ZYL, les cailloux du Poucet

En ce temps-là, le ressac du rejet social m’avait fait refluer du 16e arrondissement de mes parents vers Pigalle (et les excursions forestières). Le folklore de Pigalle, j’aimais, certes, mais à la longue on s’en lasse. Il y avait de petites oasis, le Petit Robert en était une, tapis au coin de la rue Lepic.

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Hélène Hazera

par Hélène Hazera - Dimanche 26 mai 2013

Née en 1952, Hélène Hazera a vécu la fin de son adolescence dans le maelstrom du Fhar. Elle rejoint Libération en 1977 où elle sévit comme critique télé puis chroniqueuse chanson. Produit l'émission « Chanson Boum » sur France Culture depuis 2001. Depuis sa transition en 1974, Helene Hazera est présente dans la militance trans, notamment au sein de la commission trans d'act up Paris, centrée sur les problêmes de VIH chez les trans.  

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En ce temps-là, le ressac du rejet social m’avait fait refluer du 16e arrondissement de mes parents vers Pigalle (et les excursions forestières). Le folklore de Pigalle, j’aimais, certes, mais à la longue on s’en lasse. Il y avait de petites oasis, le Petit Robert en était une, tapis au coin de la rue Lepic.

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obert avait été un très jeune résistant maquisard dans la région lyonnaise (« J’étais amoureux d’un gars que j’ai suivi ») puis après la guerre, sa famille ayant des ramifications aux USA, il devint acheteur d’art pour Vogue ou le Harper's Bazaar à New York . C’est lui qui avait donné son premier boulot à Warhol. « Il a ouvert son carton à dessins et un gros cafard en est sorti. J’étais tellement gêné pour lui que je lui ai acheté son dessin ». Puis New York l’ayant lassé, il s’était installé à Paris dans ce restau qu’il tenait comme un salon, présentant ses clients les uns aux autres. Ça avait été un QG des Gazolines et devenue Hélène, j’y étais bien accueillie. En fin de soirée, je quittais mes pelures de putes pour des tenues plus élégantes, et j’allais y boire un verre.

Un couple étonnant m’y vit et flancha pour moi: l’Ogre et le petit Poucet réunis. Le petit Poucet était une femme. C’est l’Ogre qui m’entreprit mais sans se présenter: il ne savait pas que j'admirais sa production cinématographique et ses livres. Il aurait plutôt fallu envoyer Zyl me draguer. Si j’ai choisi mon genre, féminin, je reste fascinée par l’ambiguïté chez les femmes et celle de Zyl me fit flancher. Isobel Mendelson, la cinéaste de Boxing Match les connaissait, elle nous représenta et je devins l’amie du ménage, un rôle quebFourrier aurait pu classifier entre sa « pivotale » et sa « papillonne ».

 

J’en étais à mes derniers jours de prostitution, je ne la supportais plus. J’en parlais beaucoup avec Zyl en marchant la nuit dans les rues. Une nuit, elle me lâcha cette phrase saisissante : « C’est une alchimie particulière de changer le foutre en or ». Elle parlait cru, avec des gros mots, j’aimais, autant que son corps mi-fille mi-gamin, gracile gracieux… Autant que son humour teinté d’accent parigot.

 

Elle avait été élevée dans un quartier populaire et ne le cachait pas. J’adorais son humour, on rigolait tout le temps. Le bon mot était notre moyen d’échange préféré, avec attribution de sobriquets épouvantables à ceux que nous avions dans le nez… Je me souviens d’une fois où nous étions seules, elle se mit à pleurer, je ne pus que boire ses larmes, les lécher sur ses joues. Elle ne me dit jamais pourquoi elle avait pleuré.

 

Michel m’avait proposé de bosser pour Libé, j’avais refusé: le journal était encore maoïste et j'étais très montée contre leur autoritarisme. L’Ogre et le Poucet m’engueulèrent. C’est en partie eux qui me firent changer d’avis. Je me mis à travailler – des piges - pour Libération, L’ogre et son poucet m’encouragèrent et assistèrent peu à peu à mon changement de statut social. De pute de rue à journaliste, le changement semble grand alors que c’est juste passer de la prostitution physique à la prostitution intellectuelle.

