Mon Lou Reed à moi

Au début des années 70, mon frère Lala, qui a toujours été le leader de la famille en matière de musique (il est compositeur et interprète) découvrit David Bowie au moment de Hunky Dory. Nous étions dans l'attente de l'artiste pop qui saurait utiliser l'ambiguité sexuelle d'une manière très moderne. On s'est mis à dévorer Bowie puis Lala a remonté la source des premiers disques, plus folk. Au même moment, il y avait bien sûr T.Rex mais c'est à cette époque que nous avons commencé à faire le lien avec la Factory de Warhol. Sur les photos, il y avait Joe Dallesandro mais surtout, avant, on avait remarqué ce mec, immobile, les cheveux noirs, les lunettes noires. Le Velvet Underground. Dans une poursuite à l'appropriation des stars, j'ai décidé devant tout le monde que Lou Reed m'appartiendrait, les autres pouvaient l'aimer bien sûr, mais comme Lala s'était approprié Bowie, Lou Reed serait ma chose, ma spécialité, my precious.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 03 novembre 2013

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Au début des années 70, mon frère Lala, qui a toujours été le leader de la famille en matière de musique (il est compositeur et interprète) découvrit David Bowie au moment de Hunky Dory. Nous étions dans l'attente de l'artiste pop qui saurait utiliser l'ambiguité sexuelle d'une manière très moderne. On s'est mis à dévorer Bowie puis Lala a remonté la source des premiers disques, plus folk. Au même moment, il y avait bien sûr T.Rex mais c'est à cette époque que nous avons commencé à faire le lien avec la Factory de Warhol. Sur les photos, il y avait Joe Dallesandro mais surtout, avant, on avait remarqué ce mec, immobile, les cheveux noirs, les lunettes noires. Le Velvet Underground. Dans une poursuite à l'appropriation des stars, j'ai décidé devant tout le monde que Lou Reed m'appartiendrait, les autres pouvaient l'aimer bien sûr, mais comme Lala s'était approprié Bowie, Lou Reed serait ma chose, ma spécialité, my precious.

Q

uelques années plus tard, à 17 ans, lors de ma tentative de suicide adolescente, j'avais à mes côtés trois livres dont un, très rare, sur la Factory de Warhol. J'étais un jeune gay trop impatient et complexé, écrasé par un Lot-et-Garonne désertique, pauvre, sans amour. Je ne rêvais pas de Londres, mais du New York du Max Kansas City, cette scène pré-punk qui surgissait en 1975, justement, dix ans après, avec les albums de Patti Smith ou les concerts du CBGB. Je voulais mourir avec Lou Reed, pour Lou Reed, and fuck the world.

J'avais déjà vu Lou Reed à la télé et aussi pendant un concert moyen à Toulouse qui m'a fait comprendre qu'il ne fallait pas trop attendre de sa star favorite. Le fait qu'il daigne déjà jouer dans le Sud-Ouest était déjà miraculeux et incongru en soi. J'ai la particularité d'avoir adoré une période de Lou Reed, celle de Rock 'n' Roll Animal, qui n'est pas la préférée des puristes. Dans ce disque live, enregistré le 21 décembre 1973 à l'Academy of Music de New York, la voix de métal de Lou était plus prononcée et tout l'attrait de cette tournée résidait dans le duo basse / batterie de John Prakash et Penti Glan. Que Lou Reed, qui n'était pas forcément un homme de scène, choisisse une rythmique si funky et profuse me rapprochait déjà de la musique noire vers laquelle je me dirigeais sans le savoir.

