RuPaul : une éthique du commérage

N'importe qui ayant dû bosser ou vivre assez longtemps parmi un petit groupe de personnes en vient un jour à regarder son entourage avec suspicion comme s'ils étaient tous les derniers rescapés du radeau de la méduse tirant au sort qui aurait le droit de boulotter les restes du tibia du moussaillon... L'hypocrisie et les commérages sont reconnus cause universelle de malheur. Et ce sont souvent ceux qui pourraient avoir le plus besoin d'union qui déplorent le manque de confiance et l'hypocrisie au sein de leur communauté. On n'a pas tous le temps d'écrire des pamphlets en latin contre l'hypocrisie comme le Pogge ou décrire les facéties des prêtres qui balancent des blagues salaces sur les autres prêtres. En revanche, je suis persuadé que si on regarde la meilleure téléréalité qui soit, c'est-à-dire le RuPaul Drag Race, on peut largement sauter les cours d'introduction sur la nature humaine et le pessimisme, et commencer à tolérer cette source d'information nécessaire qu'est le commérage.

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Richard Mèmeteau

par Richard Mèmeteau - Dimanche 09 juin 2013

Professeur de philosophie, co-fondateur de Freakosophy, geek attardé, fan de comédie US, discuteur de théories en tout genre dans les cafés, et, depuis 2005, amoureux de Kele Okereke, le chanteur de Bloc Party.

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N'importe qui ayant dû bosser ou vivre assez longtemps parmi un petit groupe de personnes en vient un jour à regarder son entourage avec suspicion comme s'ils étaient tous les derniers rescapés du radeau de la méduse tirant au sort qui aurait le droit de boulotter les restes du tibia du moussaillon... L'hypocrisie et les commérages sont reconnus cause universelle de malheur. Et ce sont souvent ceux qui pourraient avoir le plus besoin d'union qui déplorent le manque de confiance et l'hypocrisie au sein de leur communauté. On n'a pas tous le temps d'écrire des pamphlets en latin contre l'hypocrisie comme le Pogge ou décrire les facéties des prêtres qui balancent des blagues salaces sur les autres prêtres. En revanche, je suis persuadé que si on regarde la meilleure téléréalité qui soit, c'est-à-dire le RuPaul Drag Race, on peut largement sauter les cours d'introduction sur la nature humaine et le pessimisme, et commencer à tolérer cette source d'information nécessaire qu'est le commérage.

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n estime à environ 65% le pourcentage d'informations échangées chaque jour portant sur d'autres personnes, parfois elles-mêmes absentes de la conversation. C'est la façon psycho-pop de dire que l'homme est un animal politique. La grande particularité de l'être humain ce n'est pas de parler, mais de pouvoir parler pour ne rien dire, ou si on veut parler des autres sans être sûr que ce soit vrai. Les chercheurs disent que c'est comme l'épouillage pour les primates, mais un « épouillage à distance » donc plus pratique et plus fréquent, et qui joue la même fonction de pacification et renforcement des liens sociaux.

Beaucoup de ces commérages peuvent n'être que de simples rumeurs mais il y a aussi quelque chose de légitime dans ces échanges, et pas simplement nécessaire. S'ils ont lieu chaque jour, les commérages sont comme un fil d'actu de la vie des autres, une veille informationnelle. Evidemment, on pourrait se dire qu'à la façon d'une enquête policière, une fois parvenu à une vérité suffisamment croustillante, on glisse les preuves sous scellé et on fait sous-signer les PV. Mais rien ne s'arrête, les commérages continuent et c'est ce qui est génial et terrible. À l'unisson de The Wire, quand on met sur écoute, on récolte bien plus que nécessaire. On finit par enquêter sur les petits gangsters mais aussi sur les sénateurs véreux et les réseaux de corruption en général. The Wire, série de commères ? OK bon, pas vraiment, mais sa force est de faire de la présence sur le terrain et du contact avec les habitants de Baltimore et des petits voyous l'alpha et l'oméga du boulot de la police (c'est la leçon du major Colvin au beau Carver, à la fin de la saison 3). Il faut écouter la rue autant que les téléphones.

