Les profils de la prostitution gay sur Internet

Il est toujours fascinant de constater que les sciences sociales dans la sexualité gay sont toujours aussi peu développées alors qu'elles le sont bien davantage dans les questionnements politiques. Les raisons sont connues : manque de subventions, très peu de spécialistes français dans un domaine pourtant passionnant, enjeux politiques du discours et de la recherche. Ces questions sont tristement sous-évaluées et rappellent le retard qu'accuse la France sur d'autres sujets internes à la communauté LGBT, comme le domaine toujours non résolu des archives LGBT. Pourtant, la sexualité LGBT évolue à grande vitesse et très peu d'observateurs sont en mesure de la décrire.

filet
Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 08 décembre 2013

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

filet

Il est toujours fascinant de constater que les sciences sociales dans la sexualité gay sont toujours aussi peu développées alors qu'elles le sont bien davantage dans les questionnements politiques. Les raisons sont connues : manque de subventions, très peu de spécialistes français dans un domaine pourtant passionnant, enjeux politiques du discours et de la recherche. Ces questions sont tristement sous-évaluées et rappellent le retard qu'accuse la France sur d'autres sujets internes à la communauté LGBT, comme le domaine toujours non résolu des archives LGBT. Pourtant, la sexualité LGBT évolue à grande vitesse et très peu d'observateurs sont en mesure de la décrire.

D

e tous les sujets, le champ le moins observé est donc le plus dynamique : celui de la sexualité sur Internet. Dans son interview récente sur Libération.fr, Annie Velter de l'Institut de veille sanitaire, admet que son travail ne permet pas d'analyser le moteur de la dynamique sexuelle gay : c'est sur Internet que ça se passe mais les outils ne sont pas là. Ce n'est même plus un sujet de mécontentement, c'est de la résignation. Les années passent, les applications se multiplient pour tout et rien et le sujet reste toujours sans analyse.

Il est donc rassurant de découvrir le travail réalisé par Alain Léobon dans son enquête Net Gay Baromètre 2013 qui se focalise plus précisément sur la question des relations sexuelles tarifées via Internet. Cette étude dresse, tous les deux ans, un portrait des internautes francophones et permet d'observer comment ces hommes vivent leur sexualité et la prévention, avec leurs partenaires occasionnels ou réguliers. À un moment où le pays légifère sur la prostitution, cette étude permet de comprendre un peu mieux comment ça se passe, là où ça se passe.

 

Les répondants ont été recrutés en ligne entre décembre 2012 et novembre 2013, ce qui donne une acuité bienvenue : nous sommes pratiquement dans le temps réel. Neuf sites de rencontre ont été pris en compte, représentant la diversité des cultures de sexe gay, de Facebook aux sites de drague plus spécialisés. Les premiers résultats de l'étude d'Alain Léobon se spécialisent sur les informations provenant des personnes déclarant avoir tarifé un ou plusieurs partenaires pendant les douze derniers mois.

 

Les répondant ayant déclaré avoir reçu de l'argent, des biens ou des services en échange de sexe représentent 5,6% de l'échantillon (n:877). La presque totalité de ces hommes 85,6 % déclarent négocier ces relations contre de l’argent, 20,1 % contre des cadeaux, 16,9 % contre des services, 7,2 % contre de la drogue et 4,2 % contre de l’argent dans le but d’acquérir de la drogue.

En général, ils sont plus jeunes (moyenne d'âge de 29.5 ans), 2 fois plus nombreux à vivre avec moins de 1000 euros par mois et ils appartiennent plus souvent à une minorité visible alors qu'ils sont pourtant plus enclins à déclarer un sentiment d'appartenance à la communauté gay (un aspect intéressant en termes de prévention ciblée). Enfin, si 17,5% se déclarent séropositifs, ils sont plus nombreux à « ne pas être certains d'être séronégatifs ».

