Le diable et le copyright

Il n'y a pas longtemps sur un canapé rouge, entre deux désirs sublimés, a débuté une conversation sur la réappropriation culturelle. Le locking, le waacking et le voguing sont trois danses noires et, au moins pour le waacking et le voguing, super gay. Touffue comme un spin-off du cycle arthurien, notre discussion s'est prolongée en SMS, en message sur whatsapp, sur FB. Au fond, le problème est ancestral. Au moment où ces formes deviennent plus connues, où les neurones miroirs de chacun vont pouvoir les copier à travers le monde grâce à Youtube, qui a vraiment le droit de les danser et de dire comment les danser ? Avec un problème pareil, on avait mille raisons de poursuivre cette conversation toute une vie, mais les mots d'Archie Burnett, vogueur et waackeur de premier ordre, nous ont réconciliés, Kiddy et moi. Vous pouvez mater la vidéo ici. À la fin de la vidéo, Archie Burnett, le beau, le magnifique Archie, dit simplement : « Ok, vous avez le droit de mélanger des bouts de votre culture au waacking, mais si vous n'y croyez pas, personne d'autre n'y croira ». Et c'est là le nerf de la guerre de la réappropriation culturelle : la foi, le mythe.

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Richard Mèmeteau

par Richard Mèmeteau - Dimanche 20 octobre 2013

Professeur de philosophie, co-fondateur de Freakosophy, geek attardé, fan de comédie US, discuteur de théories en tout genre dans les cafés, et, depuis 2005, amoureux de Kele Okereke, le chanteur de Bloc Party.

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Il n'y a pas longtemps sur un canapé rouge, entre deux désirs sublimés, a débuté une conversation sur la réappropriation culturelle. Le locking, le waacking et le voguing sont trois danses noires et, au moins pour le waacking et le voguing, super gay. Touffue comme un spin-off du cycle arthurien, notre discussion s'est prolongée en SMS, en message sur whatsapp, sur FB. Au fond, le problème est ancestral. Au moment où ces formes deviennent plus connues, où les neurones miroirs de chacun vont pouvoir les copier à travers le monde grâce à Youtube, qui a vraiment le droit de les danser et de dire comment les danser ? Avec un problème pareil, on avait mille raisons de poursuivre cette conversation toute une vie, mais les mots d'Archie Burnett, vogueur et waackeur de premier ordre, nous ont réconciliés, Kiddy et moi. Vous pouvez mater la vidéo ici. À la fin de la vidéo, Archie Burnett, le beau, le magnifique Archie, dit simplement : « Ok, vous avez le droit de mélanger des bouts de votre culture au waacking, mais si vous n'y croyez pas, personne d'autre n'y croira ». Et c'est là le nerf de la guerre de la réappropriation culturelle : la foi, le mythe.

A

u départ, je venais de lire le bouquin de Jérémy Patinier et Tiphaine Bressin sur le voguing, Strike A Pose, je trouvais géniales les différentes légendes qui s'additionnaient pour en expliquer l'origine en la rendant aussi plus opaque. Je pérorais un peu (si peu). L'effet d'une généalogie complexe a toujours un effet grisant sur moi, c'est comme un psychotrope, ça me paralyse le cerveau et ça me rend heureux. Les vogueurs, disait un des vogueurs de la House of Omni, se seraient peut être inspirés des pauses d'Audrey Hepburn dans Funny Face, ils auraient pu dormir contraint et forcés dans des cinémas qui passaient des films de Kung Fu qui ont inspiré leurs pauses, etc... Chacun racontait son histoire, je trouvais ça cool.

Mon regard est celui d'un mec extérieur à ce mouvement et à la danse en général. Je suis blanc, je danse comme Baloo, et de toute façon, je préfère mater. Mais vu de l'intérieur, le problème n'est pas là. Pour un danseur, que ces légendes soient vraies ou non, à la fin l'essentiel est de savoir qui sait faire quoi et de savoir qui a l'autorité pour établir ce que sont ces règles. Quand le locking et le waacking ont été pratiqués en France, les mouvements restaient probablement pour une large part approximatifs et le sens de ces mouvements pouvaient ne pas être compris du tout. Le locking particulièrement reposant pour une bonne part sur la transposition dansée de gestes quotidiens, ne pas en comprendre l'esprit revenait peut-être à ne pas le comprendre du tout.

 

Pour moi, non-pratiquant définitif, et simple spectateur, je voyais dans ces erreurs une occasion de greffer de nouveaux mouvements. Mon présupposé était de simplement trouver génial cette sorte de darwinisme créatif, cette émulation où le meilleur se réapproprie l'héritage des autres. Les vogueurs sont après tout les enfants émancipés du locking et du waacking. Mais cette fois-ci, Kiddy avait un autre argument : avant même de modifier son cours, le locking devait au moins devenir une forme stable, connue. C'est presque un problème vital. Sans stabilité, sans une pointe de dogmatisme et de répétition, aucune forme utile de danse ne peut se transmettre.

 

 

Locking, waacking, voguing...

 

À ce stade, aucun de nous deux n'a raison car on énonce deux principes complémentaires. On aurait dû aller boire un thé, manger des cupcakes, et se poser dans un jardin zen pour voir le yin passer dans le yang (et réciproquement).

Qui plus est, chaque danse a déjà résolu le problème de sa conservation : le locking est d'abord l'invention d'un petit groupe, avec quelques figures connues. Un copyright pourrait presque être déposé (Don Campbell en serait le propriétaire). Ses créateurs ont le droit de réclamer qu'on ne les oublie pas et qu'on ne les spolie pas.

 

Le waacking est un truc plus diffus d'abord appelé le Garbo, né dans les clubs (gays de Los Angeles dans les années 70). L'histoire même du nom de cette danse s'est peut-être perdue. Archie Burnett cite quelques noms d'anciens qu'il faudrait interroger, dont bien sûr Tyrone Proctor, Ana Sanchez, Shabba Doo qui continue d'incarner la légende... Mais désormais le waacking est plutôt un état d'esprit, un truc de dancefloor, très expressif, que des filles comme des mecs peuvent danser, et déjà assez ouvert et mondialisé.

 

En revanche, le voguing est un truc de communautés. Il faut encore passer devant les juges, les mothers et intégrer une House – même si on est une fille suédoise blanche comme Anna Ninja. Mais si ces trois formes de transmissions garantissent une certaine pérennité, pour recevoir la bénédiction de la communauté, du dancefloor, ou des premiers lockeurs de légende, le problème n'est plus vraiment là. Le problème est que Miley Cyrus twerke, que les Coréens waackent super bien et que les Russes prennent des cours avec Archie Burnett et Tylor Proctor. Autrement dit, ce n'est pas la pérennité le souci. Mais c'est la concurrence mondiale... La réponse d'Archie Burnett qui dit OK, les kids, vous pouvez jouer sur ma pelouse, reflète un état de fait où les pas de danse s'échangent sur Internet.

 

 

Le diable au coin d'un carrefour en train de vouloir vous acheter un truc.

 

Si vous parlez d'une culture populaire, vous avez tout de suite un dilemme. Tout le monde ou presque peut prétendre être de ce peuple. La baston à l'appropriation commence donc avec le concept même de culture populaire. Internet a juste accéléré le processus.

 

Dès le début, même des musiques supposées pures et authentiques comme le blues sont construites sur des réappropriations que n'importe qui jugerait impardonnables aujourd'hui. William Christopher Handy – dans l’ordre : charpentier, ménestrel, cornettiste, professeur de musique ou autobiographe de sa propre aventure –, n’hésite pas à se renommer lui-même le « père du blues ». Comme il était à l'époque l’un des seuls Noirs à pouvoir écrire de la musique, il était le premier à pouvoir jouir de droit de propriété intellectuelle sur ses compositions ou celles qu’il écrit, et il fut donc l’un des premiers à organiser commercialement le blues et à le faire connaître même du côté des éditeurs musicaux blancs de la Tin Pan Alley. Si on veut même écorner un peu plus la légende, il suffit de rappeler que l'un des premiers blues écrits est d'abord une chanson commandée par le maire de Memphis pour sa campagne. W. C. Handy explique d'ailleurs que son inspiration pour le blues est d'avoir entendu un pauvre noir en haillons jouer de la guitare à la gare de Tutwiler. Evidemment, personne ne sait qui était ce pauvre gars, et personne ne sait si ce n'est pas une légende que W. C. Handy raconte pour montrer qu'il est resté proche du peuple tout en commercialisant leur culture.

 

Les bluesmen – Robert Johnson en particulier, mais évidemment Tommy Johnson, ou plus tard John D. Twitty – ont construit une superbe légende pour garantir ce qu'était un authentique joueur de blues. Jouer du blues c'est s'attendre un soir à rencontrer le diable à un carrefour (ce qui n'est pas sans lien avec le vaudou, qui place aux carrefours le possible passage d'un monde dans un autre). La version de Robert Johnson est la plus connue et la plus intéressante parce qu'elle est corroborée par d'autres joueurs de blues et parce que son pacte avec le diable est complètement tacite – comme si le diable n'avait même pas eu besoin de négocier et qu'il lisait dans les esprits mieux que le Professeur Xavier.

 

 

Un mage t'accorde ta guitare

 

Un jour, Robert Johnson se fait vanner par Son House parce qu'il joue mal de la guitare. Robert Johnson est beau, il se chope facilement des filles, mais il n'est pas capable d'impressionner le maître Son House. Il repart, dégoûté, et alors qu'il se trouvait à un carrefour le soir, il décide d'y dormir. Dormir le soir à un carrefour revient quand même à insister vachement pour s'attirer des ennuis, d'autant que comme il le chantera dans The Devil and Me, seulement rester à un carrefour est dangereux. Le lendemain, il se fait réveiller le matin par un homme avec un long chapeau dont la vue le paralyse, qui se penche vers lui et lui accorde simplement sa guitare (comme si dans le fond, il suffisait d'accorder la guitare pour révéler le génie de son jeu). Deux ans plus tard, quand Son House le retrouve, il n'en croit pas ses oreilles d'à quel point Robert Johnson est devenu un dieu de la guitare. Par la suite, tous ses potes bluesmen ont adoré répéter cette histoire aux petits hipsters blancs qui venaient les voir dans les concerts. D'une certaine façon, cette histoire pouvait vouloir dire « Attention à toi petit blanc, ma musique est dangereuse, si tu la reprends, tu as intérêt à être prêt à en payer le prix ». C'est mieux que le copyright, le diable. C'est un meilleur épouvantail. En gros, tu touches ma musique, tu es marabouté.

 

La légende de la rencontre avec le diable est devenue un classique des films sur le blues et sur le rock (Phantom of the Paradise, Crossroads, O Brother...). Le rock devait assumer cet héritage pour pouvoir s'autoriser le blues. Le passage de relais s'est fait parce que les blancs se sont inscrits dans le mythe inventé par les bluesmen noirs, quitte à devenir plus satanistes que Satan et Robert Johnson réunis. Par la magie de Youtube, il n'y a pas longtemps, je me suis rendu compte que même le groupe de Mock Rock (du rock ironique) de Jack Black, Tenacious D., utilisait cette histoire du diable pour justifier sa musique. Leur film, comme leur titre Tribute, est une espèce de grosse poilade par deux mecs blancs, ringards, quadra, mal fringués et apparemment sans charisme. Mais le thème principal est toujours cette rencontre avec le diable.

 

Comme Jack Black est juste un mec génial, avec une énergie totalement folle, très vite cette chanson se transforme en plus qu'un vague country rock pourri. Sur un fond d'arpèges de guitare mélancolique à la Stairway to Heaven, J.B. est défié par Satan lui-même. Le diable est moche, gros comme le diable de Legend sur fond vert dégueu (rien à voir avec le diable élégant à grand chapeau de Johnson), mais il est comme une vieille rockstar, ça fait toujours plaisir de voir qu'il est là, et qu'il fait son job : en l'occurrence, veiller au respect de la dichotomie morale Bien/Mal. Aussitôt qu'il apparaît au bout d'une autoroute, il demande à Jack Black et son pote de chanter la meilleure chanson du monde ou de se faire dévorer l'âme. La vanne c'est que J.B. et K.G., au lieu de flipper comme les potes bluesmen de Robert Johnson autour du feu, préfèrent tout de suite gueuler au diable « OK ! » en faisant des vocalises. Ils le préviennent tout de suite que « ce n'est pas la meilleure chanson du monde, mais seulement un hommage ». Mais c'est un hommage qui parvient tout de même à faire fuir Satan, qui se ratatine comme une feuille d'épinard dans une casserole. On ne sait pas d'ailleurs si c'est vraiment une bonne chanson ou simplement une chanson tellement naze et arrogante qu'elle en fait fuir le malin. Mais pour Jack Black, et pour les individus modernes que nous sommes, cette vérité suffit : la meilleure chanson du monde n'est qu'un hommage à une chanson géniale à jamais perdue.

 

Voilà pourquoi j'adore Archie Burnett. Il a conscience comme les bluesmen que l'important n'est pas de suivre tel quelle une tradition, ni de débarquer en faisant comme si on avait tout inventé. Mais il faut seulement admettre dès qu'il y a réappropriation que ce qu'on invente ne peut être qu'un hommage, un tribut (littéralement) qu'on paye à un passé qu'on n'arrive peut-être plus à cerner précisément. Ce qui autorise la réappropriation est cet état d'esprit, savoir qu'on ne peut pas tout, et qu'on invente justement parce qu'on ne peut pas tout. Il est d'autant plus important de payer son hommage qu'on est peut-être en train de ruiner, de modifier ou d'effacer la même tradition dont on s'inspire. Au fond, la création et l'invention exige de l'humilité. C'était exactement là dessus que Kiddy et moi avons conclu.

 

Ce mec est génial, ce mec est humble.


Richard Mèmeteau

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