Katia, à grands fracas

Katia était fracassante. Elle avait un physique magnifique, un petit nez droit, des grands yeux, des pommettes structurant le visage, une lèvre charnue et un humour chavirant. Dès que je pense à elle, je la vois à une table de restaurant se levant et criant à la cantonade en faisant balloter ses seins « Monsieur le juge ! Rendez-moi mon enfant ! Je n’irais plus faire la putain au bois de Boulogne ! »… Succès garanti.

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Hélène Hazera

par Hélène Hazera - Dimanche 06 octobre 2013

Née en 1952, Hélène Hazera a vécu la fin de son adolescence dans le maelstrom du Fhar. Elle rejoint Libération en 1977 où elle sévit comme critique télé puis chroniqueuse chanson. Produit l'émission « Chanson Boum » sur France Culture depuis 2001. Depuis sa transition en 1974, Helene Hazera est présente dans la militance trans, notamment au sein de la commission trans d'act up Paris, centrée sur les problêmes de VIH chez les trans.  

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Katia était fracassante. Elle avait un physique magnifique, un petit nez droit, des grands yeux, des pommettes structurant le visage, une lèvre charnue et un humour chavirant. Dès que je pense à elle, je la vois à une table de restaurant se levant et criant à la cantonade en faisant balloter ses seins « Monsieur le juge ! Rendez-moi mon enfant ! Je n’irais plus faire la putain au bois de Boulogne ! »… Succès garanti.

J

e l’ai connue en m’abatant sur Pigalle avec d’autres gazolines. Nous vivions la même vie de petits hôtels, d’où elle partait souvent « en laissant un drapeau ». Les plus chanceuses se trouvaient un studio, j’eus le mien. C’était plus facile avec un studio, il n’y avait pas le « plus la chambre ». Katia se camait. Par bribes, elle me raconta son histoire.

Elle était née en banlieue dans une famille pauvre. Des frères et sœurs, un père peu présent. Quand beaucoup de trans doivent travailler pour se féminiser, Katia n’avait besoin que d’un trait de rouge pour être imperceptible. À quinze ans, elle se fait prendre au bois de Boulogne... Au Quai des Orfèvres, un policier appelle sa famille, c’est sa sœur qui répond, et se déplace pour venir chercher « son frère ». Dans le couloir elle croise Katia et ne la reconnaît pas, le flic, avec la voix indignée des bien-pensants, l’admoneste: « Mais enfin, regardez, c’est votre frère ! ». La sœur se retourne et, reconnaissant soudain Katia, éclate de rire au grand dépit du flic. On a souvent l’habitude de montrer les plus pauvres comme étant les plus intolérants, Katia ne connut pas le rejet des siens.

 

Très vite, Katia devint très belle. Elle michetonnait sur les Champs Elysées. Un jour elle tombe sur une arnaque, le genre « Devenez mannequin, 600F d’inscription pour se faire un book ». Elle lâche ses pépètes, fait les photos, et du jour au lendemain se retrouve mannequin à succès. On la retrouve en Rita Hayworth sur une pub Dim au cinéma. Elle n’a pas mis au courant l’agence de mannequin mais elle est tellement exubérante dans les boîtes de nuit qu’ils commencent à avoir un doute. Ils lui demandent, elle répond oui, ils lui demandent d’être discrète, elle répond « Je le dirai à tous le monde ! »… Ils la virent, elle change de couleur de cheveux, prend un autre look et refait une autre pub pour Dim où elle retire un soutien-gorge…

 

À la sortie d’une boîte de nuit, en robe du soir, la police lui demande ses papiers. Elle n’a pas fait son service. On l’embarque. Direction le tribunal militaire. Au tribunal, on l’appelle par son nom de garçon, elle se lève, toujours en robe du soir, répond à la cantonade « C’est moiiiiii », fait rire la salle. Verdict: un an de prison.

 

En arrivant en prison, elle va vite comprendre où elle est. Passage à la tonte. Devant elle, une trans asiatique avec une chevelure opulente. Le maton lui coupe d’abord la moitié droite, met la fille devant un miroir et puis tond la deuxième. La boule à zéro. Suivie de sa réputation d’insolence, elle va avoir un traitement de faveur : on lui rase régulièrement les joues pour lui faire pousser la barbe.

 

Un an après, elle sort… On la tond une dernière fois avant la sortie. C’est l’hiver, elle est en robe du soir, le crane rasé.

Direction le bois de Boulogne, la vie de mannequin, c’est fini.

