Étrangetés 2 — Humour communautariste ? Dérapons...

L’étrange cas de Case Départ — film comique sur l’esclavage qui a suscité des réactions dignes d’un film blasphématoire — m'a fait déraper sur une réflexion plus générale sur la place des minorités dans les représentations humoristiques. Peut-être avais-je tout simplement envie de rire et de savourer tous ces vidéos comiques qui circulent sur YouTube, où j'ai pu rire sans intellectualiser ce que je voyais ni m'interroger sur la possibilité que ce dont je ris serait potentiellement « communautariste ». En 2011, dans Étrangetés — Part 1, c’était surtout l’accusation d’humour communautariste faite à l’encontre de Case Départ avec un naturel des plus confondants par Éric Zemmour et Éric Naulleau au beau milieu d’une émission de télé animée par Laurent Ruquier qui m'avait servi de déclic. Déclic car traiter un film aussi consensuel et « citoyen » que Case Départ de communautariste — ce qui dans la bouche des deux Éric sonne résolument comme une dangereuse menace à la raison d’état — doit forcément trouver son explication ailleurs. Car au-delà de cette accusation fallacieuse, l'ailleurs en question est l'émergence sur le devant de la scène d'un vivier d'humoristes qui, de manière totalement décomplexée, rient de tout et, en même temps, problématisent leur statut de minoritaire, non seulement de par le contenu de leurs représentations, mais également dans leur rapport au « grand public ». De Case Départ à Halal Police d’Etat, en passant par Beur sur la ville et Les Kaïra, un vent nouveau souffle dans le paysage humoristique français. 

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Themba Bhebhe

par Themba Bhebhe - Dimanche 10 novembre 2013

Themba, 35 ans, ne sait pas ce que c'est une identité nationale, mais une identité transfrontalière oui, la sienne se situant quelque part au beau milieu de l'Atlantique. Travaillant dans la distribution cinématographique et s'intéressant aux Cultural/Queer/Black Studies, Themba se demande pourquoi le mot minoritologue n'existe pas dans la langue française alors que le communautarisme oui. Au fond, il espère un peu faire avancer le schmilblick. 

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L’étrange cas de Case Départ — film comique sur l’esclavage qui a suscité des réactions dignes d’un film blasphématoire — m'a fait déraper sur une réflexion plus générale sur la place des minorités dans les représentations humoristiques. Peut-être avais-je tout simplement envie de rire et de savourer tous ces vidéos comiques qui circulent sur YouTube, où j'ai pu rire sans intellectualiser ce que je voyais ni m'interroger sur la possibilité que ce dont je ris serait potentiellement « communautariste ». En 2011, dans Étrangetés — Part 1, c’était surtout l’accusation d’humour communautariste faite à l’encontre de Case Départ avec un naturel des plus confondants par Éric Zemmour et Éric Naulleau au beau milieu d’une émission de télé animée par Laurent Ruquier qui m'avait servi de déclic. Déclic car traiter un film aussi consensuel et « citoyen » que Case Départ de communautariste — ce qui dans la bouche des deux Éric sonne résolument comme une dangereuse menace à la raison d’état — doit forcément trouver son explication ailleurs. Car au-delà de cette accusation fallacieuse, l'ailleurs en question est l'émergence sur le devant de la scène d'un vivier d'humoristes qui, de manière totalement décomplexée, rient de tout et, en même temps, problématisent leur statut de minoritaire, non seulement de par le contenu de leurs représentations, mais également dans leur rapport au « grand public ». De Case Départ à Halal Police d’Etat, en passant par Beur sur la ville et Les Kaïra, un vent nouveau souffle dans le paysage humoristique français. 

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La place qu’occupe les minorités dans les représentations humoristiques a évolué depuis 30 ans et c'est ce déplacement que je propose de sonder : le rire et le fait minoritaire. Pour aller vite, le rire suppose un lien créé entre celui qui fait rire, le sujet qui provoque le rire et le rieur. Plus qu'un lien, l'action de faire rire suppose la création momentanée d’une intersubjectivité tripartite formée par un émetteur, un texte et son récepteur. Autrement dit, « qui fait rire, qui rit et de qu(o)i « on » rit ». Je schématise exagérément, le but n'étant pas de refaire un cours de première année de fac en sémiologie ou sciences de la communication, mais ce simple postulat, dont j’assume la partialité et caractère critiquable, sert de modèle utile quant à la géométrie variable des minorités dans les représentations humoristiques.