 

Il y a donc un intérêt à parler pour ne rien dire et continuer de se renseigner même quand l'actualité semble se tarir: on reste attentif à la réception de l'histoire et si elle reprend, on reste attentif à sa reprise. Le commérage est la veille informationnelle continue – malhabile, grossière, vindicative... mais nécessaire. Pour reparler un moment de The Wire (je me suis fait l'intégrale y'a pas longtemps), dans la saison 5, on suit la couverture médiatique accordée aux affaires de drogues, de meurtres, ou de sécurité. Très vite le spectateur comprend qu'un journaliste, Scott, bidonne ses reportages aussi bien par ambition que par peur du licenciement. Il tombe dans cette fameuse spirale du mensonge qui a servi d'excuse officielle à Jérôme Cahuzac pour mentir devant la représentation nationale. Mais comment le griller ? Ce qui met la puce à l'oreille de Gus, le rédac chef du Batlimore Sun, n'est pas très net au départ. La règle de relever les noms des témoins n'est plus suivie, son bloc notes est vide, les citations sont presque trop bonnes. Gus doit commencer à alimenter ses suspicions, article par article, de détails récoltés aussi auprès de ses collègues... Le bidonnage, le mensonge ou l'hypocrisie ne se repèrent pas d'un coup. Les hommes politiques qui se plaignent de la suspicion entretenue à leur égard se plaignent en réalité du principal moyen qu'on a de les contrôler. Quand on fait sortir finalement une info cruciale, c'est généralement grâce à la veille d'un autre.

 

Les commères (dont je ne m'excepte pas – encore moins lorsque j'en fais l'éloge) sont au final attentives à tous ces changements, à tous ces processus. Comme pour une série télé, on veut d'abord savoir ce qui arrive de nouveau aux personnages. Les mises en scène, les effets stylistiques ou narratifs nous intéressent souvent moins que de savoir ce qui arrive aux personnages: à partir de quel moment la Khaleesi va devenir une vraie super bitch avec ses dragons, ou à partir de quand Jon Snow arrêtera de faire des cunni et enfin s'occuper un peu mieux de son super loup blanc qui glande dans la forêt depuis une saison entière.

 

 

« Reading is what ?

— Fondamental. »

 

Les commérages sont bien plus flippants pour l'épouillé que pour l'épouilleur. En passant devant le Cox ou l'Open Café, on sait tout de suite — on sent — que les mille yeux de la foule installée en terrasse nous dévisagent, nous jugent et nous pétrifient aussi instantanément que la perruque maléfique et reptilienne de la Méduse. Il faut avoir le sang froid et l'exhibitionnisme de candidat de téléréalité pour résorber la panique. C'est là que RuPaul intervient.

 

Tout son show consiste à chercher la nouvelle American Drag Superstar. Parmi les qualité requises, comme « le charisme, l'originalité, le sang-froid et le talent » (en anglais : Charisma, Uniqueness, Nerve and Talent... = C.U.N.T.), la principale est de savoir survivre aux shades (vannes) et aux commérages des autres. Car la vraie qualité d'une drag superstar est de savoir retourner l'insulte.

 

Les gagnantes des dernières saisons se sont faites une spécialité de changer en force ce qui était leur faiblesse. Jinkx Monsoon est une drag narcoleptique juive de Seattle pas super glamour ou super hype qui s'est fait souvent moquer pour ses goûts ringards. C'est la gagnante de la saison 5. Sharon Needles est une drag spooky qui adore dégueuler un truc noir en plein runaway et n'a pas apparemment aucun talent en danse ou en chant. C'est la gagnante de la saison 4. Chad Williams est une vieille drag hippie dont le visage est la copie siliconée de celui de Cher. C'est le gagnant du RuPaul All Star. Se faire vanner et insulter est un passage obligé pour devenir une star. Il faut se faire épouiller par les autres drags pour faire partie du groupe.

 

Le moment du lipsync (en gros un playback qui privilégie la synchronisation parfaite des lèvres et des attitudes avec celle de la chanson) constitue un véritable vocabulaire de survie en milieu drag. La figure la plus appréciée et saluée est celle du split, qui consiste à sauter en ciseau, retomber et généralement se relever aussitôt (Jiggly Caliente en avait fait une utilisation répétée). C'est comme déclarer que rien ne peut nous abattre et qu'on se remettra toujours sur pieds. Une autre stratégie consiste, en plein lipsync, au moment où la chanson s'emballe, à se déshabiller de la façon la plus folle possible — stratégie généralement adoptée pour excuser la chute d'accessoires qui de toute façon étaient en train de se casser la gueule. Depuis le premier accident de l'épisode 3 de la saison 1, où Channel perd sa couronne de serpents et ses faux seins, les drags les plus malines n'hésitent pas à balancer leurs accessoires et leurs perruques – se mettre à nu, quoi — comme pour affronter frontalement les critiques des juges.

