Philippe Genet, Grande Gueule !

Grande gueule, grande gueule, grande gueule, Philippe Genet était une grande gueule. Une sacrée grande gueule. Au FHAR, on le repéra tout de suite. Son verbe haut, ses saillies heureuses, ses insultes. Et dans les manifs, un vrai élément chorégraphique. Beaucoup d’énergie, beaucoup de révolte, et un appétit de gourmet à lancer des rosseries, reflet  d’un goût démultiplié pour la vie.
Grande gueule, grande gueule, grande gueule, Philippe Genet était une grande gueule. Une sacrée grande gueule. Au FHAR, on le repéra tout de suite. Son verbe haut, ses saillies heureuses, ses insultes. Et dans les manifs, un vrai élément chorégraphique. Beaucoup d’énergie, beaucoup de révolte, et un appétit de gourmet à lancer des rosseries, reflet  d’un goût démultiplié pour la vie.

Il n’était pas passé par le gauchisme, Son idole c’était Malraux: « C’est une Grrrraaaaande ! » Et Abel Gance, l'hétéro échevelé. Il aimait la provocation  au plus haut point  et c’était un délice de le voir bousculer les dogmes de l’extrême gauche et du féminisme triomphant.

 

On sentait que la question de ses mœurs et de l’hostilité qu’ils rencontraient l’avaient préoccupé  depuis qu’il avait compris qu’il était « comme ça ». Une de ses plaisanteries préférée était d’imiter le père Marc Oraison, un abbé médiatique promu au dialogue avec les homosexuels. Philippe levait les yeux au ciel comme Jeanne d’Arc dans le film de Dreyer et murmurait « L’homosexualité, ce douloureux problème »… La plaisanterie marcha si bien que qu’il est écrit partout que l’émission de Ménie Grégoire que le FHAR interrompt s’appelait « L’homosexualité, ce douloureux problème ! ». Faux souvenir !

 

Philippe était mince et musclé, rien de particulièrement efféminé, sauf quand il le voulait. Je ne me souviens pas de lui en femme ou en travesti… Il avait un culot monstre. Se promenant dans la rue, il croise Michel Serrault  attablé à une terrasse. Aujourd’hui, La Cage aux folles est devenu « iconique » chez les homos mais  à l’époque les militants l’avait détestée. Genet va dire à l’acteur toute la détestation qu’il avait pour cette pièce de théâtre qui ridiculisait les homos. Serrault l’envoie aux pelotes en le traitant de « pauvre pédale ». Philippe disparaît, trouve une poubelle, pisse dedans et retourne la renverser sur Serrault qui n’avait pas prévu ce gag final.

 

Philippe avait beaucoup de succès, mais son pivot  (Le nouveau monde amoureux de Fourrier venait d’être publié et nous distinguions la pivotale et la papillonne). C’était Miguel, alias Louise Miguel, un beau portugais que Genet esclavagisait (à moins que  Miguel ait transformé Philippe en adorable despote). Leur amour est le pilier d’un film super-huit  (ah le temps où le super-huit allait libérer le monde !), La banque du sperme, réalisé par Philippe avec Pierre Chabal. En pleine vogue du super-huit sur fond de musique planante à la Pink Floyd. La nouvelle révolution sexuelle s’agitait sur l’écran avec l’énergie des « bathing beauties » de Mack Sennet. Un argument simple, mais efficace: une banque du sperme, avec ses officiants en blouse blanche, et ses usagers, aux genres improbables, du jeune homme à la vieille dame.
 La vieille dame aux lunettes américaines, c’était Robert, le Robert du petit Robert de la rue Cauchois, à quatre pattes, essuyant le foutre débordé par terre à la serpillère… Son restaurant avait été une de nos plaques tournantes. Il y avait aussi Jean-François Torre, en Cendrillon promue aux tâches subalternes, les folles à moustaches du FHAR faisant du trapèze en robes du soir ou passant des bassines suspectes au fouet de cuisine. C’est, je crois, cette bande amateurs qui donne la meilleure idée de ce qu’à pu être le FHAR (enfin le coté garçon car pas de lesbiennes autour de Philippe). Il se met en scène, sémillant dragueur en pantalon moulant, où, un grand moment du film, faisant passionnément  l’amour à Miguel… en gros plan.

Isobel Mendelson, une américaine parisienne, elle aussi cinéaste de films super-huit, m’a raconté que lors s’un festival super-huit, des gens se sont levés pour aller vomir.

Au générique, Genet salue « la participation des ballets nautiques du FHAR ». C’est peut-être aussi bien que Philippe ne réalisa pas son prochain projet, La vie sexuelle d’Anne Franck

Mais sa créativité aurait pu s’illustrer davantage.

 

Nous eûmes une brouille féroce. Pour un 1er mai, Philippe avait fait une quête pour nous acheter un mégaphone. En fait je crois qu’il mit beaucoup de sa poche. Je le vois très bien, le mégaphone au poing en train d’annoncer « le mariage d’Alain Krivine et de Josephine Baker !» en enchaînant sur  les pires insanités. Maud m’avait prêtée une splendide robe cocktail  rose des années 50 avec un  décolleté bustier et une longueur jeune, juste en-dessous du genou. Il me prêtait le mégaphone, où je reprenais l’air des bas Dim « Faites vous sodomiser /pas par la publicité »… Ambiance kermesse en somme. Mais Philippe ne voulait pas prêter son mégaphone aux filles des gouines rouges. Elles lui demandèrent, il refusa. J’insistais, furieux il balança l’objet par terre, où il se fracassa.

