Tous à poil sur Tumblr?

Hasard des algorithmes Facebook : ce n’est que la semaine dernière que cet article sur Minorités proclamant l'amour de Lestrade pour Tumblr (enfin, un de ses nombreux articles sur le sujet) est apparu sur mon mur. Mais quelque chose dans cette frénésie ne me semblait pas tourner rond et lire l’article trois mois après son écriture n’a fait qu’amplifier le malaise qu’il m’inspirait.

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Guillaume Didier

par Guillaume Didier - Dimanche 09 juin 2013

Traducteur, exilé et misanthrope, Guillaume se passionne pour toutes les formes de communication qui ne nécessitent pas de rencontrer des gens en vrai. Il a hâte qu'on arrête de lui demander s'il est le porte parole du ministère de la Justice.  

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Hasard des algorithmes Facebook : ce n’est que la semaine dernière que cet article sur Minorités proclamant l'amour de Lestrade pour Tumblr (enfin, un de ses nombreux articles sur le sujet) est apparu sur mon mur. Mais quelque chose dans cette frénésie ne me semblait pas tourner rond et lire l’article trois mois après son écriture n’a fait qu’amplifier le malaise qu’il m’inspirait.

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umblr, c’est un réseau des blogs avec plus d’image, moins de mise en page et surtout moins de texte, dans une interface simplifiée à l’extrême. Jusque-là, rien de terrible, si des gens veulent faire une galerie d’images piochées ici et là sur Internet en les mêlant à leurs photos de vacances ou de journée shopping, c’est leur droit le plus strict. Et c’est vrai que l’interface est agréable.

Mais l’enthousiasme de Didier Lestrade, lui, me paraît incompréhensible. Sans ironie, je me demande si je ne suis pas trop vieux et si j’ai été distancié par une génération plus à l’aise avec le net que moi. Oui, c’est facile de montrer son travail quand on bosse dans le graphisme via Tumblr (l’écrit n’étant pas vraiment à sa place), et certaines personnes s’en servent d’archive publique en transformant leur fascination pour tel sujet pointu en collection vertigineuse de galeries paradigmatiques. Certes. Et n’oublions pas le formidable vecteur de pornographie émergente. Certains sont plus poussés que d’autres et, comme partout dans les espaces d’expression personnelle, la proportion de choses peu intéressantes ou abruptement copier-collées est écrasante, mais il reste quelques espaces plaisants à visiter. Ce n’est pas ce qui m’ennuie. Mais lorsque Didier écrit « C'est sur Tumblr que l'on voit ce que les gens font au lit, comment ils s'habillent, à quoi ils jouent, ce qui les excite ou les inspire », là, je ne joue plus.

 

Il y a une fascination morbide à voir ce que certaines personnes peuvent mettre sur leur Tumblr sans y penser. Sans aller jusqu’aux exhibitionnistes qui montrent des éléments de leur anatomie que le clergé du moyen-âge aurait préféré cachées, on trouve un nombre hallucinant d’utilisateurs qui montrent des éléments de leur vie que le bon sens, et non pas la pudeur, inciterait à taire.

 

Exemple: j’ai récemment trouvé le Tumblr d’une connaissance que j’avais croisée il y a 10 ans sur un forum, puis perdue de vue. Je n’ai jamais rencontré ce type, je ne savais pas à quoi il ressemblait, mais un faisceau d’indices concordants m’a permis de vérifier qu’il s’agissait bien de la même personne. Et après avoir tourné quelques pages d’archives, j’ai pu découvrir dans quel pays, quelle ville, quel quartier il vivait, quel métier il faisait, quand il l’avait perdu, quand il en a retrouvé un autre, et en faisant quelques recoupements j’aurais même pu faire une bonne estimation de combien il gagnait et de son adresse exacte en rassemblant certains éléments de décor et GoogleMaps. Inutile de dire qu’aucune de ces informations n’a été donnée consciemment par le brave garçon.

 

J’ai l’impression de radoter, mais je me souviens d’un débat similaire, lors de l’explosion de la blogosphère, sur la facilité avec laquelle certains dévoilaient des éléments privés pouvant être exploités de façon malveillante. C’était l’époque du succès sans partage de la real-TV et des 15 minutes de gloire pour tous dans la piscine de Big Brother, qui s’est poursuivie jusqu’au vide absolu que nous connaissons aujourd’hui, où la célébrité se mord la queue en rendant célèbres des gens qui sont (étaient) célèbres pour être (avoir été) célèbres. Avec un outil comme Tumblr à la place d’un blog, les mêmes possibilités et les mêmes excès sont démultipliés dans le bien comme dans le pire.