 

Ils vivaient entre Paris et Taiwan et, comme je m’installais à Libé, ils m’invitèrent à les rejoindre ; la Chine a toujours été un vieux rêve. J'étais à Libé depuis une poignée d’années, je partis pour un mois et j’y restais trois. Zyl, avec son sens de l’hospitalité, vint me chercher à l’aéroport. Elle avait une bonne amie, l'Ogre avait trouvé sa princesse, avec Jacques son inséparable nous voyageâmes dans l’île. Jusqu’aux îles habitées par les aborigènes. J’attrapais quelques mots de Chinois, je visitais assidûment le musée du Palais où sont conservées les collections impériales, et les autres musées de Taipeh, je colonisais le théâtre voué à l’Opéra chinois, et arpentais les petites villes sorties du 19ème qu’on rencontre au hasard des expéditions en cars. Parfois le soir il fallait la suivre dans des pérégrinations chaotiques, d’infernales beuveries. Nos amis fuyaient le monde des « expats’ », français ou autres… À quelques exceptions prés. Lors de mon deuxième voyage, avec Christophe, le compagnon chinois de Jacques, nous repartîmes loin dans les îles, traversant des rivières sur des radeaux en bois, où paressant au soleil. J'ai conservé des photos où je lui passe la crème dans le dos.

 

Je sillonnais Taipeh, la nuit, le jour… et faisais du gringue aux taxis. Zyl parlait mandarin (après avoir appris le cantonnais à Hong Kong). Et était très au fait des usages et coutumes.

 

Nous parlions toutes les deux sans cesse, nous jacassions. Très vite, une de ses préoccupations majeures s’imposa: ses parents, juifs polonais communistes avaient échappé de justesse à l’extermination en venant se réfugier en France, de toute sa famille de Pologne, il ne restait qu’une ou deux photos. Ils s’étaient cachés pendant la guerre. Ça revenait souvent sur le tapis. On sentait qu’elle jaugeait les gens: « Celui-là il aurait fait quoi ? » Son grand père avait eu la barbe arrachée par un cosaque dans un pogrom, elle ne repoussa pas, laissant une plaque de peau nue. Zyl avait gardé beaucoup d’animosité pour les Polonais, je la jugeais excessive en ce domaine…

 

Pendant la guerre, son père avait fait partie des résistants juifs de la MOI (Main d'œuvre immigrée) de la fourrure. Les nazis avaient conservé quelques juifs fourreurs pour fabriquer des manteaux militaires à envoyer en Russie. Les fourreurs étaient enfermés dans des pièces, surveillés, et réussissaient quand même à saboter les manteaux qu’ils cousaient, et qui arrivées en Russie s’effilochaient dés le manteau porté. Ils risquaient leur vie à chaque seconde.

 

Elle m’invita à l’enterrement de sa mère. Sur une centaine d’assistants, une seule kippa, portée par un jeune (les vieux se poussaient du coude en souriant « Il va racheter nos péchés »), pas de rabbin, mais un drapeau constellé de médailles. Et une dame qui fit sur la tombe un beau discours dans une rhétorique surannée et un accent délicieux « Votre vie n’a pas été inutile ! »... Il y avait un autre enterrement ce jour-là au cimetière, des sépharades nettement plus nombreux, plus énergiques. Un jeune homme à l’œil de velours resta un moment à l’arrêt devant cette petite troupe, avec des blonds, des yeux bleus, des médailles et pas de rabbin.

 

Zyl avait la dent dure avec les français et la France de l'occupation. Mais n’oubliait pas le commissariat qui avait appelé ses parents pour les prévenir d’une rafle, et la voisine chanteuse d’opérette qui, alors que ses parents étaient cachés dans son armoire, avait improvisé un tour de chant pour donner le change aux policiers venus les chercher…

 

Pendant dix ans à l'Université Paris 7, Zyl qui n’avait pas de diplômes avait enseigné le français aux boat people qui fuyaient la péninsule indochinoise, majoritairement des chinois. Un professeur de physique, vieille gloire maoïste de mai 68, membre du conseil de cette université, avait voulu fermer ces cours allant jusqu’à clabauder que « les boat people étaient venus avec des valises pleines d’or qui faisaient couler leurs jonques ». 

En Pologne, avant guerre, la mère de Zyl avait milité avec la mère du prof de physique en question, elle appela sa vieille amie: « Tu te rends compte de ce qu’il raconte, ton fils ! Nous aussi on racontait qu’on venait avec des valises pleines d’or ! » Et le dimanche suivant, au repas dominical, le fiston eut droit à un savon par sa maman ! Comme je dis à Zyl: « Quelle plus belle vengeance que de le faire engueuler par sa mère » !

 

Zyl parlait avec une tendresse amusée de l'accent yiddish de sa mère et de son père. Zyl en tirait aussi une aversion du nouveau français « des cités ». « Mes parents voulaient que je parle comme les autres ! En Pologne dans leur pays, quand mes parents parlaient polonais tout le monde savait tout de suite qu’ils étaient juifs! C’est dégueulasse de laisser ces gamins parler comme ça, ça va les poursuivre ».

