La Me Me Me Generation et la fin du monde

Le drame de l'assassinat de Clément Méric prouve que les jeunes s'engagent toujours pour des causes entières, celles qui mènent vraiment à l'affrontement. Ce dont semble douter l'article principal de Time du 20 mai dernier qui a eu relativement peu d'écho en France. La Me Me Me Generation des jeunes millénaires est paresseuse, narcissiste, prétentieuse — et vit toujours chez ses parents, proclame la couverture. On y voit une ado en train de se photographier, le symbole du nouveau siècle.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 09 juin 2013

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Le drame de l'assassinat de Clément Méric prouve que les jeunes s'engagent toujours pour des causes entières, celles qui mènent vraiment à l'affrontement. Ce dont semble douter l'article principal de Time du 20 mai dernier qui a eu relativement peu d'écho en France. La Me Me Me Generation des jeunes millénaires est paresseuse, narcissiste, prétentieuse — et vit toujours chez ses parents, proclame la couverture. On y voit une ado en train de se photographier, le symbole du nouveau siècle.

L

e dossier de Joël Stein ne s'étale que sur les 8 pages réglementaires et la parabole de l'article est assez simple. Pour résumer, le journaliste parle à la première personne et admet, pour commencer, son énervement désabusé envers tous les kids qui se textent à deux mètres de distance, ou carrément face à face. Les millénaires (nés entre 1980 et 2000) n'essayent même pas de prendre le contrôle de l'establishment: ils grandissent sans lui. Forcément, ça énerve. La fin de l'article retourne l'argument en accumulant les indices qui convergent vers cette idée simple: c'est précisément cette génération peu politisée qui va sauver le monde.

Tout d'abord, Joël Stein rappelle une évidence. La nouvelle génération n'est que le prolongement de la précédente, avec plus de technologie. Si les Baby Boomers avaient bénéficié d'Internet, leur narcissisme aurait sûrement été plus dérangeant. Nos parents nous ennuyaient avec les diapos de leurs voyages; imaginez s'ils avaient eu Instagram et Facebook. Finalement, nous reprochons aux jeunes la technologie que nous n'avons pas eue à leur âge. Les études montrent pourtant que les millénaires sont plus tolérants que leurs aînés et comprennent mieux les différences minoritaires chez les gays, les femmes et tout ce que l'on appelle les microgénérations. Ils sont moins dans un affrontement ado (« moi contre eux »), ce qui explique pourquoi ils sont moins dans la rébellion. Ils sont très informés mais inactifs, ils n'ont pas de leaders car leur monde est plat, global. Ils sont gentils par nature et l'article note qu'il y a encore 10 ans, Internet véhiculait grosso modo 50% de positif contre 50% de négatif. Aujourd'hui, malgré la crise et Twitter, la masse d'infos échangée est 90% positive contre 10% négative. Merci les lolcats et YouTube.

 

L'illusion majeure de notre époque qui consiste à faire croire à chacun qu'il est « spécial » provient principalement des parents des millénaires qui sont probablement les parents les plus idiots depuis longtemps. Les parents d'un de mes ex venaient chez lui pour changer les ampoules des lampes. Comme le note l'article, dire à son enfant qu'il est un prince ou une rock star est peut-être touchant à 10 ans, c'est ridicule et sûrement nocif à 14 ans. Rassurer l'estime de soi des jeunes est fondamental mais néfaste quand cela entraîne le narcissisme. Cette surévaluation de l'ego est encouragée par la pub commerciale et surtout par l'entourage direct des jeunes: leurs amis. Jamais auparavant, les jeunes n'ont autant subi et encouragé à la fois la pression de leur groupe direct (avant on disait la « tribu »). Avec une moyenne de 88 SMS par jour, les ados de 17 ans n'échangent qu'avec les ados de leur âge, renforçant un fossé générationnel qui n'a jamais été aussi profond qu'aujourd'hui. Or, on ne grandit pas intellectuellement si on ne s'entoure que de jeunes de son âge.

