L'histoire du sida, pitoyablement racontée

Le 24 janvier sortira en France Dallas Buyers Club réalisé par le canadien Jean-Marc Vallée, qui raconte l'histoire des clubs d'achat que les premiers malades du sida américains ont créé quand ce marché parallèle était souvent le seul moyen  de trouver des traitements. Avec Matthew McConaughey comme acteur principal, un électricien joueur de rodéo du Texas qui apprend sa séropositivité en 1985 (alors qu'il ne lui reste que 8 CD4) et un personnage de trans foldingue joué par Jared Leto, il aurait été difficile d'imaginer que cet aspect peu connu de la lutte contre le sida serait présenté un jour au cinéma, surtout avec des acteurs si célèbres. Après tout, ces clubs d'achat étaient peu nombreux, surtout localisés dans la partie ouest des États-Unis et ils étaient principalement suivis par les militants associatifs et les sidéens les plus désespérés. En France, alors que ce film renversant est annoncé, on nous raconte encore le sida de La guerre de trente ans comme si nous étions un public qui aurait complètement perdu la mémoire. D'un côté un film américain qui étonne à la fois les vieux séropositifs et le grand public. En France, un documentaire qui ne parle qu'aux jeunes qui n'ont pas connu l'histoire tout en abusant du témoignage des survivants.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 24 novembre 2013

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Le 24 janvier sortira en France Dallas Buyers Club réalisé par le canadien Jean-Marc Vallée, qui raconte l'histoire des clubs d'achat que les premiers malades du sida américains ont créé quand ce marché parallèle était souvent le seul moyen  de trouver des traitements. Avec Matthew McConaughey comme acteur principal, un électricien joueur de rodéo du Texas qui apprend sa séropositivité en 1985 (alors qu'il ne lui reste que 8 CD4) et un personnage de trans foldingue joué par Jared Leto, il aurait été difficile d'imaginer que cet aspect peu connu de la lutte contre le sida serait présenté un jour au cinéma, surtout avec des acteurs si célèbres. Après tout, ces clubs d'achat étaient peu nombreux, surtout localisés dans la partie ouest des États-Unis et ils étaient principalement suivis par les militants associatifs et les sidéens les plus désespérés. En France, alors que ce film renversant est annoncé, on nous raconte encore le sida de La guerre de trente ans comme si nous étions un public qui aurait complètement perdu la mémoire. D'un côté un film américain qui étonne à la fois les vieux séropositifs et le grand public. En France, un documentaire qui ne parle qu'aux jeunes qui n'ont pas connu l'histoire tout en abusant du témoignage des survivants.

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es gens aiment généralement Matthew McCognaughey. La phonétique de son nom, l'accent traînant du Sud, un physique doré puisque, comme le rappelle le New York Times, l'acteur est connu pour donner l'impression de vivre toujours à moins de 50 yards de l'océan. Ses films récents ont développé son côté deep et paumé, dans Mud par exemple. Le fait qu'il incarne un mec hétéro et homophobe que rien ne prédisposait à tomber dans le VIH est un des attraits du film. Le sida en 1985, après tout, c'était soit les gays, soit les Haïtiens, les toxicos et les Africains.

Au milieu des années 80, face au sida, il n'y a rien. La capote oui, et encore, très peu l'utilisent encore, mais pas de traitement, les gens crèvent. Au lieu de se flinguer tout de suite, ce que j'aurais fait moi-même avec détermination en me jetant dans un derrick en flammes afin d'échapper à une mort sida encore plus cruelle, Ron Woodroof (McConaughey) se reprend et crée un club d'achat en important illégalement du Mexique ou d'ailleurs tout ce qui peut lutter contre le VIH. Ces produits étranges souvent naturels dont les rumeurs d'efficacité étaient discutés dans les revues que nous lisions un peu plus tard, Aids Treament News et Project Inform, ces revues associatives que Jean-Luc Romero n'a probablement pas consultées (mais more on that later).

 

En lançant un club d'achat, Woodroof tentait de trouver par tous les moyens le médicament qui le sauverait, lui mais aussi ses clients. Cette course à l'automédication était alors le seul moyen de survivre à part pour les très rares chanceux qui ont pu participer aux essais sur l'AZT (ils ne se sont pas amusés) et les autres traitements évalués pour le traitement des infections opportunistes. Ce système a été créé par les malades pour les malades, testés par les malades eux-mêmes dans un brouillard de rumeurs et de faux espoirs tous anéantis les uns après les autres. Ces initiatives étaient forcément anti-gouvernementales et Dallas Buyers Club illustre très bien une des grandes confrontations politiques liées à la crise du sida. La Food & Drug Administration (FDA) et les autres administrations avaient des années de retard dans la recherche et les malades étaient aidés par des malades qui ne savaient pas quoi faire.