En France comme ailleurs par le passé, l’humour véhiculé par les médias de masse a essentiellement été l’héritier de l’humour populaire dont la forme et les thèmes supposaient un public majoritaire. C’est dans ce contexte que des blagues faites au dépens des minorités sexuelles, ethno-raciales, religieuses et ainsi de suite ont pu être entendues, celles-ci n’étant tout simplement pas dans la cible et donc propice à être la cible. La blague raciste, sexiste ou homophobe racontée lors du repas de Noël en constitue l’archétype dans la sphère privée.

 

L’avènement d’humoristes tels que Jamel Debbouze et son Comedy Club dont Fabrice Eboué et Thomas Ngijol — les deux protagonistes de Case Départ — sont issus, marque l’étape la plus récente dans l’évolution des représentations humoristiques des minorités depuis cette case départ-là. Un processus qui, à mon sens, est passé par plusieurs étapes avant d'en arriver là et dont la toute dernière étape a vu l'émergence d'un film comme Case Départ qui, de toute évidence, a gêné certains lors de sa sortie car il remet en question le sacrosaint public majoritaire, autrement dit « universel ». Un regard de spectateur de l’ère numérique fournit des points de comparaison outre-Manche et outre-Atlantique qui éclairent davantage cette réflexion. Car, si les réponses aux questions de « qui fait rire, qui rit et de qu(o)i « on » rit » en ce qui concerne les minorités sont différentes ailleurs, il est axiomatique que ces réponses varient en fonction de la société qui les produit et, plus précisément, de la représentation que cette société-là fait des minorités et leur inclusion dans les représentations de masse.

 

Case Départ a, en partie, provoqué une réaction aussi saugrenue (comme celle drôlement bien décryptée ici car il témoigne d’un vivier d’humoristes « faits maison » qui semblent, sans aucun effet de mimétisme, se rapprocher des performances des comiques qui travaillent sur des questions  minoritaires ou s'appuient sur des stéréotypes minoritaires tels qu'on voit depuis un certain temps aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni — deux pays où le fait minoritaire est moins marginal dans le paysage télévisuel. Finalement, l'émergence de ce type d'humour et sa reconnaissance par un public qui s'étend au-delà des groupes minoritaires dont il est issu est révélateur d'un changement de paradigme dans la manière dont la société française représente ses minorités. Pour saisir pleinement la portée de ce mouvement (sans pour autant faire le tour de la question qui est bien plus vaste), il faut d’abord revenir sur certains des antécédents afin de dégager une sorte de topographie des représentations humoristiques minoritaires.

 

 

Coluche ou le rire gras

 

Avant d'aborder l'incontournable Coluche, la notion de la marge et du centre telle qu'élaborée par Bell Hooks fournit une autre grille de lecture pertinente quant aux représentations des minorités dans l'humour. Noire américaine ayant agrandi dans une ville du Sud à l'époque de la ségrégation, Bell Hooks transpose et actualise la division spatiale des Noirs qui vivaient littéralement de l'autre côté des rails, dans les marges, et les Blancs dans le centre-ville[1]. Cette ségrégation ancienne sert de base pour une « politique de lieu » qui, dans ses termes, « exige nécessairement de ceux/celles d'entre nous qui seraient susceptibles de prendre part à la formation d'une pratique culturelle anti-hégémonique, d'identifier les espaces depuis lesquels engager ce processus de ré-vision »[2].