 

Mais savoir encaisser implique aussi de savoir rendre les coups... Un mini-challenge très attendu dans toutes les saisons de la RuPaul Drag Race consiste à ouvrir la bibliothèque pour commencer le reading, c'est-à-dire balancer les vannes les plus bitchy possibles sur ses concurrentes. On vise ce qui est normalement le plus sensible : le physique (Alaska, S05E07: « Miss Detox, tu es super excitante, malheureusement, c'est interdit de baiser avec toi, parce que tout ce que tu as refait n'a pas dépassé l'âge légal »), les appartenances culturelles (Pandora Boxx, S02E07: « Jessica Wilde, ces trucs que tu appelles des vêtements ressemblent plutôt à ce qu'un âne de Pinata aurait dégueulé ») ou l'âge (Manila Luzon, S03E07: « Raj, chéri, n'entre jamais dans un magasin d'antiquaires, ils pourraient vouloir te garder avec eux »). Celui qui ne sait pas faire ça, qui ne sait pas faire la vanne la plus directement envoyée dans les parties, n'est pas tout à fait la superstar drag de demain. Mais la règle est double: être très salope, mais être capable de le faire uniquement quand on porte les lunettes que RuPaul tend à la concurrente en question. Une fois que les lunettes de soleil rose bonbon ont été rendues, les vannes retrouvent le cours habituel de leur vie et les susceptibilités peuvent redevenir légitimes et les blagues doucereuses. « La bibliothèque est officiellement fermée ».

 

 

Bring me back my girls.

 

Evidemment, la leçon de RuPaul n'est pas de faire un split à chaque vanne méchante, encore moins si vous êtes dans la rue sur une chaussée un peu rugueuse. Mais le déroulé de l'émission donne une idée pour organiser le commérage, le circonscrire voire l'abandonner. L'attitude communément adoptée consiste à soit (1) jouer la vertu et refuser en bloc tout commérage, soit (2) à revendiquer comme une liberté absolue de dire des saloperies sur les autres. N'importe qui pris en train de balancer sur les autres et se plaignant ensuite d'être l'objet des commérages des autres est pris en flagrant délit d'hypocrisie. Ces positions éthiques interdisent toute position médiane entre la belle âme et la plus bitchy des commères. Mais la drag est par définition un personnage double. Sa persona, son double drag, lui permet de dire et faire des choses que l'honnête citoyen se retient de faire. Le RuPaul Drag Race gère donc différemment le commérage. Le déroulé de l'émission suit en réalité la philosophie pop d'un RuPaul pour qui la fonction finale du show est de révéler chacun à soi-même.

 

Le premier temps du challenge est celui de la préparation technique. Les drags s'affairent dans la garde robe pour confectionner dieu sait quoi, mais un truc de toute façon clinquant et kitsch. RuPaul passe en habit d'homme et se contente d'échanger quelques conseils. Aucune remarque bitchy. Au maximum un « Don't fuck it up ». On en reste là. On ne peut pas commenter le processus de création, et chaque remarque ne peut être que technique.

 

Le deuxième temps du challenge est celui de la présentation en runaway. RuPaul apparaît en drag pimpante, blonde la plupart du temps, parfois rousse, toujours aussi belle, un sourire dentu et des lèvres vibrantes – avec en plus ce truc génial de la drag qui consiste en une épure d'expressivité: si la bouche bouge, le regard est fixe, si le regard s'anime, c'est la bouche qui reste figée.

 

Le runaway commence. Chaque passage d'une drag est l'occasion de vannes lancée par sa bande, sur le corps d'une drag, ses attitudes ou son look. Là, les remarques sont beaucoup plus directes, grivoises ou méchantes. Il s'agit après tout d'éliminer un candidat. Mais ce qui est attaqué n'est que la persona de toutes ces drags. D'ailleurs n'importe quelle drag est susceptible de répondre aux critiques ou surenchérir par des attitudes outrancières (c'est une façon d'encaisser et rediriger l'attention sur soi). Cette étape est un show classique. Les drags jouent de leur talent et explorent toutes les surfaces possibles de leur persona. Tout ce qui sera dit le sera par des rôles, des masques mais pas réellement par des être humains sincères.

 

À la fin du tour final des critiques, où sont désignés les deux drags qui vont s'affronter en épreuve finale, il n'est pas rare qu'un candidat craque. Les masques tiennent moins bien quand tombe le résultat du bottom two. Angina annonce qu'elle a le sida. Roxy raconte qu'elle a été abandonnée à l'âge de trois ans. Monica explique qu'elle est en cours de changement de sexe. Il y a des âges où on se retrouve à pleurer pour des raisons qui nous échappent. Ce n'est pas vraiment nous qui pleurons mais un vieux truc qui aurait dû pleurer y'a longtemps et qu'on a oublié. RuPaul se retrouve souvent à pleurer lui aussi et rassure ses filles.

