Culture club de Now

Alors, vous êtes fiers de vous ? Vous ne devriez pas. Regardons votre iPod, votre iPhone, votre iTunes et, éventuellement, votre platine. Que de la merde. Elle est où votre singularité, celle qu’on vous enviait. Elle est où votre différence, cette trace qui reste attachée dans la mémoire des gens, comme votre caractéristique, mais qui n’est plus qu’un souvenir, une idée fausse? Un vestige, une fouille archéologique. Elle est où ? DTC. À trop vouloir vous assimiler — ça peut se comprendre à certains points de vue — vous vous êtes complètement dissous, à tous les niveaux, y compris musicalement. L’intégration à ce prix-là, non merci. N’oubliez pas que vous êtes des individus aussi.

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Tiphaine Bressin

par Tiphaine Bressin - Mardi 15 octobre 2013

Tiphaine Bressin, 35 ans, trop de diplômes, trop de neurones, trop de disques, collection commencée en 1994, fort caractère mais plein de qualités et de compétences, cherche du travail. Bonus : il a une excellente mémoire.

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Alors, vous êtes fiers de vous ? Vous ne devriez pas. Regardons votre iPod, votre iPhone, votre iTunes et, éventuellement, votre platine. Que de la merde. Elle est où votre singularité, celle qu’on vous enviait. Elle est où votre différence, cette trace qui reste attachée dans la mémoire des gens, comme votre caractéristique, mais qui n’est plus qu’un souvenir, une idée fausse? Un vestige, une fouille archéologique. Elle est où ? DTC. À trop vouloir vous assimiler — ça peut se comprendre à certains points de vue — vous vous êtes complètement dissous, à tous les niveaux, y compris musicalement. L’intégration à ce prix-là, non merci. N’oubliez pas que vous êtes des individus aussi.

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ans le détail: pour faire un bilan, un état des lieux de « l’offre culturelle » — TURBOLOL — qu’est-ce qu’on a ? Des bars, des boîtes — je n’ose même plus écrire « des clubs » -, et tout le bataclan. Du bordel à pédés au bar gay, une commune mesure: le mauvais goût abyssal de la « programmation musicale ». Re-TURBOLOL. Une véritable honte: qu’il s’agisse de playlists « programmées » par des logiciels de bas étage, diffusant de la musique du même niveau, ou de DJ passant ce que passent les logiciels — WTF ? quel intérêt alors de payer des DJ ? Expliquez-moi, j’aime bien comprendre — l’offre musicale n’est plus qu’une photocopie des radios commerciales qui nous abreuvent de soupe.

La bonne soupe que vous avalez bien gentiment, bien docilement, pour bien ressembler aux autres. Et vous vous trémoussez là-dessus, vous vous vautrez dans cette boue, arborant un sourire niais et béat « Ouais, youpi ! c’est comme à la radio. ». Et moi pendant ce temps-là, mes oreilles saignent. La seule chose dont je me souviens, du coup, c’est d’être allé au comptoir commander des bières — « l’alcool fait oublier le temps. »[1]. Et d’être allé au fumoir pour ne plus entendre ce brouhaha, ou l'entendre moins.

 

Je ne suis sûrement pas le seul dont les oreilles saignent. Mais personne ne dit rien, personne ne fait rien. Si, les patrons d’établissement font quelque chose: ils  demandent bien vite aux DJ's qui sortent des sentiers battus et passent des disques (différents on va dire — des débutants sans doute, qui vont bien vite comprendre les règles du jeu) s’ils ne pourraient pas « jouer quelque chose d’un peu plus commercial. » Adieu Nina Kraviz et Moodymann dans votre bar. Bonjour la mauvaise dance et le top 50 maxi-mega-dance.

 

Entendons-nous bien : en tant que tel, je n’ai rien contre la dance et la musique commerciale. Il faut s’intéresser à ce qui est diffusé, à ce qui marche, c’est essentiel. Ça dit quelque chose sur nous. Mais ne rien écouter d’autre à côté, ne rien « consommer » culturellement d’autre à côté dit aussi quelque chose sur nous, et ce quelque chose n’est pas très rassurant: nous sommes devenus des moutons, des suiveurs. Qui prennent bien gentiment la route que d’autres ont tracée et où l’on s’engouffre bien joyeusement – bêê bêê, comme des lemmings avant la falaise. En clair: on gobe tout, et on ne réagit plus, on ne cherche plus à développer ni à se développer, à écouter et à voir autre chose.