 

Ces espaces-là ne sont plus des espaces géographiques, mais des subjectivités, des sites d'énonciation et de production de sens. L'espace géographique devient un espace imaginaire psychique et sociolinguistique, un point de vue depuis lequel on appréhende le monde et s'exprime. Restant dans cette optique, le centre se consacre uniquement à la subjectivité de la domination, mais une domination nuancée. L'analyse fine de Bell Hooks montre que la domination ne s'exprime plus par une dichotomie simpliste où le dominant objective tout simplement le dominé et rejette tout simplement l’expérience de celui-ci. Le dominant moderne minorise de manière plus subtile, il peut en apparence prendre en charge l'expérience du dominé, mais ne fait que se réapproprier cette expérience pour la manipuler et l'exprimer dans ses propres termes, privant ainsi le dominé du droit de cité. « Le langage est aussi un lieu de combat »[3] nous dit Bell Hooks. Et ce combat contre le discours réducteur et insidieux du centre se fait depuis la marge, un site d'énonciation non conquis par les forces centripètes et colonisatrices du centre, un site où ceux qui habitent les marges - « les peuples oppressés, exploités et colonisés »[4] — parlent en leur nom et avec leurs propres mots. Loin de proposer une vision dichotomique, stérile et étanche, Bell Hooks, tout en soulignant le rôle de la « marginalité comme lieu de résistance »[5], propose des échanges entre les deux espaces dont le but ultime vise à effacer les catégories de dominant/dominés, colonisateur/colonisés pour tendre vers un discours inclusif.  

 

Et là rupture de ton, et nous voilà Coluche et le CRS Arabe

… puis Coluche et les Juifs.

 

La simple juxtaposition de la notion du centre/des marges de Bell Hooks, celle de public majoritaire et le triptyque de « qui fait rire, qui rit et de qu(o)i « on » rit » avec ces deux vidéos de Coluche est déjà très éloquente. Inutile de s'étendre davantage là-dessus, Coluche constitue en quelque sorte le stade de la représentation des minorités dans sa forme la plus « primaire ». Une représentation exprimée dans un rire gras que tout « bon Français » est censé pousser en écoutant ces vannes, mais qui peut parfois laisser David, Bicot et Bamboula cois.

 

 

Les Inconnus ou le rire décomplexé

 

Là encore, aucune introduction n’est nécessaire pour Les Inconnus qui se livraient à une sorte d'orgie du politiquement incorrect éhonté des plus jouissifs et décomplexés. La grande ingénuité de ses inventeurs résidait dans leur talent de cristalliser et d'actualiser les représentations collectives que la France se fait de toutes ses catégories socio-économiques, genrées, ethno-raciales et régionales en puisant à pleines mains dans le réservoir quasi inépuisable de stéréotypes et de caricatures. Chez Les Inconnus, on a finalement l'impression que tout le monde est la risée de tout le monde car, en définitive, la série part en quête du grand public par le biais d'un rire fédérateur en se moquant tour à tour des Bretons, des Savoyards, des Nordistes, des Antillais, des Corses, des Marseillais, des femmes, des Brésiliens, etc. Loin d'être basé sur un épistème ethnocentriste comme Coluche, Les Inconnus font pourtant preuve d'un certain jacobinisme culturel. Leur humour s'exprime, en effet, depuis un centre amorphe républicain pour se moquer des marges tout azimut. À titre d'exemple, le clip cultissime des Inconnus à l'hôpital.

 

Marie-Thérèse et ses consœurs créoles ont fait rire toute une génération de Français, mais son personnage, même incarnée par Pascal Légitimus dont on pourrait comprendre la présence comme un faire-valoir légitimant, s'appuyait essentiellement sur la réalité d'employés antillais dans le tertiaire et, surtout, sur des idées reçues doudouistes. C'est de l'humour et on peut décider de laisser passer ou non cet aspect-là de ce sketch au nom justement de l'humour, toujours est-il que la présence de Pascal Légitimus soulève d'autres questions intéressantes. Car ce qui frappe surtout quand on regarde ce sketch maintenant est le fait qu'un Antillais se grime en Antillais en s'appliquant un maquillage censé foncer la peau et donc négrifier le personnage, comme si Pascal Légitimus n'était pas suffisamment noir pour être plausiblement antillais. Le maquillage négrifiant de Pascal Légitimus constitue un cas classique de caricature hyperbolique toujours est-il que ce grimage n'est que l'élément le plus visible de ce qu'on peut appeler la méthode « minstrel ». Ce terme anglais est un dérivé des « minstrel shows » qui étaient des spectacles itinérants américains où, jusqu’au milieu du 20e siècle des comédiens blancs et parfois noirs — des « minstrels » — se grimaient en faux noirs, prenant des poses dévalorisantes, ridicules et péjoratives. Cette méthode consiste, comme dans l'exemple de Pascal Légitimus, à renforcer ou, dans le cas de comédiens blancs, à caricaturer les traits visuels et autres de ceux dont on se moque. Vu ainsi, le bien curieux Fausses blondes infiltrées est une sorte d’image négative des représentations « minstrel ».