 

 

Lutte contre l'invisibilité

 

Je crois que je comprends l’enthousiasme de Didier si je prends en compte qu’il est issu d’une génération d’homosexuels, de séropositifs et d’activistes qui se battaient pour sortir de l’invisibilité, où la lutte pour l’existence était quotidienne, et pour qui un tel outil permettant de crier son existence aurait été un don du ciel inespéré il y a trente ans. Plus jamais une minorité opprimée ne pourrait être réduite au silence, le pouvoir de l’image décuple l’impact des mots… Peut-être. Espérons-le.

 

Pour ma part, je suis d’une génération de geeks qui a découvert le net avec les newsgroups de Usenet. Il ne reste plus grand-chose de cet esprit pionnier à présent, mais la base de l’éducation aux espaces virtuels que j’y ai reçue me permet encore de dresser un sourcil soupçonneux lorsque les conditions d’utilisation d’un des sites stockant certaines de mes données personnelles changent. Lors des premiers scandales Facebook sur la protection des données ont éclaté, nous avons pu croire qu’on allait assister à une nouvelle ère de l’anonymat, et que la vanité généralisée de cette époque de real-TV allait bientôt être derrière nous.

 

C’est l’inverse qui s’est passé. Les médias, main dans la main avec le pouvoir politique, ont consacré la victoire de Zuckerberg sur Assange, et lentement s’installe l’idée que si votre vie n’est pas publique, c’est que vous avez quelque chose à cacher. Ne pas avoir de compte(s) sur des réseaux sociaux est soit louche, soit le comble de la ringardise (l’un n’excluant pas l’autre). Je m’étonne qu’ils n’aient pas forcé la photo de bite obligatoire sur Grindr (mais pas le bilan sérologique, hein, on respecte quand même votre liberté de conscience).

 

 

Privacy

 

Les questions de vie privée ont fréquemment été abordées sur Minorités, par des gens bien plus compétents que moi, donc vous pouvez par exemple lire ceci pour le versant théorique, ou ceci pour le versant pratique. Mais il s’agit d’une version différente du concept qui est en jeu ici: ce n’est pas le fait de sortir sur l’espace public et de montrer quelque chose que d'autres préfèreraient garder privé (que ce soit leurs propres frasques ou celles d’autres personnes) qui est en jeu ici. D’ailleurs, il ne s’agit pas d’espace public à proprement parler: c’est plutôt l’ouverture de son espace privé à certains individus et multinationales dont l’intérêt pour vos petites affaires est tout sauf désintéressé.

 

La facilité avec laquelle certains facilitent le cambriolage de leur appartement (parce que j’ai tweeté que je partais en vacances pour deux semaines hourra !) ou l’usurpation de leurs données bancaires (parce qu’il suffit d’un peu de recherche pour trouver la réponse aux questions de sécurité des utilisateurs les moins affûtés, nom du premier animal, date de naissance, marque de vernis préféré) sont inquiétantes. C’est la volonté qu'ont tous ces gens d'offrir à tous les yeux et les oreilles disponibles des éléments privés qui, peut-être anodins maintenant, seront toujours disponibles par la magie d’internet dans 10 ans, 20 ans, 30 ans, comme des déchets radioactifs enterrés puis oubliés.

 

Mais à cela s’ajoute les brevets de plus en plus délirants déposés par les boîtes d’IT et les possibilités orwelliennes qu’elles ouvrent à moyen terme. Google s’octroie le droit de lire vos emails et de les filtrer si vous parlez de choses qui ne lui plaisent pas. Microsoft vend son nouveau centre multimédia avec une caméra capable de regarder qui est là chez vous et éventuellement empêcher le visionnage si vous regardez un film avec plus d’amis que vous n’en avez la licence. Skype, racheté par le même MS, passe sous juridiction américaine (au passage, bravo l’Union Européenne pour la valorisation des industries de nouvelle technologie, encore un succès) et dont toutes les conversations à travers le monde peuvent donc être espionnées. Amusant de voir le nombre d’articles de ce type à avoir fleuri depuis à peine un mois.

