AIDS in New York: l’exposition inespérée

Une exposition sur les cinq premières années du sida à New York, période dont il semble ne rien rester dans la conscience collective malgré son poids social, politique, scientifique, historique. Indispensable.

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Asven Gariah

par Asven Gariah - Dimanche 22 septembre 2013

Né en 1985, passionné de musiques nouvelles, ingénieur.  

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Une exposition sur les cinq premières années du sida à New York, période dont il semble ne rien rester dans la conscience collective malgré son poids social, politique, scientifique, historique. Indispensable.

A

u milieu de mes vacances à New York en ce mois d'août 2013, alors que je descendais Central Park West, j’ai été surpris par une affiche accrochée sur plusieurs lampadaires. On y voyait des militants tenant une banderole avec ce mot FIGHTING en majuscules en blanc sur fond rouge. C’était pour une exposition, et dans le titre le mot AIDS ressortait, dans les mêmes caractéristiques. Je me suis arrêté. L’histoire des cinq premières années du sida dans la ville de New York faisait réellement l’objet d’une exposition officielle. Avec mon contexte français à l’esprit, cela me paraissait impensable.

En effet, en France, avant même qu’on puisse penser à une officialisation de cette histoire, le sujet lui-même doit d’abord être lu dans son contexte actuel, inquiétant: la population se désintéresse du sida. L’arrêt récent de la publication du Journal du Sida et l’échec des politiques de prévention viennent, entre autres, corroborer ce fait.

 

Par ailleurs, que sait exactement la conscience collective sur le sujet ? On peut rassembler quelques éléments dans les grandes lignes: par exemple, on connaît tous à peu près les logiques de discrimination à l’égard des séropositifs. On a vu Philadelphia. On a idée, parfois, du rôle crucial de la recherche française sur la découverte de l’origine rétrovirale de la maladie. On sait qu’il existe une mobilisation annuelle, le Sidaction, mais on s'en souvient également parce que sa gestion des ressources humaines et financières a récemment pu choquer. On sait qu’on a des amis homosexuels qui essaient de faire attention, et qu’on a quelques amis hétérosexuels qui semblent s’en foutre par contre complètement, des IST. Dans ce contexte, l’espace paraît bien mince pour rendre réellement justice à l’histoire humaine que cela a été dans les années 1980, pour prendre le temps (comme ce livre a pu exceptionnellement le faire) de revenir sur la situation des populations à risque, des amis et familles de malades, sur la panique générale, l’activisme, les espoirs, les départs: c’est-à-dire pour faire autre chose de ce sujet qu’un angle mort. Au lieu de cela, on dit que le sujet lasse, parce qu’on ne meurt plus du sida. On a laissé le sujet se tasser de lui-même, sous des strates de tabou au sujet des minorités ethniques et sexuelles, malgré le drame colossal.

 

C’est donc agréablement surpris, dans un état d’esprit frais que j’ai suivi l’exposition AIDS in New York: The First Five Years au New York Historical Society. Complète et aérée sur son petit nombre de salles, avec une excellente pédagogie, l’exposition livre l’histoire d’une période dont on peine à mesurer le trouble à New York, et qui aura sans doute été l’une des plus bouleversantes de la ville: celle qui part de l’apparition des premiers cas du « cancer gay » en 1980-81, et qui aboutit à l’année 1986 où le nom de VIH est officiellement donné au rétrovirus. Le déroulement de plusieurs niveaux de lecture, de plusieurs vécus parallèles, dès la première salle, est admirable, articulé avec justesse. Ainsi, les tous premiers articles de journaux scientifiques sur le sujet, factuels, méthodiques et prudents s’intercalent entre les dernières lettres de malades avant la mort. Le choc est conséquent. Puis, dans une sélection de courts extraits de reportages télévisés de l’époque, on aperçoit des médecins extrêmement inquiets et impuissants face à ce nouveau mal qu’ils sont incapables de comprendre et d'enrayer. À quelques pas: des photos de toxicomanes, et aussi celle de deux amoureux gays fêtant tout sourire l’anniversaire de l’un d’eux que la maladie a défiguré. Ailleurs, avec une naïveté blessante, un jeune homme demande de l’aide dans le courrier des lecteurs d’un magazine parce qu’il ne contient plus ses selles. Cette juxtaposition, mélange d’intime et de parole d’autorité, installe en quelque sorte un malaise nécessaire. On comprend et on ressent ainsi la rapidité avec laquelle la panique et la paranoïa se sont installées à New York.