 

Pendant des années, je ne lui adressais pas la parole. Nous fîmes une alliance tactique  un autre 1er mai. Il était nu, un renard autour du cou qui lui couvrait les parties nobles. Je m’approchais, je soulevais le renard en criant « Tiens Séguy voilà du muguet » (Séguy avait lâché en public « ça ne va pas recommencer comme en 68 ». Nous fîmes tout le défilé ainsi  suivi d’une troupe de fans qui reprenait.  À la fin du défilé, nous nous séparâmes sans nous dire au revoir,  retournant à notre silence mutuel.

 

Philippe et Miguel  s’étaient installés au marché d’Aligre pour jouer  les brocanteurs, suivant Bertrand et Jean-François. Il s’était muté « en spécialiste de la verrerie des années 50 ». Quand je passais, l’ignorant, Philippe vociféraient « Tiens, voilà la femme à couille »… ça n’arrangeait pas les choses. J’avais de ses nouvelles par des amis, Bertrand s’en plaignait souvent.

 

C’est en ouvrant le Gai Pied que j’appris la mort de Miguel. Philippe s’était payé une pleine page du journal. Je m’en veux encore de ne pas lui avoir envoyé un mot. Nous nous retrouvâmes quelques années après, sur la tombe de Pierre Chabal (je parlerai un jourde lui), co-signataire de La banque du sperme. Très vite, il me demanda pourquoi nous avions été brouillés pendant tant d’années. Je lui racontais  le mégaphone fracassé parce qu’il ne voulait pas le passer aux femmes. Je lui dis que je me reprochais de ne pas lui avoir envoyé un mot pour la mort de Miguel. Philippe, qui vivait dorénavant avec Florence, que nous avions toujours vu dans son sillage, avait un projet et des moyens pour le réaliser. Emmagasiner en vidéos des témoignages sur le FHAR. Il s’était acheté du matériel. Il nous réunit avec Jean-Michel Mandopoulos que je n’avais pas revu depuis des décades. Mandopoulos n’avait pas été le moins remuant de notre  groupe, une photo en témoigne qui avait été publiée dans un organe trotzkyste  avec pour légende « Vous déshonorez  le combat des ouvriers »  (je cite de mémoire). Sur la photo, hilare, Jean-Mi dansait le french cancan  vêtu d’un imperméable d’exhibitionniste  qui s’ouvrait  sur des jambes gainées de collant !

 

Puis tout d’un coup Mandopoulos  s’était retiré à temps de la folie de notre groupe et avait  repris sérieusement ses études de médecine.  J’ai le souvenir de sa voix me racontant qu’il avait fait une thèse sur des cas de syphilis chez des ecclésiastiques  (on ne pensait jamais à leur faire le test), mais quand je l’ai écrit à sa mort je me suis fait taper sur les doigts par sa famille.

 

Reste que nous passâmes une après-midi charmante à deviser du bon vieux temps (et à éviter le sujet du sida). J’étais devenue une dadame journaliste, Philippe gagnait bien sa vie de brocanteur, et Mandopoulos  était  un médecin reconnu, un des premiers à avoir rejoint Aides. Nous étions fiers de notre jeunesse turbulente. Quand je racontais que lorsque j’étais arrivée au FHAR je sortais à peine de l’hôpital psychiatrique, Philippe me dit « Tu as eu raison de ne pas le dire, on s’en serait servi contre toi. ». Il fit d’autres séances d’enregistrements de témoignages, dont une avec Michel Cressole.

 

Philippe s’était marié avec Florence. Il allait avec elle à Act Up où il a laissé un souvenir (nettement moins dissipé qu’au FHAR).

 

J’ai perdu la chronologie de la mort. Je ne sais plus qui est parti le premier,  Jean-Michel Mandopoulos ou Philippe. J’avais revu une ou deux fois Jean-Mi et je lui avais gardé toute mon affection  mais je sentais que le fait d'être devenue Hélène l’empêchait  de reprendre notre complicité antérieure (mais peut-être avait-il de tels soucis qu’il était déjà parti ailleurs ?). On m’annonça qu’il s’était suicidé, je l’écrivis dans la Revue H, la famille protesta. Mais, m’a-t-on dit, un médecin qui veut se tuer discrètement le peut.

 

La banque du Sperme avait déjà sa légende. La bande à Burosse, sur Canal + s’y était intéressé. Philippe fut catégorique « Je ne veux pas que mon film passe sur madame télé !  Un petit festival gay à Montluçon, je suis d’accord, mais pas à la télé ! » Plus tard, me dit Florence, happé par la culpabilité, il demanda qu’on détruise le film. 

 

L’enterrement fut curieux. Philippe s’était battu pour la visibilité de l’homosexualité et contre le sida, et rien n’était dit de ses combats. J’étais à côté de Bertrand, qui avait eu une relation passionnément conflictuelle avec Philippe. La cérémonie se déroulait sans qu’on parle de ça (mais on parla de son œuvre de sauvegarde des vieux monuments de son quartier).

 

Tout d’un coup, profitant d’un silence, Bertrand s’extrait de sa place  et se mit dans la travée entre les sièges, s’adressant à Philippe. Il parla de Miguel, le grand amour de Philippe, il parla du FHAR, il parla de leurs querelles… Et pour conclure il lâcha « À bientôt ! ».

Lui aussi était malade, il mourut quelque temps après.   

 


Hélène Hazera

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