 

Bien sûr, la réponse-type lorsque ce genre de patents devient public est d’expliquer que c’est ainsi que les sociétés marchent, la guerre de la propriété intellectuelle est déclarée, et le fait d’avoir un brevet ne signifie pas qu’il sera utilisé, etc… Mais avec un brevet vient aussi la possibilité technique d’accomplir ces choses. Et avec le Patriot Act, si l’état américain a envie de savoir  quelque chose sur un type lambda qu’une de ces sociétés domiciliées aux USA peut techniquement leur fournir, elles ne peuvent qu’obéir. Si l’on rajoute par-dessus la méfiance que tout citoyen devrait avoir envers ces multinationales, combinées aux changements abrupts de contrat d’utilisation dues à un rachat imprévu (l’achat d’Instagram par Facebook est encore dans les mémoires), l’insouciance de certains utilisateurs vis-à-vis de certains futurs possibles me sidère. D’ailleurs, nombreux sont ceux qui se demandent combien de temps le porno expérimental sur Tumblr pourra continuer à exister après son rachat par Yahoo.

 

 

« Tu n'as rien à craindre »

 

La réponse la plus souvent entendue est « Mais si tu n’as rien à te reprocher, tu n’as rien à te reprocher ». Est-ce que j’ai besoin de développer les raisons pour lesquelles cet argument est aussi puant que dangereux ? Non ? Très bien.

 

Un autre point de vue propose qu’avec la multiplication des conversations ineptes et des photos de chats, aucun système ne sera capable de faire le tri entre les informations importantes et le bruit blanc. Je considère pour ma part que c’est d’un optimisme délirant au vu des avancées technologiques, surtout lorsqu’il est si facile de lier adresses email, comptes Facebook, Amazon, Skype, Netflix, et tous les autres services imaginables, surtout si les utilisateurs les moins suspicieux facilitent encore cette tâche.

 

Enfin, certains espèrent que nos lois nous protègent de tels abus. C’est espérer à la fois que le Patriot Act soit limité ou même carrément abrogé, et que nos législateurs européens soient capables de prendre des décisions pour protéger leurs concitoyens au lieu de recopier dans la loi des paragraphes entiers rédigés par les lobbies industriels (car n’oublions pas: entre le commerce des données personnelles et l’équipement technique que ça implique, y’a de l’argent à se faire pour de longues années. Comment s’appelait leur dernière géniale trouvaille… Hadopi ?).

 

Ceci dit, dans l’immédiat, la réponse de certains pays au bidule multimédia espion de Microsoft peut donner des raisons d’être optimiste. Le reste n’est pour l’instant qu’un fantasme paranoïaque. Mais la simple possibilité que certaines de ces choses deviennent réalité dans le futur devrait suffire à prendre ses précautions. Encore une fois, tout ce qu’on a pu poster sur Internet y est sans doute encore, et y sera toujours dans vingt ou trente ans pour ceux qui sauront comment chercher. Peut-être est-ce pour ça que la génération la plus jeune n’hésite pas à mettre toute sa vie privée sur Tumblr. « Trente ans ? C’est quoi trente ans ? YOLO, man ». C’est pourtant le même genre d’insouciance vis-à-vis du futur qui conduit certains jeunes adultes vers d’autres problèmes fréquemment dénoncés sur Minorités.

 

Il est possible que les lignes de fracture entre riches et pauvres se creusent, les premiers ayant encore plus de moyens pour se protéger, les seconds encore plus de risque de voir se révéler leurs secrets. À moins que ce soit justement notre exception française qui nous sauve: non pas à cause de la grandeur (sévèrement minée) de notre civilisation, mais simplement parce que les outils seront développés pour espionner principalement en anglais, et que, par chance, notre langue n’est plus qu’une des langues mineures d’une planète qui ne tourne plus avec nous.

 

Tout ça pour dire: non, Facebook, je ne te dirai pas avec qui je suis vraiment marié, tu n’arriveras pas à trouver où j’habite en extrapolant à partir de mes amis, et je ne te donnerai pas mon numéro de téléphone non plus ; pas la peine de me menacer en me disant que c’est pour ma sécurité, je me sens beaucoup plus en sécurité en sachant que tu ignores tout ça. La géolocalisation, très peu pour moi, et tant pis / tant mieux pour Grindr. Je préfère être à l’abri dans ma cave qu’à poil sur la place publique, surtout quand j’ignore quel temps il fera demain, merci very much.


Guillaume Didier

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