 

Il est, en tout cas, difficile d'imaginer des comiques se grimer en Noirs de nos jours, mais ce grimage tant visuel que gestuel et oral caractérisait jusqu'à date récente les performances «ethnicisantes » des minorités. Ce qu’on peut, en tout cas, retenir est que, de par le grimage, le minoritaire se trouve de manière inéluctable piégé dans le prisme subjectif du majoritaire et réduit à ses marqueurs les plus basiques, sans possibilité de nuances. La (ré)appropriation des minoritaires de performances humoristiques sur et par eux-mêmes — performances auxquelles le grand public est devenu habitué avec l'avènement de Jamel Debbouze et sa cour de talents — peut évidemment être comprise comme une récupération des minorités d’une image auparavant dépossédée. 

 

 

 

Et pendant ce temps...

 

Ici et là, on trouve, avant l'arrivée du Comedy Club, des humoristes minoritaires tels que Popeck

…et le visionnaire Elie Kakou avec son personnage de Madame Sarfati.

 

Le propos ici n'est pas de proclamer que tout humoriste voulant faire rire sur des thèmes minoritaires ou tout simplement représenter des minoritaires doit forcément « avoir des origines », ou être femme, LGBTQ, etc., mais que, dans un contexte où des hommes essentiellement blancs catholiques et parisiens ont ri et fait rire parfois au dépens des minorités, il est évident que les quelques cas des années 1970 à  1990 des minoritaires qui font de l'humour autour de leur propres groupe d'appartenance sont des heureuses exceptions à la règle. Au lieu du grimage et de la caricature réductrice et parfois dévalorisante, ces humoristes-là tirent leur force d'une indéniable authenticité dont l'aspect autobiographique est assumé. Ils préfigurent en cela les Thomas Ngijol et Fabrice Eboué de nos jours en ce qu'ils inscrivent des récits minoritaires autobiographiques dans les représentations collectives du grand public. Elie Kakou n'est malheureusement pas resté avec nous assez longtemps, mais Madame Sarfati, elle, ne nous a pas encore quittés. 

 

 

Jamel Comedy Club, The Real McCoy et Mad TV

 

Présent sur les ondes depuis 2006, le Jamel Comedy Club constitue un regard frais venant des marges qui aspire à parler et à dialoguer avec le centre. Il s'agit d'un regard urbain, principalement mais pas exclusivement décliné par des minoritaires, qui se veut le reflet de la réalité multiculturelle de la France. Cette plate-forme démocratise depuis plus de six ans une forme d'humour devenue réalité dans des zones urbaines, mais qui était jusqu'à date récente circonscrite dans ces zones marginales. Depuis ce site d'énonciation urbain et pluriel, les humoristes faisant partie de ce mouvement formulent un humour qui, interpellant leur quotidien et les actualités rythmées par des propos plutôt hostiles à leur égard, est bien souvent empreinte de politique, voire la cite explicitement.

 

À regarder certains sketches, surtout ceux de Thomas Ngijol et de Fabrice Eboué, on a l’impression qu’ils utilisent leur statut minoritaire pour pousser les limites du politiquement correct. Comment comprendre autrement l’une des spécialités de Thomas Ngijol qui consiste à faire de l’humour sur les Antillais avec des moqueries comparables à celles du fameux sketch des Inconnus ? La différence entre les deux époques n’est que dermique ou plutôt dans le maquillage... On pourrait même dire que ce type de blague est presque une réappropriation de la blague raciste dans un jeu continuel entre le politiquement correct et incorrect, l’acceptable et l’inadmissible, le rire décomplexé et le rire jaune.