 

 

Leurs habitudes

 

Internet étant propice à la prostitution, ces répondants en sont effectivement très dépendants. Mais ils ne sont pas uniquement sur les réseaux dans un motif de prostitution. Grands consommateurs de sexe, leurs partenaires tarifés ne représentent que le tiers de leurs aventures. Leur sexualité est plus intense avec les partenaires de leur âge (moyenne d'âge 32 ans et demi) alors qu'ils tarifient leurs partenaires plus âgés (moyenne d'âge 41 ans et demi). Leurs pratiques sexuelles sont plus vastes mais moins intenses avec leurs clients. Ils sont ainsi plus nombreux à déclarer la sodomie passive, le barebacking (69.2% avec les partenaires occasionnels contre 44,2% avec les clients) et toutes les pratiques plus hard qui se sont démocratisées depuis une dizaine d'années comme le fist.

 

Un autre aspect qui les marque dans leurs pratiques est une consommation plus importante dans la consommation de drogues. Ils sont 2 à 3 fois plus nombreux à déclarer consommer de grandes quantités d’alcool (78,7 % vs 66,6 %), du cannabis (46,4 % vs 24,8 %), le poppers (59,9 % vs 39,7 %), l’ecstasy (15,8 % vs 3.9 %), la cocaïne (22,9 % vs 8.0 %), du crack (4,7 % vs 0,6 %), des amphétamines (15,2 % vs 2.9 %), du MDMA (16,2 % vs 5.5 %), du GHB (17.8 % vs 5.7 %), du Crystal Meth (8.2 % vs 2 %), de la kétamine (8,7 % vs 2,4 %), de l’héroïne (4 % vs 0,6), du Viagra/Cialis (18 % vs 13,2 %), des produits pharmacologiques (12,1 % vs 4,2 %) et des cathinones (8.3 % v 2 %). Mais ce n'est pas avec leurs clients qu'ils consomment le plus (seulement 21,8%), c'est avec leurs partenaires occasionnels. La prostitution n'est pas le motif à leur consommation car seuls 4,2% tarifent leurs clients pour acheter de la drogue et ils ne sont que 7,2% à avoir accepté un client en échange de drogue.

 

Ces prostitués prennent finalement plus de risques sexuels avec leurs partenaires occasionnels qu'avec leurs clients. Les répondants, ayant monnayé des relations sexuelles, sont plus nombreux à déclarer au moins une pénétration anale non protégée (PANP) avec des partenaires occasionnels (72,8 % vs 52,4 %) dans les 12 derniers mois, comme à s’engager dans des prises de risques régulières (49,2 % vs 33,7 %), voire systématiques (10,4 % vs 5 ,9 %). Assez logiquement, ils sont nombreux à déclarer des pratiques bareback (62,8 % vs 41,6 %) avec un moindre souci de séroadaptation. Par exemple, ils sont plus nombreux à avoir eu des pratiques bareback avec un partenaire occasionnel au statut sérologique différent du leur (29,2 % vs 20,1 %). Enfin, ces prostitués déclarent plus d'IST dans l'année que l'échantillon global (30,6% contre 18,8%). Ils sont plus nombreux à avoir eu recours à un traitement post-exposition (TPE) à hauteur de 6,8% contre 2%.

 

Si ces travailleurs du sexe prennent moins de risques avec leurs clients qu'avec leurs partenaires occasionnels, ils ont le même comportement sécuritaire en matière de sexualité, même quand ils sont plus jeunes. Dans la tranche d'âge 16-25 ans. Ils ne sont d’ailleurs ni plus ni moins préoccupés que leurs aînés par la prévention du VIH (37,6 % vs 41.8 % ; p=0.289) ou les comportements sexuels à risque (43.7 % vs 46,6 % ; p=0.478). Mais ces différences ne sont pas significatives. Ils sont cependant beaucoup moins nombreux proportionnellement que les escortes rapportant une prise de risque avec leurs clients ; ceux-ci sont 90,7 % à rapporter une prise de risque régulière avec leurs occasionnels. Ainsi, le tiers des escortes « safe » ne le sont plus dans leur « vie privée » ; et la quasi-totalité des escorts « non-safe » ne se protège pas en dehors de leur « travail ».

