Massimadi, le festival de films LGBT noirs de Bruxelles

Le festival Massimadi est le premier festival de films et de documentaires LGBT d'Afrique et des caraïbes. Sa première édition s'est achevée le 13 mai dernier après un weekend qui a semé les premières graines d'un processus sur la mémoire noire et gaie. Le festival de Bruxelles est donc la première implantation européenne du festival québéquois du même nom. Je n'ai pas pu assister à toutes les projections du weekend mais tout ce que j'ai vu m'a plu.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Lundi 03 juin 2013

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Le festival Massimadi est le premier festival de films et de documentaires LGBT d'Afrique et des caraïbes. Sa première édition s'est achevée le 13 mai dernier après un weekend qui a semé les premières graines d'un processus sur la mémoire noire et gaie. Le festival de Bruxelles est donc la première implantation européenne du festival québéquois du même nom. Je n'ai pas pu assister à toutes les projections du weekend mais tout ce que j'ai vu m'a plu.

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ne histoire. En 1989, Tongues Untied de Marlon Riggs fut l'objet de polémiques à plusieurs titres. Ce film indépendant, à tout petit budget, consistant surtout d'interviews et de slam poétique, se trouva attaqué par Pat Buchanan, alors candidat à la Maison Blanche, parce que sa distribution était partiellement financée, comme tout film qui mérite d'être aidé, par des fonds publics. À cette époque, d'autres personnalités politiques de droite comme Jessie Helms avaient tenté, et presque réussi, d'interdire une expo itinérante de Robert Mapplethorpe. Ce fut un des tournant du queer cinéma car ces films n'étaient pas attaqués par la droite américaine à cause de leur contenu, mais surtout parce qu'il s'agissait d'oeuvres réalisées par des homosexuels. Ce n'était pas de la censure au sens strict, c'était surtout une pression au plus haut niveau pour s'assurer que ces films ne seraient pas vus par un public plus large. Bien sûr, c'est le contraire qui se produisit et Tongues Untied bénéficia d'une promotion que son réalisateur n'avait pas prévue.

L'autre polémique concerna un autre aspect du film. Son slogan principal Un gay noir qui aime un autre gay noir participe à un acte révolutionnaire avait été considéré comme essentialiste alors que Riggs se mettait tout simplement dans le sillage de Spike Lee. Mais surtout, Riggs sortait à l'époque avec un homme blanc et certains s'étaient retournés sur lui pour lui dire : «  Comment peux-tu encourager l'amour entre noirs si toi-même tu vis avec un homme blanc? ». En fait le message de Riggs ne disait pas qu'il fallait que les noirs tombent exclusivement amoureux d'autres noirs. Ce qu'il voulait dire, c'est qu'un noir, dans sa vie, se devait d'aimer fortement un autre homme noir parce que c'est une connexion unique.

 

Pourquoi un festival de films noirs LGBT? Pourquoi pas? L'équipe de Massimadi considère sûrement qu'il n'est plus nécessaire de répondre à cette question. Personne ne s'étonne de la production de Jules César de Gregory Doran par la Royal Shakespeare Company avec un cast entièrement constitué d'acteurs noirs anglais. Le classique est transposé dans une Afrique contemporaine et les acteurs anglais  s'expriment avec un accent volontairement éthiopien. Dans le cinéma LGBT, quelques films « de couleur » sont programmés dans les festivals à travers le monde parce qu'ils abordent le sujet de la double minorité à l'intérieur de la société. Les années 80 ont marqué le début de cette création avec les films de l'anglais Isaac Julien (dont plusieurs courts-métrages ont été présentés à Bruxelles) ou Marlon Riggs aux USA. Paris is Burning (1990) de Jennie Levingston aborde les mêmes sujets. Mais beaucoup de ces films sont rarement montrés dans les festivals LGBT ou sont très peu connus du public. Il s'agit d'une niche à l'intérieur de la niche.

 

Cet angle historique est la particularité du festival de Bruxelles. L'équipe de volontaires rassemblés autour de Marthe Djilo Kamga a choisi plusieurs films peu commerciaux pour établir dès le début un positionnement sur la production africaine et celle des diasporas anciennes et récentes (Caraïbes, Etats-Unis, Europe). L'idée est d'aborder « de l'intérieur » les questions d'identité de genre, de classe et d'orientation sexuelle dans les communautés noires. Apostles of Civilized Vice (1999) de Zackie Ashmat a été inclu dans la programmation, un geste de respect envers ce grand héros de la lutte contre l'apartheid et le sida en Afrique du Sud. Pariah de Dee Rees (2011) nous fait partager le parcours d'Alike, une adolescente noire américaine de Brooklyn.