 

Un film n'est effectivement pas un document et vice versa. Mais l'aspect pointu et novateur du film de Jean-Marc Vallée, une sorte de Philadelphia de 2013 (en moins bourgeois et, de fait, avec beaucoup moins d'opéra dans la BO, ce qui est toujours une consolation quand on parle de VIH) illustre la faille de dimension tectonique qui le sépare du documentaire de Frédéric Biamonti qui sera diffusé sur France 3 ce samedi 24 novembre à 23h (probablement un peak time secret de la chaîne, je sais pas, ça doit être encore trop tard de parler du sida à 20h). Ainsi que de nombreuses autres personnes, j'ai accordé une interview pour Sida, la guerre de trente ans, sur la foi que l'on pourrait enfin sortir des clichés.

 

J'ai acheté un billet de train pour aller à Paris et l'interview s'est faite (deux heures) à la Gaité Lyrique, puis je suis rentré chez moi le lendemain. J'aurais mieux fait de garder mon argent et de rester à la maison.

 

Car La guerre de 30 ans n'est pas un film moderne. Il rassemble en fait tous les clichés des trois décennies VIH et prend le public pour des adultes qui n'auraient jamais regardé la télé. Des zombies du VIH. Des gens à qui on montre ce qu'est une capote. Des crétins qui en seraient restés à cette pauvre Romane Bohringer dans Les nuits fauves. Le script du docu est monopolisé par un discours de vieux. Sur France 3, on présente un film sur une pandémie mondiale où tout se passe évidemment en France, avec des intervenants français, blancs de préférence, surtout pédés, comme si le réalisateur voulait régler son apparente invisibilité pendant toutes ces années de combat. Comme si tout ça n'était pas encore une variante de l'homonationalisme français bien franchouillard, la France d'abord, la France au centre de tout, y compris du VIH. Quel angle mensonger.

 

 

Très fort. Not.

 

Pour résumer : il faut être vraiment fort pour réaliser un documentaire qui vous fasse grincer des dents pendant 73 minutes — et tout ça, sur un sujet que vous aimez sincèrement, puisque vous y avez consacré 25 ans de votre vie. Vous frissonez à l'intérieur, pas parce que cela vous rappelle de mauvais souvenirs, mais surtout parce à chaque cliché, c'est un coup dans la gueule. Vous savez que l'on peut raconter tout ça d'une autre manière, et ce ne sont pas les exemples récents qui manquent. Pour ceux qui connaissent un peu l'histoire, c'est une avalanche de clichés. Toutes les images d'archives que vous avez vues 100 fois sont là. La capote d'Act Up sur l'Obélisque, l'action d'Act Up à Notre Dame, les images des premiers malades dans Paris-Match, le baiser de la mère Célarier lors du premier Sidaction, la colère de Christophe Martet lors du Sidaction de 1996, l'affaire du sang contaminé, et vlan 10 minutes ou presque sur Hervé Guibert, et vlan Foucault qui ne savait pas de quoi il était en train de mourir, et vlan les trithérapies arrivent et tout le monde est content. Voilà, je vous ai raconté le docu.

 

Sur tout ce film, les seules images inconnues sont ces 15 secondes filmées au Palace où on voit des gays en train de danser. C'est peu. Pas une image qui vient de l'étranger, pas une analyse moderne de ce qui se passe en Asie ou en Afrique, rien sur la révolution des traitements au Brésil, pas un seul mot sur l'importance des génériques, rien sur le bareback (il faut le faire, la France étant pratiquement le seul pays où ça a créé un vrai débat), rien sur les nouvelles IST, rien sur la Russie avec les contaminations qui explosent, rien sur l'importance de la recherche sur les hépatites qui aboutit aujourd'hui à de vrais succès, rien sur l'échec du vaccin et rien sur la désaffection hallucinante des associations. Attendez, c'est pas fini, rien sur le test de dépistage rapide, sur le TPE, sur la PreP, rien sur la place fondamentale des personnes séronégatives encore oubliées aujourd'hui, pas étonnant qu'on se retrouve avec des témoignages désespérés de jeunes gays en 2013 comme Minorités en publie aujourd'hui. On arrive même à nous faire croire que l'Education nationale a rattrapé son retard en matière de prévention sexuelle, ce qu'elle ne fait toujours pas, merci les profs pédés, on voit que vous êtes sortis du placard.