 

L'autre jour, je regardais un de ces reportages débiles du JT qui montrait des parents encore plus stressés par l'examen du Bac que leurs enfants. C'est triste. Déjà, en 2010, une étude américaine avait révélé que chaque enfant coûte à ses parents, tout au long de sa vie, la modique somme de 385.000 dollars (je vous assure que dans mon cas, c'était vraiment moins). Il ne faut donc pas s'étonner si les millénaires sont moins engagés socialement et participent moins à la politique, beaucoup moins que toutes les générations précédentes. Leur compassion envers les autres est au niveau le plus bas, ce qui fait penser qu'en 2013, il ne faudra pas attendre de cette génération améliore les structures des sociétés en crise. Nous avons passé la dernière décennie à attendre une relève politique et je suis maintenant arrivé à la conclusion que cette relève n'arrivera pas - d'ailleurs elle est exterminée par les armes dans le printemps arabe. La génération des Baby Boomers restera bloquée dans son propre unfinished business. La nouvelle génération n'a absolument pas envie de reprendre le flambeau et s'il y a une fuite dans le plafond de la planète, ce n'est pas eux qui mettront un sceau en dessous. Ce qui, au passage, aggrave considérablement l'état du monde toujours dirigé par les Baby Boomers et leurs aînés qui cumulent toujours les postes décisionnels tout en pillant la Terre. We're fucked.

 

 

Pop Revolutions

 

Un édito récent de Salman Rushdie pour le New York Times alertait sur le fait que, dorénavant, le courage politique a mauvaise réputation. « Très étrangement, nous sommes devenus méfiants de ceux qui s'opposent aux abus de pouvoir et des dogmes ». Plus loin, il revient sur le fait que les jeunes qui se sont mobilisés dans le mouvement Occupy ont été moqués alors que c'était pourtant un des rares moments récents où les jeunes se sont rapprochés des anciens des luttes précédentes. Une critique du livre paru en 2011, 33 Revolutions per Minute - a History of Protest Songs from Billie Holliday to Green Day par Dorian Lynskey montre que ce genre est en déclin malgré les nombreux problèmes de notre temps. Il serait très difficile de trouver un équivalent lyrique moderne au There But For The Grace Of God Go I de Machine (1979) qui parlait pour la première fois du conformisme social et du racisme envers les noirs, les juifs et les gays. Il y a quelques décennies, les chanteurs de pop ne composaient jamais des hymnes à leur propre importance: désormais ce type de chanson domine les charts. Dans les années 50, 12% des étudiants pensaient qu'ils étaient « une personne très importante ». Au cours des années 90, 80% le pensaient. Cela veut dire qu'aujourd'hui, 100% des jeunes sont importants. Le compliment sur Facebook devient une drogue. L'article de Time insiste beaucoup sur la prétention des jeunes qui ont l'impression d'être au sommet de tout mais une critique du livre To Save Everything, Click Here - The Folly of Technological Solutionism d'Evgeny Morozov nous rappelle aussi que les générations avant la nôtre, émerveillée par la lumière électrique, le télégraphe et la radio, étaient persuadés qu'ils étaient parvenus au zénith du succès humain.

 

Aujourd'hui, les étudiants américains se font des binges de drogues pour mieux retenir leurs leçons. Adderil, une amphétamine contre l'attention deficit hyperactivity disorder (ADHD) est utilisé hors indication alors qu'il s'agit d'une des substances les plus addictives. Les parents ne comprennent plus leurs enfants qui se font des nuits de révision avec cette « drogue d'école » et qui parviennent malgré tout à rester éveillés le lendemain matin pour leurs examens. C'est un peu comme l'histoire de ce jeune autiste New-Yorkais de 13 ans qui s'est échappé dans le métro pendant plus de onze jours sans que personne ne remarque sa disparition. « Francisco dit qu'il ne voyait plus les signes. Il a perdu le sens du temps. Il s'était préparé pour rester dans le métro pour toujours. Personne ne lui a parlé. Quand on lui demande s'il y avait un sens plus large dans cette expérience, il a répondu « Personne ne s'intéresse aux gens et au monde ».

 

Donc nous sommes à un moment où la civilisation moderne est en train de se manger elle-même et l'article de Time nous rassure: les jeunes vont nous sauver. C'est certain, ils n'ont jamais autant créé qu'aujourd'hui. Le succès de FB, Tumblr et autres, conçus et développés par des jeunes, en est la preuve. Mais sans révolte et sans compassion, le champ est désormais libre pour les politiques qui ne se sentent même plus menacés par leurs propres erreurs. Je me demande comment on peut être aussi optimiste.


Didier Lestrade

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