse : elle nous rappelle à quel point nous somme incapables, collectivement, d’avoir des personnages publics comme lui.

 

Il y a urgence à rétablir l'égalité des chances, à réduire les inégalités dans nos sociétés et entre nos sociétés, à traiter les humains et les animaux avec dignité sans les asservir, à faire cesser le pillage de la planète, à passer à une économie post-gaspillage et post-pétrole, à aider chacun à être en sécurité et se réaliser autant que possible. Et pourtant, il ne se passe rien. Aucun Mandela à l'horizon sur aucun de ces sujets.

 

Nous avons honte, et nous avons raison d’avoir honte.


Laurent Chambon

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