Gilles Chatelet, les mathématiques de l'amour

J’ai l’air de me répéter, mais c’est « encore » au FHAR que j’ai connu Gilles Chatelet. Un escogriffe blond, grand et fort. Bavard, bourru et joyeux à la fois. Il n’était pas assidu des AG, mais rejoignait les autres dans les bistrots où l’on échappait un peu au ronron politique. On se retrouvait chez lui, il avait de la place, pour des fêtes olé-olé…

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Hélène Hazera

par Hélène Hazera - Dimanche 06 octobre 2013

Née en 1952, Hélène Hazera a vécu la fin de son adolescence dans le maelstrom du Fhar. Elle rejoint Libération en 1977 où elle sévit comme critique télé puis chroniqueuse chanson. Produit l'émission « Chanson Boum » sur France Culture depuis 2001. Depuis sa transition en 1974, Helene Hazera est présente dans la militance trans, notamment au sein de la commission trans d'act up Paris, centrée sur les problêmes de VIH chez les trans.  

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J’ai l’air de me répéter, mais c’est « encore » au FHAR que j’ai connu Gilles Chatelet. Un escogriffe blond, grand et fort. Bavard, bourru et joyeux à la fois. Il n’était pas assidu des AG, mais rejoignait les autres dans les bistrots où l’on échappait un peu au ronron politique. On se retrouvait chez lui, il avait de la place, pour des fêtes olé-olé…

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’ai un souvenir d’une dispute entre trois pédés du FHAR, l’un séfarade d’Alger, Gilles (qui ne l’était pas) parlant pour les ashkénazes, la Maud pour les séfarades d’Europe… ça ne volait pas très haut, du style « Vous n’êtes que des marchands de tapis ou de cacahouètes, nous on a Marx et Freud », « Et bien justement, Marx et Freud, gardez-les, Maïmonides vous avez entendu parler espèce de germain inculte ! »… La Maud concluant sur le palais (imaginaire) de ses ancêtres à Tolède dont des cousins auraient toujours gardé la clef… « Spinozaaaa ça vous dit quelque chose ? Je suis sépharade d’Europe et Proust est mon cousin ». Gilles avait eu un beau père juif qu’il avait beaucoup aimé, c’était allé jusqu’à l’identification.

Gilles était résolument viril, même s’il se permettait des incartades, et des blagues non-conformistes. Du haut de sa virilité, il pouvait être aussi dérangeant que n’importe quelle folle. J’appris assez vite qu’il était universitaire en mathématique (moi qui comptait sur mes doigts!), ses histoires de matheux pouvaient être assez lestes. « Je faisais passer des oraux, un étudiant est arrivé il m’a dit « Je ne sais rien mais vous pouvez me baiser… ». « Que lui as-tu dit ? » « D’aller fermer la porte, il était mignon. Mais ce petit salaud y a pris autant de plaisir que moi ! »

 

Gilles aimait les situations scabreuses et racontait comment une future féministe institutionnelle l’invitait pour qu’il pédiquât devant elle un soumis qui vivait en face de chez elle, avec qui elle était rentrée en relation après que celui-ci se fut exhibé devant elle depuis sa fenêtre en train de s’enfoncer des épingles dans les parties génitales… Le malheureux lui précisant bien pendant que Gilles le besognait qu’il était hétéro et n’acceptait cette humiliation qu’aux ordres de sa maitresse. La sexualité n’est-elle pas un des seuls espaces où l’hypocrisie a ses charmes ?

 

Gilles avait quelque chose de tonitruant dans l’amusement ; il eut un grand appartement dans le seizième où les fêtes furent énormes. J’ai un souvenir d’un intime de Gilles, un des maoïstes du FHAR, en train de se masturber sur un disque de musique militaire allemande pendant que Gilles lui montrait ses fesses….