 

Pour remplir ces oublis, La Guerre de 30 ans s'enfonce, au contraire, dans la pire illustration du noyautage des réseaux français. L'association AIDES est montrée dans une illustration typique de son besoin hégémonique. On lui a donné la part du lion en oubliant même les autres associations fondatrices, Arcat et VLS. Pour quelqu'un qui découvre le sida, c'est comme s'il n'y avait eu en France qu'Act Up et Aides, ce qui est une immense déformation de l'histoire. Et qu'on ne me dise pas qu'on ne peut pas tout dire dans un docu de 73 minutes pour France 3, il suffit d'une seconde pour montrer un wall chart des associations qui ont fait le travail. Jean-Luc Romero, cet affairiste LGBT/sida/whatever apparait sans cesse à l'image alors qu'il est arrivé dans le combat vers 1995 (quand le plus dur avait été fait) à la tête d'une association qui a fait du lobby mais dont tout le monde se moquait déjà à l'époque (et n'oublions pas qu'il n'a révélé sa séropositivité en 2002, quand tout était réglé).

 

Idem pour Emmanuelle Cosse. Le documentaire arrive au bon moment, quand tous les médias sont en train de faire la promo de cette autre affairiste en vue du prochain congrès d'EELV. Qu'a-t-elle fait contre le sida depuis qu'elle est élue au Conseil Régional d'Ile-de-France? Rien. Si une association radicale existait encore à Paris, c'est elle qui recevrait des tartes à la crème pour le renoncement de son radicalisme du début des années 90.

 

 

Mariage... euh... WHAT ?

 

En fait, La guerre de 30 ans fait carrément l'impasse sur les années 2000. Alors que tant de choses ont bouleversé la sexualité pendant cette dernière décennie, Frédéric Biamonti prend le choix de finir son docu avec une séquence interminable qui ne parle que... du PACS et du mariage gay. Ce qui est précisément, au niveau politique, l'antithèse du mouvement sida. Tout le monde sait que le mariage gay a surtout servi, en France en tout cas, à marginaliser le combat contre le sida et pour la prévention au détriment d'un agenda décidé par une inter-LGBT désormais en désintégration. Tout ça pour finir en apothéose avec le mariage drolatique (au 3ème degré) du président actuel de AIDES, Bruno Spire, dont je ne dirai pas ici le mal que je pense de lui.

 

Ce film, c'est juste la version 2013 des films nuls d'avant. Avec les mêmes clips de prévention nuls. C'est de la recherche d'archive à zéro euro. C'est fait par un gay qui ne réfléchit pas à ce que représente la vie d'un gay en 2013 après une guerre de 30 ans qui, finalement, a très peu changé les choses dans la société actuelle. C'est un film de gay qui vend la soupe des gays à l'auditoire vieillissant de France 3.

 

Et je vais finir, comme d'habitude, sur une note plus personnelle. Finalement, nous les survivants, les Christophe Martet, les Philippe Mangeot, les Fabrice Olivet, moi-même, c'est une torture de participer à ces documentaires. Ce n'est pas qu'on rechigne devant la reconnaissance, on en a juste marre de montrer nos visages marqués par cette maladie, par ces souvenirs, par toutes ces engueulades. À chaque fois, on le fait gratuitement, par désintérêt, parce que c'est comme ça qu'on s'est mobilisés, dès 1989. On n'a pas attendu que Romero fasse son coming-out de séropo en 2002, nous. On s'est sacrifiés pour le sida et voilà qu'un mec dont on n'a jamais entendu parler vient nous dire qu'il ne « peut décemment pas faire ce docu sans notre témoignage ». Et on espère qu'il va être moins méprisant que les autres. Qu'au lieu de garder des choses que nous avons déjà dites mille fois, il va extraire de ces deux longues heures d'interview le moment où, vraiment, on tire la leçon de ce qui s'est passé. Le moment où on prend le recul de raconter l'histoire, la vraie, avec la distance de vingt ans d'activisme. Les 3 minutes où l'on formule les phrases qu'on a préparées à l'avance car on prépare toujours le message principal pour une interview, au stade de dire au réalisateur « Ca, tu vois, si tu dois garder une seule phrase, c'est celle-ci ». On le dirige vers ce qui est capital. Parce qu'on est les experts, pas lui. Parce qu'on est des fondateurs, pas lui. Parce qu'on a pris tous ces médicaments d'une manière séquentielle, pas lui. Parce qu'on s'est grillés face à notre propre communauté qui se désintéresse de nous désormais, pas lui. Parce que lorsqu'on faisait tout ce travail, si on imaginait le futur, on n'aurait jamais cru que cette histoire serait déformée à ce point. Tout ça, finalement à la gloire de Bruno Spire, de Jean-Luc Romero et d'Emmanuelle Cosse.

C'est de l'arnaque pure et simple.

 

Encore une fois.


Didier Lestrade

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