 

Tout comme Les Inconnus qui riaient tout azimut de toutes les catégories socioculturelles, les membres bigarrés du Jamel Comedy Club n’ont cesse de s’envoyer des vannes les uns sur la communauté des autres. Il est finalement question d’un humour postcolonial, multiculturel, et surtout fédérateur où les minorités s'interpellent les uns les autres et, chemin faisant, se révèlent à un public plus large. Un humour qui non seulement déconstruit lorsqu'elle est manifestement politique, mais qui créent des ponts entre les différentes minorités dans une reconnaissance commune des problématiques vécues et exprimées. Là où Les Inconnus fédéraient depuis le centre, le Jamel Comedy Club fédère depuis la périphérie. Une fois de plus, le propos ici n'est pas de proclamer que tout humour doit tendre vers cet horizon, mais tout simplement de soutenir que cet humour-là doit pouvoir trouver sa place sans être affublé de communautariste, et constitue une richesse et non un danger à la cohésion sociale. Après tout, suite à l’excès de discours sur l’identité nationale et tous les thèmes connexes (laïcité et cie.) entendus ces dernières années, ce type d’humour-là acquiert, par ailleurs, une fonction cathartique. 

 

Avec cette nouvelle génération d’humoristes minoritaires, le mouvement s'est donc inversé, allant maintenant des marges vers le centre et créant une dialectique continuelle entre l’universel et le particulier. À titre d’exemple, Super Man vs. L’Africain.

 

Et pourtant, la réception et, particulièrement, la compréhension des plaisanteries livrées par ces humoristes est conditionnée et limitée par la composition de leur public. Forcément. S'appuyant essentiellement sur des « in jokes » (sorte de blagues privées étendues à toute une section de société et comprises uniquement par celle-ci) que tout urbain reconnaît instantanément (ici, la référence aux Zaïrois sapés, par exemple), ces mêmes blagues courent ailleurs le risque de tomber platement sur des oreilles sourdes tel un Allemand en France qui tente de faire de l’humour sur les Bavarois. Le contexte culturel peut faire gravement défaut....

 

Il s’agit, en effet, du paradoxe de l’humour minoritaire qui se trouve invariablement dans un double écueil, pris entre la marge et le centre. Dans un article publié dans The Guardian en 2010, Brian Logan s’interroge justement sur cette problématique au Royaume-Uni où beaucoup d'humoristes noirs se retrouvent ballotés d’une part entre des circuits de spectacles où le public est presque toujours quasiment entièrement composé d’Afro-Caribéens et, d’autre part, leur désir d'être diffusés plus largement sur la télévision publique et la crainte des patrons de celle-ci que le public ne soit pas « prêt » pour leur type d’humour. Certains de ces humoristes animaient de 1991 à 1996 l'émission The Real McCoy qui, tout comme la série Desmonds, ciblait un public large noir. Chose qui était possible dans le contexte du multiculturalisme britannique où même des chaînes entières, comme la chaîne publique Channel Four, avaient dès leur fondation, la vocation de représenter les minorités de tout type.

 

Adolescent noir et plus ou moins urbain, j'étais forcément dans la cible de telles émissions, mais je ne sais pas si toutes ces histoires situées dans les quartiers du sud de Londres et peuplées de vieux Jamaïquains, Trinidadiens et Guyanais qui parlent sans cesse « du pays » et des Nigérians pseudo-intellectuels avec des accents à couper au couteau faisaient autant rire mes camarades blancs même si les sujets ne leur étaient pas du tout aliènes. C'est dans cet entre-deux-eaux que se place plus ou moins habilement plus ou moins périlleusement Jamel Comedy, Halal Police d’état, Les Kaïra, Beur sur la ville, Case Départ et cie. D'une part, le public visé est volontairement urbain, les sujets traités s'appuyant sur des stéréotypes et caricatures résolument citadins, d'autre part, la composante fortement autobiographique de certains sketchs auto-dérisoires, notamment autour de la famille, la guerre des sexes, le monde de travail, etc. font appel à des sujets universels et, par extension, un public plus large, au-delà des confins de la ville ou d’une communauté donnée.

 

Une fois n'est pas coutume, la fiction rejoint à nouveau la réalité dans la figure du faux-documentaire Inside Jamel Comedy Club qui opère une sorte de mise en abîme de la réception même de la série dont il est inspiré. Au cours d’Inside Jamel Comedy Club, on assiste ainsi à une suite de malentendus culturels, des mini-scandales à la Dieudonné et des spectacles dans des zones rurales où on n’est pas tout à fait sûr que le public ait capté les blagues, comme pour le documentaire tout entier.