 

Je commence à peine d’écrire sur Gilles et ce sont des histoires de cul qui me viennent aux doigts. Peut être que son allure costaude me faisait rêver ? C’est surtout que je serais bien incapable de parler de ses activités principales : les mathématiques et la philosophie. Mathématicien sur la foi d’équations qu’il avait publié, un chercheur s’était persuadé que Gilles avait trouvé sans le savoir la solution d’un problème posé depuis un siècle et plus. Pendant quelques jours la planète math s’était emballée, Gilles recevait des appels de partout, des propositions d’universités américaines et puis le soufflet retombât: le chercheur s’était trompé dans ses calculs. Pour Gilles, « C’était amusant d’avoir connu ça ».

 

Je n’étais pas si proche de Gilles mais nous nous retrouvions dans des fêtes chez des amis. Il fut intime de Guy Hocquenghem, une sorte de caution scientifique, mais beaucoup plus naturellement. Dans les rapports entre matheux ou physiciens et littéraires, le matheux peut lire le littéraire mais pas l’inverse.

Ils partirent ensemble au Brésil. Martine Barrat les avaient branché sur un de ses amis, poète et mentor d’une école de samba d’un quartier défavorisé. Ils défilèrent ainsi et, revenus à Paris, nous eûmes droit dans son appartement de la rue Poissonnière à une démonstration de samba, Guy et Gilles dans leur costume de toucan du Carnaval.

 

 

Livre pas facile

 

Gilles faisait la jonction entre la recherche mathématique et philosophique. Il a écrit un livre, Les enjeux du mobile, où il passe d’équations en raisonnements philosophiques, un livre très important, lisible par très peu. J’étais très honorée qu’il discute avec moi d’idées générales. Je suivais moins cette troupe sur Deleuze et Guattari, je préférais Debord et Vaneigem. Gilles, au fond somme toute assez bolchevique, appréciait Debord dont il reconnaissait l’empreinte hégélienne. Les situs l’avaient marqué, en mineur. Un Jésuite rodait autour de lui (pas le client de son compagnon qui venait se faire fouetter chez eux et que parfois Gilles accommodait), nous eûmes une conversation au téléphone où je lui exposais que pour moi c’était une faute de logique de mélanger le fait qu’il dût y avoir une force créatrice qui n’eut pas besoin, elle, d’être créée, et que cette force dût être une force morale, dispensatrice du bien et du mal. Gilles grogna son assentiment. Il avait traduit la biographie d’un grand mathématicien du 19e, homosexuel. Je lui demandais « Y a-t-il une façon homo de résoudre les équations? ». D’abord il s’insurgeât puis il me dit « C’est plus compliqué ».

 

Un moment il avait été en ménage avec un beau métis, mathématicien, qui avait été l’ancien compagnon d’une amie-amante de ma jeunesse. Puis il y eu Béla. Son contraire absolu. Fin et délicat où Gilles était massif et puissant. Béla était pianiste et avait fait carrière dans les Émirats, ou sa prestation ne se réduisait pas à Chopin, Schumann et Lizst. À Paris, me racontait Gilles, Béla était aussi gigolo, spécialisé dans la domination. Un sling, portique de contention, trônait dans leur salon. Entre deux équations et une lecture de Schopenhauer, Gilles prêtait son bras... Ne craignant pas le politiquement scabreux. Des masos noirs venaient se faire traiter en « esclave de plantation »…. Demande des plus banales dans le SM où la séance évacue souvent les angoisses et traumatismes intérieures en les rejouant. Pas gêné pour un sou, Gilles leur prodigua ce qu’ils demandaient, avec le vocabulaire qu’on imagine. Ce qui lui valu en remerciement un compliment « Vous, vous êtes un vrai blanc » qui le laissa songeur.

 

Béla et Gilles n’arrêtaient pas de se disputer. Puis vint la période du sida. Les deux étaient contaminés, leurs scènes en devinrent plus empoisonnées. Finalement, Béla se jeta par la fenêtre sous les yeux de Gilles.