 

Nous parlions énormément de livres, nous les échangions (pour moi une des plus belle manifestation de l’amitié). Ils voyageaient entre Taipeh et Paris. De tout. Poésie, essais, biographies, romans… Elle se revendiquait juive mais née dans une famille on ne peut plus laïque, ignorait pratiquement tout du calendrier juif religieux. Je trouvais aux Puces le livre du 16ème siècle de Léon de Modène sur la religion juive expliquée aux gentils et lui envoyais pour qu’elle puisse faire la différence entre Pourim et Souccot… Elle n’était jamais allée en Israël, ne négligeait pas les souffrances des Palestiniens, mais n’aimait pas qu’on s’en prenne à l’état hébreu, encore moins à ses civils.

 

On parlait cul, bien sûr, plutôt les anecdotes que les faits eux-mêmes. Comment oublier celle à Bangkok où un chauffeur de taxi la prit pour un homme et encore mieux pour un pédé, et l'amena dans un bordel pour hommes. Prise au jeu, elle est montée avec deux prostitués, qui réagirent différemment en découvrant qu'elle était une femme. L'un semblait y trouver une aubaine et cherchait à en persuader l'autre, plus réservé. J'avais tellement aimé cette histoire que j'avais demandé à une amie d'en faire une bande dessinée...

 

 

Un autre traumatisme l’avait laissée amère. Son amie d’école, avec qui elle avait vécu des amours adolescentes, l'avait introduite dans le cercle qu’un théoricien de la radicalité avait constitué autour de lui. La jeune fille des quartiers populaires, avec peu d’instruction, juste un Bac, s’acclimata tant bien que mal chez ces princes bohêmes de l’intellect parisien. Elle su se taire, su se faire respecter, et apprit énormément. Elle y rencontra son ogre, tout en continuant les conquêtes féminines.

 

Ce cercle n’était pas exempt de fanatisme, avec le jeu morbide des exclusions. « Quand quelqu’un était exclut, me racontait Zyl, il ne fallait même pas être vue en train de lui parler dans la rue! Des couples se sont séparés ainsi, l’un était exclu, l’autre non, finis les amours ».

 

Zyl avait eu toute une correspondance de jeunesse avec son premier amour, elle y tenait, elle l’avait conservée. Des années après, dans la vie du cercle radical, son ancienne amoureuse lui demanda de lui prêter ces lettres pour les relire, en promettant de les lui rendre. Quand elle eut les lettres en main, sans doute le grand manitou pu décida que Zyl n'était plus fréquentable. Zyl ne revit plus son amie, ni les originaux de ses lettres (en existe-t-il une photocopie dans un tiroir à Taipei ?).

 

L’ogre resta fidèle à son poucet qu’il avait mis en garde. J’avais été — je ne suis pas la seule — une sorte de bigote pro-situ. Les récits de Zyl me donnaient l’envers du décor, des aperçus faussement tragiques, bouffons. Zyl témoignait que l’homosexualité féminine était bien vue, mais que du coté des hommes les effusions masculines étaient quasi absentes ou du moins mal vécues s'agissant par exemple de celles du seul bi de la bande (qui en était le meilleur coup, bien sûr). Mais comme Zyl en les fréquentant, c’est dans leurs écrits que je me suis formé l’esprit, que se sont aiguisées ma révolte et ma culture… C'est certain que la forme de l'IS est impeccable avec sa rhétorique du « J'ai raison vous avez tort » (on en parle pas c'est le mur du silence, si on en parle c'est la récupération), mais si on ne sert pas du contenu pour lutter contre l’injustice en s'inscrivant dans la chaîne des révoltes, la théorie devient un bibelot creux. L'or redevient plomb. 

 

J’aime envoyer des cartes postales. Une gentille attention qui coûte peu et prend peu de temps « Bon baisers de… ». À Taipeh, il n’y avait pas de culture de la carte postale. Il fallait aller aux musées ou dans la boutique d’un grand hôtel pour s’en procurer. Combien ai-je envoyé de ces images de ces figurines de Dame Tang (7ème siècle), avec accolé au dos de la carte les superbes timbres taïwanais ! Je donnais ainsi l’idée à Zyl de se lancer dans la carte postale, faisant travailler ses amis photographes, ouvrant le pays à la carte postale artistique. Il y eut aussi à son initiative la première librairie francophone de Taiwan. Elle faisait venir à Taiwan des intellectuels français qu’elle présentait aux Chinois, par exemple Vidal-Naquet dont l’érudition et l’humilité firent la conquête des chinois.