 

Contrairement à l’accusation insidieuse d’humour communautariste exprimée par Naulleau et Zemmour dans Etrangetés — Part 1, ce que j'ai ressenti avec tous ces films sont justement les prémisses du dépassement de cette dichotomie entre l'humour minoritaire en circuit fermé et l'humour majoritaire à vocation universelle, au-delà du clivage marge/centre, vers  une sorte de rire-ensemble. Vers un rire fédérateur, pluriel et polyphone qui, bien qu'il s'inscrive à certains égards dans un véritable projet politique postcolonial, a forcément tendance à aborder la politique en filigrane plutôt que frontalement.

 

À l'instar d'émissions telles que MAD TV aux Etats-Unis où un troupe de comiques sévit avec des sketchs les uns plus hilarants que les autres, on voit depuis plusieurs années l'émergence d’un type d'humour qui abolit les définitions de minoritaire/marginal et grand public/majoritaire en se livrant à un commentaire social satirique qui prend constamment le pouls des mutations de la société américaine. De toute évidence, ceci est justement possible car le fait minoritaire est entièrement intégré dans les représentations collectives que la société américaine se fait d'elle même. Pas étonnant que cette émission brille par son succès dû en grande partie à la force drôlement addictive des personnages incarnés. On pourrait rire, par exemple, sur cette parodie hilarante de films comme Half Nelson

 

… ou bien ce sketch hyperbolique et hystérique sur la discrimination positive.

 

 

La politique n'est jamais évacuée, mais davantage inscrite dans la fibre même du commentaire social, évitant ainsi quelques lourdeurs que l'on trouve toujours dans les exemples français. Curieusement, cet humour-là rejoint en quelque sorte celui des Inconnus avec sa manière de passer en revue les représentations populaires de tous les groupes sociétaux sauf que, là où l'humour était jacobin, sexiste et parfois ethnocentrique, celui-ci participe d'un regard pluriel et plus inclusif qu’exclusif. On peut se demander si le point de vue de MAD TV n’est pas finalement celui d’un middle America mainstream, toujours est-il que MAD TV n’épargne en rien cette même classe moyenne et doit son existence même au fait que les Noirs, Latinos, Asiatiques, Juifs, LGBTQ et autres sont manifestement ancrés dans les représentations mainstream de la société américaine. C’est ainsi qu’avec le mimétisme des mœurs presque réaliste de certains sketchs, les caricatures sociales et un regard satyrique sur certaines stars (Tyra Banks, par exemple), MAD TV, tout comme Les Inconnus, puise à sa guise dans un vaste fonds de clichés, stéréotypes, caricatures et images d’Epinal.

 

En ce début du 21e siècle, faire rire et être en même temps minoritaire et/ou faire œuvre d’humoriste en représentant des minoritaires  sur un mode autre que le  péjoratif ne peut forcément qu’être un geste politique. Un geste qui, consciemment ou inconsciemment, fait avancer le schmilblick. Un geste qui est, par la même occasion, fruit de la société dans laquelle il s’exprime et qui peut même faire progresser celle-ci. Un geste dont la réception est non seulement conditionnée par l’image des minorités dans les représentations collectives d’une société donnée, mais également par l’image que les minorités se font d’elles-mêmes, avec, parfois, leurs complexes et leurs blessures. Telle est l’étrange histoire de Case Départ et de ces autres films qui l’ont suivi. 

 

Et pour terminer, rions une dernière fois avec Eddy d’Absolutely Fabulous qui découvre que son futur petit-fils ou petite-fille n’est pas celui qu’elle imaginait. Bon amusement (à savourer à partir de 4'58").


Themba Bhebhe

Notes

[1] Bell Hooks, Désirs : race, genre et politique culturelle – traduction de Mathieu Kleyebe Abonnenc de Yearning: Race, Gender, and Cultural Politics, éd. South End Press, Boston, MA, 1990.

[2] Ibid

[3] Ibid

[4] Ibid

[5] Ibid

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