 

 

Never again

 

Katia ne réussit jamais à remonter la pente. Il lui suffisait de se raser pour être belle mais les fins de soirées étaient difficiles. L’humour était toujours là. Petit circuit : le tapin, la défonce, un resto, parfois une boite genre Gibus, parfois un cinéma de cul d’où elle ramenait des garçons somptueux. Et entre temps, le petit jeu des petites guerres entre nous, ce que nous appelions « les intrigues », épuisant à la longue. Pour une place ou un horaire au Bois, pour une arnaque de deal, pour un gigolo, pour n’importe quoi.

 

Le souvenir que je garde d’elle à Pigalle est quand même assez vivace, heureux. Elle avait un tel appétit de vivre. Katia avait bon cœur. Je me souviens qu’elle avait pris sous son aile une jeune fille de 14 ans en perdition et qu’elle tapinait pour lui payer son hôtel et ses repas, pour éviter le tapin à la jeunette.

 

Et puis j’ai quitté Pigalle. Et peu à peu (ça a mis du temps), je me suis réintégrée. Restée en contact avec les copines, j’appris qu’elle était en taule, elle avait attaqué une pharmacie avec un copain. Gaetane m’avait toujours dit « Quand tu as une copine en taule, tu lui envoies des mandats ». Ce qui est une petite somme dehors devient énorme au-dedans. Et une lettre, c’est une fenêtre qui s’ouvre dans les murs. Elle me répondait, avec sa bonne humeur habituelle. C’est la voix de Julien Clerc qui lui gardait le moral. Je me mis en rapport avec l’avocat et je fis une belle lettre pour les juges. J’y avais glissé deux feuilles où je racontais que j’avais vécu la même vie que Katia, mais que j’avais eu plus de chance… à l’avocat de voir s'il allait garder ces deux feuilles pour sa plaidoirie. Katia fut relâchée.

 

Je la retrouvais à Pigalle, je me laissais offrir un pot et un repas pendant que Katia faisait mon éloge à l’entourage. Nous nous voyions de temps en temps. Le temps avait passé quand je reçus un appel de l’hôpital Pasteur. J’avais déjà commencé le jeu des visites d’amis malades, maintenant il y avait Katia. Katia perdit la vue avec le cytomégalovirus. La première chose qu’elle apprit, c’est à rouler des joints. Il y a avait un garçon d’Aides, joli pédé bon genre de qui elle s’enticha. N’allez pas visiter les gens si vous n’êtes pas prêts à aller jusqu’au bout ! Quand Katia quitta l’hôpital pour s'installer chez sa mère, en lointaine banlieue, il fallait prendre le train, il ne vint plus : sa compassion n’allait pas plus loin que la boucle du métro.

 

Je ne trouvais rien de mieux que de lancer une petite guerre contre une amie – même parcours - qui était rentrée à Libération. Fille d’infirmière, elle ne supportait pas l’odeur de l’hôpital, des malades. Elle avait été encore plus liée que moi à Katia, elle ne vint pas une fois la voir sur son lit de maladie. Même pas une boule de shit à lui envoyer ! Et Katia qui me demandait après elle à chaque visite ! J’en fis peut être un peu trop mais ni Katia ni cette amie de multiples aventures ne savaient que je m’étais contaminée. Alors j’imaginais que si je tombais malade, la rechigneuse à la visite, je ne pourrais pas compter sur elle. Autant rompre tout de suite, non ?

 

La mère de Katia, merveilleuse de gentillesse, était aux petits soins. Il y avait une infirmière très sympathique, rockeuse ex toxico, qui venait souvent voir Katia. Mais c’était tellement isolé. J’appelais l’antenne spécialisée. Je tombais sur une effrayante chaisière morticole qui parlait « d’accompagnement » comme on avale une hostie. Je lui dis « Si vous la faites rire, c’est bien et si vous pouvez lui amener un bout de shit ça sera encore mieux. » Ce n’était pas le genre de la maison.

 

Katia commença à me demander de l’aider à en finir. Je n’étais pas prête à jouer ce rôle. Je demandais conseil avec la personne spécialisée qui gère mes excès d’émotion. Elle me dit que non, il ne fallait pas. Et là, Katia me dit « Je suis curieuse, je veux vivre ça jusqu’au bout ».

L’enterrement eut lieu dans la petite église de son village de lointaine banlieue. Le cercueil dût être vissé auparavant sur ordre des autorités sanitaires, « Katia » écrit sur le bois. Elle avait demandé qu’on joue Non rien de rien, non je ne regrette rien par Piaf pour son entrée à l’église. Je retrouvais sur le chemin Babette, une pigalienne maghrébine qui avait fait tout le chemin… Je n’eus même pas le reflexe de lui faire signe de se joindre au cortège… elle s’y mis d’elle-même.

 

Si, dans un restaurant vous me voyez me dresser et clamer « Monsieur le juge, rendez-moi mon enfant, je n’irais plus faire la putain au Bois de Boulogne! », comprenez: c’est un hommage à Katia.


Hélène Hazera

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