 

Avec Tongues Untied de Marlon Riggs, le festival a ainsi choisi de présenter un des premiers films new-yorkais de poésie / slam sur la beauté et l'injustice d'être à la fois noir et gay. Le film est un message d'indépendance des noirs homosexuels face à la communauté gay blanche qui, en 1989, restait peu ouverte à leurs attentes. Marlon Riggs adresse aussi des reproches à ses propres frères et soeurs tout en développant une longue déclaration d'amour.

Dans ce film comme dans celui d'Hanifah Walidah et Olive Demetrius, U People (2009) qui raconte le tournage d'un clip vidéo sur deux jours avec une équipe composée entièrement d'une trentaine de lesbiennes et de transgenres noires, hum, super sexys, il est souvent dit à quel point il est difficile de grandir dans un milieu familial peu tolérant de l'homosexualité. On retrouve donc dès la fin des années 80 les sujets qui montrent l'évolution de la société américaine sur ces conflits.

 

Ce qui est passionnant dans ces deux films projetés le même soir, c'est la constance de la question du coming-out dans le milieu religieux des communautés noires. Et souvent, ce problème est réglé en quelques mots. Minorités a consacré une Revue sur le débat actuel en France sur la difficulté de s'identifier LGBT dans les cités et les banlieues. Le rapport très fort à la famille et à la religion (que ce soit le catholicisme ou l'islam) est vu comme si puissant qu'il met en question le besoin du coming-out, ce dernier étant souvent vu comme une injonction blanche. Marlon Riggs, lui, voit l'affirmation sexuelle comme une indépendance face à ses origines tout en les célébrant en même temps. La réalisatrice de U People laisse parler les actrices de son clip quand elles témoignent des difficultés de grandir dans le Sud des USA, particulièrement homophobe et tout le film est le résultat de ces échanges. Dans les deux cas, la solution présentée est de prendre ses distances face à cette pression de groupe tout en gardant intacte l'affection de la famille, du quartier, de l'église. Un long article du New Yorker, paru en 2010, racontait l'énorme difficulté d'être LGBT dans la culture très puissante du gospel qui, aux Etats-Unis, reste un des liens fondamentaux de la vie locale et communautaire.

 

On voit bien que la régression féconde peut s'avérer une très bonne théorie pour remettre en cause l'urgence du coming-out en France : renforçons d'abord les liens entre les personnes, hétéros ou non, dans la communauté musulmane face au racisme généralisé. Refusons de se conformer à un concept de coming-out qui est surtout promotionné par les associations LGBT blanches. Mais que faire alors de l'exemple américain qui travaille depuis des décennies sur le même sujet? Est-ce que les avancées de la communauté noire américaine ne seraient pas applicables en France? Faut-il croire qu'il est plus difficile d'être gay et musulman en 2013 que noir et chrétien en 1989?

 

 

Deux Zoulous se marient

 

Récemment, on a vu l'exemple du couple zoulou qui s'est marié en Afrique du Sud, avec des costumes traditionnels et une cérémonie tout aussi traditionnelle. Il y a quelques jours, le premier mariage gay a été célébré en grande pompe à Montpellier. Si cet acte militant était prévu depuis des mois, il est légitime de se demander pourquoi ce mariage montrait, encore une fois, des gays blancs, clairement socialistes. Si ce mariage a été préparé et planifié en coordination avec le milieu LGBT, pourquoi ne pas avoir encouragé un mariage de lesbiennes de couleur? Pourquoi Cannes offre la Palme d'Or à Abdellatif Kechiche pour un film de lesbiennes réalisé par un arabe et pourquoi le milieu associatif ne parvient pas à organiser un tel parallèle? Têtu fait sa couverture avec un papa gay, beau, heureux et fier, tenant son enfant dans ses bras. Bien, mais où sont les femmes qui ont rendu cette photo possible? Faudra-t-il corriger, dans l'histoire de cette avancée politique française, la place prépondérante des lesbiennes?

 

C'est peut-être parce que le milieu LGBT français n'a toujours pas effectué sa mue et reste indécrotablement blanc, middle class et masculin. Et qu'on n'est sûrement pas prêts à voir dans notre pays un festival semblable à Massimadi. Comme pour la GPA et la PMA, les pays voisins de la France sont en phase avec leur époque. Tandis que nous cultivons encore une politique homosexuelle digne des années 90. Chaque jour, nous prenons du retard et ce sont les minorités à l'intérieur de la communauté LGBT qui en souffrent le plus.


Didier Lestrade

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