 

 

Une population fragilisée

et pas tellement escorts

 

Le portrait psychosocial de ces hommes mérite une attention particulière. Ils se présentent plus fréquemment en tant que victimes d’injures (41,9 % vs 20,4 %) et d’agressions (9.5 % vs 3.0 %), ils déclarent plus souvent des idées suicidaires (23,6 % vs 16,1 %), un sentiment de solitude (40,8 % vs 36,0 %), la recherche de sensations fortes (61,9 % vs 42,4 %). 15,8 % d’entre eux déclarent cependant avoir régulièrement développé des sentiments envers des partenaires tarifés. Par ailleurs, ce groupe se trouve à l’intersection de multiples discriminations. En effet, ils se sentent plus souvent discriminés sur la base de leur orientation sexuelle (38,3 % vs 24,4 %), de leurs origines ethnoculturelles (10,9 % vs 4,2 %), de leur identité de genre (6,5 % vs 1,8 %) ou de leurs manières (19,8 % vs 10 %), de leur séropositivité (8,8 % vs 5,6 %) et, assez logiquement, sur la base de leur activité de « travailleur du sexe » (20,1 % vs 2,4 %) et ce particulièrement dans le milieu gay.

 

Le débat actuel sur la prostitution en France a peu pris en considération la prostitution masculine. L'arrivée d'Internet a profondément changé les possibilités de rencontre et l'enquête Net Gay Baromètre présente l'intérêt de montrer qu'il existe plusieurs types de groupes d'hommes ayant des relations avec des hommes sur la base de la rémunération. Et leurs habitudes sont nettement différentes que celles adoptées par les escorts. Alain Léobon termine d'ailleurs par cette conclusion : Les répondants du net gay Baromètre ayant déclare des partenaires sexuels tarifés ne sont que 21,8 % à préciser que cette activité représente une part importante de leurs revenus. Il semble donc que ce groupe ne soit pas homogène et que d’autres analyses soient nécessaires pour dégager des profils distincts. Ceci est reflète dans le nombre de partenaires tarifés moyen puisque, ceux déclarant un fort revenu associé à ces activités, déclarent en moyenne 52.5 partenaires tarifés par année contre seulement 6 partenaires, en moyenne, chez ceux pour qui cette activité semble moins soutenue et, sans doute, plus circonstancielle.  

 

Le portrait de la majorité de ces hommes ne semble donc ne pas rejoindre d’image professionnelle affichée par les travailleurs du sexe inscrits comme « escorts » sur des sites spécialisés, le plus important étant, en Europe, Gayromeo. Cet éditeur n’ayant pu promotionner notre questionnaire dans sa section Escort, alors que notre équipe avait développé cette section à leur intention première, nous n’avons pas eu accès à ces abonnés travaillant comme « escorts » en inscrivant souvent leur activité dans un parcours en migratoire.  

 

Les travailleurs du sexe, dont nous parlons ici, proviennent donc de l’ensemble des sites de rencontres gay français ou des réseaux sociaux, qui, pour la plupart, ne peuvent que censurer leur activité en application de la loi française sur le proxénétisme. Ils semblent donc plutôt de grands consommateurs sexuels développant un grand registre de pratiques qui, pour la grande majorité, tarifieraient « accessoirement » un certain nombre de leurs partenaires, possiblement trop âge ou pas à trop éloigné de leur goût. Cependant, environ le quart de ces hommes semble bien rejoindre le profil des escorts professionnels. Quoi qu’il en soit, les répondants ayant déclaré avoir reçu de l’argent, de la drogue, des biens ou des services en échange de relations sexuelles s’exposent à des risques clairement identifiés, mais, contradictoirement, nettement moins souvent avec leurs clients. Possiblement rejoints par le biais des sites de rencontres qu’ils privilégient pour leurs activités, des études plus poussées sur le plan qualitatif permettraient d’orienter les interventions envers ce groupe aux besoins et intérêts spécifiques en matière de santé.

 

Cependant, le renforcement de la position abolitionniste de la France rendra encore plus difficile l’accès à ces populations.


Didier Lestrade

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter