The Magician dans la salle du trône

Avec Tumblr, The Magician est le truc qui me fait tenir depuis des mois. Je ne suis jamais allé en club quand il passait mais je vais m'y mettre un jour, comme j'irai probablement en cachette à Wanderlust pour danser dans un coin, incognito, sans ramener ma fraise, puisque personne ne me propose de l'accompagner, grrrr, parce que ce sont les seuls clubs qui me semblent recréer la joie de la house anglaise classique, oui celle des années 90. Bref, la vie est dure, la solitude sucks, mais The Magician m'aide à survivre.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 20 octobre 2013

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Avec Tumblr, The Magician est le truc qui me fait tenir depuis des mois. Je ne suis jamais allé en club quand il passait mais je vais m'y mettre un jour, comme j'irai probablement en cachette à Wanderlust pour danser dans un coin, incognito, sans ramener ma fraise, puisque personne ne me propose de l'accompagner, grrrr, parce que ce sont les seuls clubs qui me semblent recréer la joie de la house anglaise classique, oui celle des années 90. Bref, la vie est dure, la solitude sucks, mais The Magician m'aide à survivre.

C

omme souvent sur la musique depuis dix ans, j'ai découvert les Magic Tapes du Magician avec du retard. J'ai complètement raté le premier single de Stephen Fasano sur Kitsuné, j'étais trop triste à l'époque et j'ai du débarquer avec la Tape 32 et depuis, j'ai passé mes longues soirées devant l'ordi en remontant le temps (la Tape 27 est lovey, la 31 makes me cry). Au début, je me disais que je devais être vraiment largué parce que je me demandais pourquoi ces mixes me faisaient fondre à ce point. Je me demandais aussi pourquoi personne n'en parlait autour de moi (à part Aurore Leblanc) et forcément, même dans cette affection, je me sentais comme un outcast. Ça me rappelait la fin des années 80 quand personne à Londres ne voulait m'accompagner dans les raves M25 parce que « c'était pas pédé". Déjà, à l'époque, je me mettais en colère contre ce séparatisme que j'avais moi-même encouragé à un moment et dont je m'échappais. Alors, j'étais triste de constater que j'allais rater un des plus beaux phénomènes musicaux de mon époque, en vrai, sur place.

Depuis, j'ai clairement identifié ce que j'aime dans les Tapes du Magician. Souvent, le soir, j'étais triste à pleurer, seul, heartbroken et je me suis mis à mettre machinalement une Tape. The Magician était si pénétrant dans sa douceur qu'il m'amenait progressivement vers une minidanse sur ma chaise. Je voyais son club. Et une fois découvert ce Soundcloud, je me suis dit que je n'écouterais que ça, mois après mois, car c'était a potent drug, indeed. En 2013, ce DJ est parvenu à faire revivre une légèreté de la house sous son angle le plus féminin. Je ne sais pas comment Fasano est dans la vraie vie, il a l'air d'un hypster sensible, mais ce que je ressens, à distance, c'est que c'est qu'il joue pour filles. Il y a des pianos, de l'Italo disco moderne, du cheesy très friendlyment séducteur, un tempo pas trop rapide qui laisse le temps de groover avec son sac à main sur le sol et plein de breakdowns vraiment youpi. Un sens de la programmation sans faute et des morceaux étranges venus de je ne sais pas où, Aeroplane bien sûr, Soulclap, Jessie Ware ou quoi, et forcément When The Night Is Over (cette fanfare brésilienne sous Bacclophéne), pour finir parfois avec des trucs plus stridents que Laurent Chambon décrivait cet été avec ces mots « C'est presque un son roumain » mdr. Et comme tous les vrais amoureux de house, je sais que lorsque vous faites plaisir aux filles sur un dancefloor, alors vous faites plaisir à tout le monde : les pédés parce que c'est fleuri, les hétéros parce que les filles sont heureuses. Dans ces mixes, je ne ressens jamais l'ego masculin, il y a une fréquence molle et solaire, une générosité sans prétention, sans effets de gros bourrin. C'est comme dans le porno où on se dit « Objectivement, ça ne peut pas être meilleur que ça ».