 

Il vint dormir à la maison dans notre chambre d’ami, abruti de douleur. Il avait un trou à sa chaussette. Son visage rose, ses cheveux de paille et les yeux un peu clignants. Je ne sais pourquoi, je voulu lui faire écouter de la musique, mais le moindre son le transperçait... Nous le fîmes manger, la glace était de la marque préférée de Béla, nous commenta-t-il.

 

 

Les porcs

 

La mort de Béla et la maladie qui s’appesantissait ne lui ôta rien de son esprit caustique. Un jeune homme tournait autour de lui (Gilles avait bien compris que c’était sa place dans l’université qui l’intéressait). Ce jeune homme avait écrit une pauvre charge anti-homos (et pro-PS) et Gilles lui signifia que vu ce qu’il avait écrit sur Guy Hocquenghem, ils ne seraient jamais amis. Mortifié, ce jeune arriviste alla raconter (ça vint aux oreilles de Gilles) « Que c’était une petite bande et qu’il y en aurait de moins en moins ». Il y eu la mort de Michel Cressole, son héritier devint pressant autour de Gilles, qui en rigolait. « Il se spécialise ou quoi ? ». Après une nième hospitalisation, il ironisait sur la « cathétére société, ceux qui avait greffés en haut du torse la petite grille par laquelle on écoule le goutte à goutte.

 

Il écrivit Vivre et penser comme des porcs, une violente charge contre l’ultralibéralisme, en démarrant par une soirée au Palace. Il y avait toutes sortes d’inventions plaisantes comme les « turbots bécassines ». Un jour, il faudra se demander pourquoi ce sont des homos comme Hocquenghem ou Chatelet qui ont brisé ce ronron des ralliements au PS (ou à Chirac). Le livre fut très bien accueilli, il eût un article très élogieux d’une demi page dans Le Monde d’un critique qu’il ne connaissait pas. Je me souviens d’une signature chez Colette, assez agréable. Un de ses amis les plus proches, ancien maoïste, en pris ombrage et prétexta que Gilles s’en prenait à Jacques Attali pour aller clabauder partout que c’était un livre antisémite, téléphonant par exemple à un producteur de France Culture qui devait le recevoir pour dénoncer Gilles. Le producteur n’en pris aucun compte, bien sûr. Jalousie. Un marginal du PS, un homme à poigne, Chevènement pour ne pas le nommer voulut le rencontrer. Je l’en dissuadais…

 

L’écriture de Vivre et penser comme des porcs relève du style « folle », c’est une évidence. Mais nulle part il ne parle d’homosexualité. Il n’eut aucun article dans la presse gay. Il en souffrait : « Tu comprends, c’est bon pour les minets ». À la signature chez Colette, il avait rencontré une sorte de « garçon fatal », un jeune homme des grandes écoles dont il devint éprit. Il ne nous le présenta jamais, je crois qu’ils voyagèrent ensemble. Tout ça est très mélangé dans ma tête. Il y eut des séjours en HP où je vins le visiter (je me sens toujours Marlene dans La femme et le Pantin visitant à l’hôpital son protecteur, affublée d’un chapeau hystérique). Il y eut des soirées amusantes, une dans mon petit deux pièces où il s’était allongé, passant du mutisme à l’explosion verbale, se mettant à caresser un jeune homme sans qu’il ne proteste.

 

Puis ce ne fut plus qu’au téléphone. Il était déprimé et pire encore. Il attendait un message de ce garçon. Rien. Puis le téléphone de Gilles ne répondit plus. Une semaine après, ce fut la nouvelle de son suicide.

 

Il y a quelques semaines, j’étais à un rendez-vous décontracté de philosophes, prés de Grenoble. Un mathématicien et philosophe appartenait à un cercle qui travaillait autour de la pensée de Gilles, son basculement des maths à la philo. Je lui racontais le Gilles intime comme je vous l’ai raconté ici. Comment oublier les « ça a de la gueule ! », comment oublier ses colères, son rire ?


Hélène Hazera

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