 

 

Lipsync for your life

 

Ces failles permettent d'engager l'épreuve où la sincérité maximale est exigée. C'est celle du « lipsync for your life ». Chacun doit donner le maximum pour sauver sa peau. Mais ce qui n'est au début qu'une épreuve pour départager deux candidats devient une véritable occasion de s'affirmer, et de vivre. Chaque voix off de candidat explique comment il s'est soudain senti féroce, libéré au moment où il dansait. Car si jusqu'à présent chaque drag s'est senti attaché à son look, quitte à le défendre et risquer toutes les remarques, dans le lipsync – la musique et les paroles d'un autre aidant – les drags quittent leur simple persona pour jouer une icône plus grande qu'elles. Les émissions de télécrochet type The Voice félicitent toujours le candidat d'avoir amené une chanson dans son univers, de s'être approprié la chanson. Là, au contraire, les drags sont soudain prêtes à se laisser emporter dans un autre univers. Leur persona se dissout dans l'anonymat transcendant du tube. Emportée par l'enjeu, la drag peut se la jouer un peu christique, et jeter sa perruque au sol et exploser sa robe... c'est un retour au naked, à un truc plus fondamental encore.

 

Le paradoxe est qu'on n'est vraiment soi-même que dans les gestes et les paroles de chansons d'un autre. Mais c'est ce pas de côté qui assure au fond le dévoilement maximal de l'authentique puissance de chacun. RuPaul défend très sincèrement son gimmick « We're born naked and the rest is drag » (« On est né nu et que le reste n'est que travestissement »). La persona de la drag n'est qu'une apparence clinquante, délibérément parodique d'elle-même, par laquelle elle veut accrocher une vérité plus profonde. « Ne prenez pas votre putain de vie trop au sérieux, tweete RuPaul le 13 avril 2013, la vérité c'est que la vie est n'est qu'un super rêve. »

 

 

Scepticisme à l'égard du genre

 

La drag ne créé pas simplement un trouble, un scepticisme à l'égard des genres, elle prétend les annuler... « Tout ce que vous prenez pour votre identité dans ce monde matériel est en réalité un déguisement. Vous n'êtes pas votre religion. Vous n'êtes pas votre couleur de peau. Vous n'êtes pas votre genre, vos opinions politiques, votre carrière ou votre statut marital. Vous n'êtes rien de ces choses superficielles que le monde valorise. Le vrai vous est la force qui a créé l'univers entier ! » (Workin' it, p. 10).

 

Evidemment, ce mysticisme drag et pop n'est pas nécessairement plus développé en soi, mais il est omniprésent. Le fil des commentaires est suspendu au moment de l'annonce final des résultats. Quand la performance est sincère, RuPaul lui-même ne s'autorise pas à ajouter quoi que ce soit (il n'y a que dans la saison 5 où deux candidats ont été éliminés en même temps, et un peu tansés, puis deux autres sauvés et félicités). Après tout, il ne peut plus juger les persona, il a affaire à des personnes. Les commentaires se réduisent alors à « Sashay away » ou « Shante you stay », c'est-à-dire tu restes ou tu pars. Qui plus est, puisqu'il s'agit encore une fois de mettre des mots sur une performance authentique, la retenue est de mise. La solennité du moment oblige RuPaul à ritualiser la sortie, en composant rapidement des éloges pour l'ensemble du parcours de la drag qui est sortie. On ne sait pas s'il le pense, on sait seulement que ce n'est pas injuste, puisque ces mecs se sont donnés à fond. Le commérage se dissout dans le rituel. RuPaul rappelle que toutes les drags forment une famille.

 

Auprès de Foxxy Andrews, pourtant l'une des plus bitchy de toutes les candidates jamais présentes, RuPaul conclue simplement, par des idées très générales mais qui remettent en perspective tout le reste : « On t'aime et tu es la bienvenue ici. Tu sais, nous les gays on a la chance de choisir notre famille. On a la chance de pouvoir choisir les personnes qui nous entourent. Tu comprends ce que je dis ? Je suis ta famille. On est tous de la même famille. Je t'aime. »

 

Voilà ce qu'est un épouillage heureux.


Richard Mèmeteau

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