 

On pourrait croire comme cela que l’exposition joue sur la débâcle de photos sensationnalistes. Or, ce point de départ, dont la violence impose le respect, pose tous les termes pour un discours précisément original, et qu’on aurait beaucoup de mal à voir aussi officiellement en France. Le message, c’est que ce sont bien les dynamiques minoritaires qui sont essentielles pour comprendre ces cinq années de 1981 à 1986.

 

On redécouvre les liens bien connus du gouvernement envers ses minorités, avec la lutte contre la discrimination (les posters qui servaient pour rassurer, et informer qu’on pouvait partager sans danger son lieu de travail avec un malade du sida, m’ont d’ailleurs paru arriver assez tôt). Mais surtout, la communauté homosexuelle, évidemment au cœur de l’exposition, est mise en avant et montrée comme une communauté à part entière, qui s’autogère, avec entre autres les événements caritatifs organisés par le Gay Men’s Health Crisis. La fermeture des saunas, selon une décision de l’État de New York, est également bien documentée. Alors qu’on pourrait facilement aborder cette mesure sanitaire sous l’angle de l’anecdote, on la montre comme un tournant dans la culture homo à New York. Justement, qu’on fréquente ou non ces établissements, n’a-t-on pas tendance à oublier que leur existence est due à l’existence d’une communauté organisée (sans qu’il s’agisse d’émettre un jugement positif ou négatif sur celle-ci) ?

 

On avance ainsi dans l’exposition avec l’impression que New York a trouvé le temps nécessaire pour regarder son passé avec courage et dignité. La poussée d’homophobie est montrée sans fard, dans son contexte juste. La distance pédagogique permet d’acquiescer cette réaction homophobe pour ce qu’elle a été, sans pousser à l’indignation ni à l’accablement. Une photo montre une manifestation au milieu de ces années, où certaines pancartes proposaient de mettre Manhattan en quarantaine. Puis, on peut écouter une déclaration très crue d’un homme politique conservateur, évoquant des concepts proches de celui de punition divine. Heureusement, le lien entre mouvements conservateurs et mouvements religieux n’est pas trop rapidement esquissé. La relation entre les communautés religieuses et les personnes atteintes est elle aussi montrée comme cruciale, dans un spectre qui va de la stigmatisation, à la compassion et au soutien actif.

 

Le parcours s’achève, après une somme de documents dont je ne rends compte ici que d'une petite partie (parce que mes imprécisions sont inévitables), sur les années proches de ma naissance. La science a compris le mécanisme à l’origine du sida; des personnalités célèbrent se révèlent séropositives, décèdent: la prise de conscience devient mondiale. Tout proche de la sortie, l’emblématique « Silence = Death » d’ACT UP est encadré en grand format. Juste reconnaissance ou troublante récupération, peu importe. On termine l’exposition avec une émotion intense, durable, car enfin ce n’était pas qu’une explication factuelle et linéaire qu’on a suivi. L’histoire humaine, aussi bien scientifique que sociale, qui a mené pendant cinq ans à ce point où le sida était devenu mondialement visible, émerge elle-même à présent officiellement, aux yeux de tous, séronégatifs et séropositifs, pendant qu’elle est encore aujourd’hui dans la conscience collective largement tue, évitée, édulcorée, voire presque inexistante. Ce qui s’était déroulé sur le territoire restreint de New York au début des années 1980 permet de redécouvrir cette histoire à la loupe, à échelle humaine, et donc d’en saisir d'autant plus fortement le poids.

 

On ne peut qu’espérer voir, en miroir, une exposition de ce type en France, notamment à Paris, sans tabou. C'est bien là qu'on doute. On souhaite pouvoir revenir « officiellement » sur ces années aussi ouvertement qu’avec cette exposition outre-Atlantique, sans craindre de voir le point de vue minoritaire susciter la controverse, sans avoir à craindre qu’on restreigne trop comme cela l’histoire dans le temps et dans l’espace, si on ne lui retire rien de sa violence ni de sa complexité. En d’autres termes: avec un aussi grand respect.

 


Asven Gariah

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