 

J’ai assisté à une de ces pénibles histoires de rond de cuir culturel que la France exporte souvent. Sans aucun appui du côté français, Zyl et son ami Jacques avait monté une émission de français à la télévision taïwanaise « Salut les copains ». J'y fis même une panouille. Zyl s'était mise en Tintin (des filles jouant des rôles de garçon dans les feuilletons télé, c'était courant à Taiwan) tandis que Jacques était en capitaine Haddock et moi bien sûr en Castafiore... Leur émission était très pédagogique et efficace mais également populaire: quand nous sortions le soir, Zyl et Jacques étaient salués par les Saluts les copains! des clients des restaurants. 

 

J’assistais à la visite d’une burlesque dame envoyée par le Quai d’Orsay. À table, invitée par une université de Taipeh, elle se permit de dire au recteur « Pourquoi continuez-vous à manger avec des baguettes ? » Notre mine atterrée devant cette muflerie amusa l’universitaire. Quand Zyl et ses amis arrivèrent dans l'île, Taiwan était comme pestiféré (les mauvais temps de Tchang Kai-Shek où il y avait des boites de dénonciation dans les rues étaient pourtant déjà loin derrière), ostracisée par les universitaires sinisants pro-Mao. Suite à l'action de mes amis, les français finirent par ouvrir formellement un centre culturel dépendant du Quai d'Orsay et le premier geste du premier attaché culturel officiel fut de faire arrêter l’émission… Je vérifiais à l’Education nationale qu’on avait englouti des sommes faramineuses dans des émissions de français à destination de l'international dont personne n’avait voulu, alors que la France officielle faisait arrêter une émission efficace qui n'avait rien coûté à la France. Je fis passer un article dans Libération, coup d'épée dans l'eau. 

 

Zyl finit par recevoir sa décoration, Arts et Lettres, pour sa librairie, la seule librairie francophone de Taipei. À la cérémonie où elle passait avec une courageuse libraire d'Haïti, elle se fit un malin plaisir de répondre au discours très franco-français des officiels en racontant le séjour de ses parents, Moïse et Rebecca à Tapei. Comment sa mère, voyant l'enseigne d'une clinique Wei's Clinic, ignorant que Weil est un patronyme chinois répandu, avait dit en yiddish à l'oreille de son père « Tu vois, ici aussi les juifs sont médecins! »

 

Zyl fumait, le pire, des Boyards. Quand j’essayais de la raisonner, elle m’expliquait que « les gens qui fument vivent plus vieux, qu'on n’avait pas prouvé que le tabac faisait du mal, etc. ». Elle eut un accès de tuberculose, et fumer par-dessus aggravait le danger. Une fois son cancer du tabac diagnostiqué, elle me dit que « si elle avait fumé ce n’était que pour faire chier ses parents ». Elle eut un long répit.

C'est pendant ce répit que Zyl rencontra Sophie, le grand amour de sa vie, l’indissociable, la complice, l’autre elle-même. Et cet amour l’avait remplie de plénitude. Je ne peux pas m’empêcher de me dire que si elle avait arrêté de fumer elles auraient eu des années de bonheur en plus.

 

 

Nos dernières rencontres furent chaotiques. Une soirée à arpenter les rues de son quartier de naissance, Zyl devenue une fontaine de souvenirs, d'anecdotes. Des rendez-vous manqués. Je crois que le dernier fut affreux: nous nous sommes attendues, sans nous voir, à deux mètres l’une de l’autre à la terrasse d’un café bercées par un marteau piqueur. J’ai fini par la planter à une station de taxi… Je ne l’ai plus revue. Mais il y a eu le téléphone. Zyl repose en terre chinoise.

 

J’écris ces lignes en hommage à trente ans d’amitié et quelques galipettes. Zyl a terriblement compté pour moi, pendant les moments de bonheur pur et de déconnade ; elle m’a été d’un grand soutien pendant les moments difficiles, avec son don de la phrase qui résume tout: au moment où les amis mourraient du sida – j’avais présenté Michel Cressole à Zyl, ils devinrent amis, complices, elle le reçut à Taiwan. Elle me dit de lui: « En fait il est beaucoup plus misanthrope que misogyne! ». Un jour où j'avais le cafard de son absence, elle me dit qu’elle comprenait parfaitement cette insupportable perte des amis précieux « avec qui on s’entend au quart du quart de tour, avec qui on a pas besoin de préciser quoi que ce soit parce que la complicité fait qu’on se comprend sans se parler ».


Hélène Hazera

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