 

J'aimais que Lou Reed se mette au heavy metal comme j'avais aimé Transformer et Berlin. De disque en disque, sa progression était phénoménale, il avançait à l'aveuglette mais son instinct lui disait que chaque album devait être très différent du précédent (ce qui se faisait beaucoup à l'époque). Quand est sorti Coney Island Baby, pour moi le grand tournant de sa carrière, je me suis senti trahi. Lou Reed s'était débarrassé du théâtre décadent de son image (le maquillage noir, les cheveux décolorés de Lou Reed Live, le mélange entre Iggy Pop et Bowie) et je me suis dit qu'il était passé aux électrochocs. Plus d'ambivalence, il était redevenu hétérosexuel (ce qu'il n'a jamais cessé d'être mais bon). La pochette était belle mais presque clownesque. Lou Reed était devenu le vrai Lou Reed et il m'a fallu plusieurs années de bouderies, qui ont coïncidé avec mon basculement entier dans la musique noire. En insisqtant sur l'aspect immaculé de cet album, la qualité de l'écriture et des mélodies, Lou Reed prédisait alors Jonathan Richman, une manière de jouer le rock avec plus de bonheur, comme un dude. Car Lou Reed est un dude de New York.

 

Il y a un an ou deux, j'ai racheté le CD de Berlin. J'ai eu un problème avec ce disque, comme j'ai un problème avec cette ville d'une manière générale. Il me rappelait trop le Lou Reed malheureux que j'étais moi-même à l'époque. On dirait même que Berlin a beaucoup vieilli, ce qui n'est pas le cas de Transformer par exemple. La production de cet album, racontée en détail dans ce documentaire (vous devez voir ça!) fut si rapide (trois jours) que personne a compris comment Walk On The Wild Side avait pu devenir un tube en France et partout ailleurs. C'était si bizarre. Passer de l'underground de la Factory au sommet des charts, c'était comme si Kiddy Smile faisait un tube dans le Top 5. Like, whaaaat?

 

Pour répondre à mon Madjid adoré qui n'a pas été tendre avec Lou Reed récemment, je suis d'une génération qui avait énormément de respect pour les babas des années 60 et 70. Mes frères et moi étions tous des babas et on respectait Crosby, Stills Nash & Young, et avant lui Bob Dylan, et avant lui Woody Guthrie et avant eux le blues. BB King, toussa. Tout le monde était dingue de Janis Joplin. Si tu n'aimais pas Janis Joplin, c'est que tu avais un énorme problème et, selon la formule consacrée, on ne voulait pas savoir lequel, sors de ma chambre tout de suite. Au milieu de toute cette avalanche de genres musicaux qu'on aimait tous sans distinction, le country rock, le heavy metal, les Who, le reggae, le rock décadent, le punk qui arrivait, Lou Reed était le black diamond au centre d'une constellation de stars beaucoup plus éclatantes que lui (I mean, Neil Young!). Pour aimer Lou Reed, il fallait prendre cette galaxie avec les bras et pousser toutes les étoiles de côté afin de dégager ce trou noir dans lequel se cachait Lou Reed, l'homme à la voix de métal, lente, si facile à comprendre, le dude le plus new-yorkais.

 

J'aimais Lou Reed parce que je le trouvais très masculin. A l'époque, je pouvais aimer des mecs comme Ted Nugent uniquement parce qu'il ressemblait à une bête de sexe. Pareil pour les Beach Boys. Mais Lou Reed était un homme masculin moderne, urbain, il ressemblait à un Italien de New York et sous certains angles, on retrouve de nombreuses facettes d'Al Pacino jeune chez lui. Son style vestimentaire était parfait, simple, cool, edgy. Je voulais m'habiller comme ça.

 

Pendant les années 90 et 2000, je n'ai plus suivi sa carrière. Je pense que les artistes sont comme les journalistes, à un moment, il faut qu'ils disparaissent (note à moi-même). Mais lors d'un voyage à New York, en 2008, j'ai vu passer des bus avec des pubs immenses pour la nouvelle émission d'Elvis Costello sur le Sundance Channel. Et par chance, dans ma chambre d'hôtel, je suis tombé sur l'émission où Lou Reed discute avec lui. Et je trouvais ça formidable, ce vieil homme, super sweet, interviewé par un artiste irréprochable comme Costello. La douce amitié qui traversait leur discussion et ensuite le morceau qu'ils ont joué ensemble. Je crois que c'est le jour où j'ai dit au revoir à Lou, l'artiste préféré d'une adolescence de cauchemar, alors que j'étais devenu, moi-même, past the limit.


Didier Lestrade

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