 

En clair : on s’ennuie bien. Mais avec le sourire. Le bar ferme ? Oh lala, qu’est-ce qu’on va faire, où est-ce qu’on va ? Allez, zou, « en « boîte ». Et rebelote. Le juke-box qui lève les bras dans sa cabine et « joue » en direct des CDs gravés et des fichiers formatés ‘radio edit’ question durée, et joue par-dessus le marché, les mêmes merdes que l’on a bouffées tout au long de la première partie de soirée au bar, c’est comment dire… Miam miam, bon appétit. Je vous fais l’économie du passage sur la technique et les ‘sound-systems’ utilisés ou pas ? Car, avouons-le, on est quand même parfois en droit de se demander s’ils ont pas fait des économies sur la sono et acheté des enceintes d'ordinateur pour sonoriser l’endroit. Ouch. Deux secondes: je vais vomir et je reviens. Je crois que j’ai compris pourquoi je ne sortais plus.

 

Est-ce que tout est foutu pour autant ? Je ne crois pas. Est-ce que ça demande des efforts ? Oui, bien sûr. Panorama.

 

Je hais le passé. Quoi de neuf ? Plus exactement, je n’aime pas sa mythification et la dénaturation qu’on en fait, pour en donner l’image d’un Eden originel, où tout était bien, où « C’était mieux avant. » Au passage, c’est une très vieille idée, « C’était mieux avant. », la première trace en étant retrouvée chez Aristote. Détail. Passons. Qu’a-t-on fait par le passé qui marchait et qui ne marchait pas ? Entre ces deux limites se trouve une marge pour permettre de renverser la vapeur et réinventer. Entre ces deux limites, et adapté, ajusté au jour présent, se trouve un modus vivendi pour faire cohabiter le commercial et l’indépendant, ces deux frères malheureusement souvent ennemis, cet Abel et ce Caïn.

 

Par expérience, et même si je n’aime pas trop écrire « je / moi / mon… » pour illustrer un point, je sais que les deux ont existé, harmonieusement, au même endroit, sous plusieurs formes. Les clubs à plusieurs salles, mais deux suffisent, où se créait une circulation libre entre plusieurs univers musicaux, permettant de souffler, de pendre un bain de musique plus commerciale avant de séjourner dans les eaux plus « troubles » de l’underground.

 

Ou, plus risqué, la programmation, au sein de la même salle, découpée en tranches thématiques, ce qui donne aussi de bons résultats. J’ai entendu d’excellentes sélections de tout type au sein d’une même soirée, dans chaque configuration. C’est très étonnant – et c’est très agréable accessoirement - d’entendre dans un petit club un passage dance marrant — Snap, La Bouche, Sash ! etc ; aujourd’hui ça donnerait David Guetta et tous ses condisciples — et l’instant d’après, Alison Limerick, Dave Clarke, Quench, Deep Dish, Angel Moraes, les Murk Boys, Lady B, etc. — et ensuite on aurait Tevo Howard, San Proper, T. Raumschmiere, Marcel Dettman, Radio Slave, Alexi Agore, Nicholas, et toute la nouvelle génération. Et ça marche.

 

Et l’approche du multi-salles est intéressante aussi car différente: une grande salle aussi appelée main room, souvent à l’étage supérieur où passe la dance, le R&B, le rap, les disques groove, et une salle plus petite, plus sombre, en sous-sol, smoke-machine incluse, et une programmation plus électronique, des club classics[2] aux instant hits qui ne satisferont jamais aux standards pour être des morceaux intemporels au niveau production, mais qui resteront, comme chaque titre, chaque courant, des marqueurs culturels d’une époque[3].