 

 

Belgium is in da house

 

Il y a bien sûr une évidence dans le fait que ce Fasano soit belge. Je suis persuadé que ce son existe en Angleterre dans des villes comme Plymouth ou Manchester où on ne rigole pas avec l'héritage de la grande époque. Mais la Belgique, c'est connu, c'est la France en mieux (pas aussi joli mais beaucoup moins idiot). Donc ma curiosité pour tout ce qui est étranger a trouvé une localisation qui ne soit pas Berlin ou New York. C'est comme mon rêve de découvrir l'explosion techno à Las Vegas en ce moment. Au départ, c'est un écho qui vient d'une génération plus jeune. J'imagine des filles et des garçons qui n'ont pas besoin de l'assentiment des séniors tout en faisant exactement ce que les séniors de la house faisaient... il y a 20 ans. C'est comme si on avait sauté une génération pour revenir à l'essence de la house, pas celle des hypsters qui écoutent des trucs jolis mais flippants. Ça doit être hands in the air like you just don't care ou rien du tout. Et cette énergie, c'est les jeunes qui l'ont parce qu'ils ont encore la force physique de danser toute la nuit, pas comme ces bears qui remplacent la danse par le fait de pomper un mec devant tout le monde, woa tu vois c'est super radical tu vois.

Non, le dancefloor est sacré, tu ne mélangeras pas de bodily fluids sur 123bpm, I dare you.

 

The Magician est une preuve supplémentaire que la house aujourd'hui, c'est les hétéros. Fasano est peut-être gay, j'ai même pas envie de savoir (bien que je ne suis pas conne, ses influences sur sa page FB sont très, mmmm, reconnaissables), mais il joue dans des clubs non gays. We Love Art, Wanderlust, Concrete, ce sont les hétéros qui ont repris le flambeau de ce que les gays ont perdu, eux, en restant dans leur conviction stupide que le sexe est au centre de la musique. Leur envie de rester « entre eux » est une faille politique majeure, comme s'ils restaient obsédés par le pire, comme s'ils adoraient l'idée que le glauque doit absolument rester leur domaine. C'est le SM dans la house.

 

L'autre jour, je regardais un rerun de Game of Thrones et j'ai détaillé la salle du trône, justement. Je ne sais pas si vous avez remarqué ces piliers immenses avec des frises dessus. Je me disais, voilà, c'est quand on a un décor comme ça que cela impose le respect. Un club c'est comme un royaume. Les nobles et les courtisans sont impressionnés par le décor et ils se tiennent à carreau, comme si on était dans une cathédrale. C'est comme les fresques du Privilège, way back à l'époque du Palace. Quand on voyait une telle beauté sur les murs, l'effort nécessaire pour se fondre dans un tel entourage, on n'avait pas envie de pisser dans les coins. Les lumières, les peintures, le mobilier, c'est ce qui rendait cet endroit intimidant mais, finalement, qui affirmait le privilège d'être là, d'en faire partie. Et quand j'écoute les tapes du Magician, je me dis que c'est de l'architecture sonore (Aeroplane se définissait comme de la spacious cosmic disco), un message d'affection qui ne peut être malmené par un mauvais comportement. Encore une fois, les clubs de filles ont ce truc en plus. On ne va pas marcher sur leurs chaussures, OMG. On ne va pas se pousser comme des mecs bourrés de testostérone et de GHB. On va laisser la musique au premier rang. On se libère à travers la dance mais en pensant qu'il y a du monde autour de soi et que la bière, c'est pour être bu, pas pour l'envoyer dans un rayon de 2 mètres à la ronde. Ce qu'on célèbre est au delà de la simple possibilité de ramener un mec chez soi, c'est la célébration d'être ensemble.

 

So, I wanna go there.


Didier Lestrade

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