 

Autre piste: le retour des cartes de membre et de vrais physios à l’entrée et non des agents de sécurité. Sélection thématique ou à la gueule du client, sans justification. Vous vous rappelez Sandrine du Queen qui pour vous était le modèle du Cerbère ? Oh lala les filles ! Petites joueuses ! Mettez Polly à l’entrée ou autres portiers de Fire, Trade ou Heaven/Under The Arches… À Londres, vous rentrez pas si vous avez l’air trop clair ou si vous n’avez pas une tête — et le look — de dealer, sauf si vous voulez aller au Pacha à Victoria, mais faut vraiment avoir envie de se faire chier. Refaire la nuit ? Demandez le programme ! soirées thématiques.

 

Un exemple comme un autre: soirée interdite aux moins de 30 ans, présentation de carte d’identité obligatoire. Autour de moi, et pas uniquement, trop de gens se plaignent de la solitude, de la difficulté de rencontrer quelqu’un, vraiment, hors de la protection factice et des désillusions du web — les lapins, les faux-profils, les photos volées, et j’en passe. On peut même envisager une combinaison trentenaire + célibataire ou, au moins, entrer seul.

 

Aucune exception. Pas de backroom évidemment, pas de carré V.I.P., pas de guestlist, no bullshit, no velvet ropes, no nonsense. Tout le monde paye. Incentives ? Consommations moins chères pour les membres, quelques « privilèges », et encore. Il y a une belle chanson de Lil’ Louis qui résume ça, à mon avis, très bien: ‘Club Lonely’.

 

Pour les autres soirées: invités possibles, tarification différentes bien sûr. Tous les clubs légendaires américains ont fait ça, Paradise Garage en tête. Musicalement: daube exclue. Ou mieux: prévue, mais planifiée. De tout avec un spectre musical allant des années 70 à aujourd’hui. Interdictions formelles: le whisky et son pendant obligatoire, j’ai nommé la clientèle à bouteille, la danse du tapis, les gogos bogosses inatteignables, Dalida et tout le disco français — sauf un seul titre du Martin Disco Circus, toutes les merdes du top 50, et les années 80.

 

Autorisé : les club classics, les future classics, les nouveautés et les classiques electro et house, les jeunes talents en devenir et la musique cheesy[4] absolument parfaite, délicieuse comme savait en faire DeConstruction. Des trucs de folles quoi. Be real, ‘Be yourself (and no one else)’[5], everyone else is already taken. C’est quand même plus agréable, un changement, un saut qualitatif. Et si des non-trentenaires veulent vraiment rentrer, ils payent plus cher. Pour une fois. Parce que c’est bien joli, de lire partout « No vieux, pr bogosses only, pas plus de 26 ans,… » (etc.), mais ça peut marcher dans l’autre sens aussi finalement.

 

Et pourquoi pas ? Il est beaucoup question de communautarisme et de « racisme à l’envers » actuellement ; alors allons-y carrément. De toute façon, avec la génération Grumpy Cat – lire la génération ‘No.’ — no vieux, no gros, no efféminés, etc. — y a rien à attendre. Alors, fuck off.

 

Doctor’s order: un A/R EasyJet ou Ryan en Europe — Berlin, Londres, Barça, le choix ne manque pas. Prévoir trois-quatre jours. Un budget exclusivement consacré à vos soirées. On n’a pas le temps de manger quand on pratique le clubbing comme un sport (ce qu’il est vraiment.) Après vous être fait jeter de deux ou trois clubs, vous allez vite comprendre la recette et devenir ce que vous avez toujours rêvé d’être: true party animals. Where’s the party ?

 

 

PS : Je suis pas un vrai hater. Parce qu’en fait c'est plutôt ‘I’m a disco dancer, and a sweet romancer.’ (C. Just.)


Tiphaine Bressin

Notes

[1] « Le tourbillon de la vie. »

[2] Ex. : Robert Owens I’ll Be Your Friend, 1991 RCA.

[3] Ex. : Size Queen Music (Twisted, 1996) / [autre exemple : ] Rhyme Tyme. Productions You & Me 199x Cleveland City.

[4] Je recommande, en particulier, Felix Don’t You Want Me, Li Kwan I Need A Man ou n’importe quel remix ou titre de Luvdup, Sasha, Digweeg, Nick Muir, Jon DaSilva & McCready ou Sister Bliss.

[5] Danny Tenaglia featuring Celeda, Be Yourself (And No One Else), (Twisted, 1999).

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