Gays : du Slam à revendre

Les premières réunions du groupe de parole Gay sex & Drugs sont lancées depuis quelques mois à Paris. Après une période de test[1], ce groupe est désormais en mesure d'accueillir les usagers de ces pratiques afin qu'ils y trouvent une écoute et un endroit pour partager leurs expériences. Pourtant, les options sont rares en France en ce qui concerne cette nouvelle vague de dépendance toxicomane qui devient de plus en plus présente dans la communauté gay. Plusieurs alertes ont été déjà émises depuis que le corps médical et le milieu associatif ont découvert la complexité de la situation. Les cas de détresse et de suicide se multiplient malgré tout dans un silence quasi total.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 26 mai 2013

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Les premières réunions du groupe de parole Gay sex & Drugs sont lancées depuis quelques mois à Paris. Après une période de test[1], ce groupe est désormais en mesure d'accueillir les usagers de ces pratiques afin qu'ils y trouvent une écoute et un endroit pour partager leurs expériences. Pourtant, les options sont rares en France en ce qui concerne cette nouvelle vague de dépendance toxicomane qui devient de plus en plus présente dans la communauté gay. Plusieurs alertes ont été déjà émises depuis que le corps médical et le milieu associatif ont découvert la complexité de la situation. Les cas de détresse et de suicide se multiplient malgré tout dans un silence quasi total.

C

e n'est pas une situation nouvelle. C'est même la répétition d'un processus déjà connu. Le début de ce siècle a apporté de nouvelles drogues récréatives dans le clubbing avec, notamment, la vague destructrice du GHB. Mais le club n'est plus l'avant-garde des nouvelles drogues de synthèse. On peut même dire que la drogue du dancefloor est désormais moins répandue que la drogue dans la chambre. La particularité de cette nouvelle décennie réside dans la fusion de la sexualité avec des substances nouvelles qui n'existaient pas il y a encore dix ans, ou qui n'étaient pas utilisées. Associées à un pack de base (GHB, Viagra ou Cialis, cocaïne pris en introduction), les plans sexuels suivent un mécanisme qui s'étale sur un weekend de performance. Le slam est une pratique internationale dans le sexe gay qui consiste à s'injecter par voie intraveineuse. Sur les sites de drague, il s'est solidement implanté dans la sexualité au point de devenir une catégorie en soi, avec des plans « chems » qui encouragent les gays à se rencontrer à partir de ce critère de base. Les usagers ont souvent des difficultés à s'identifier comme toxicomanes malgré la forte symbolique de l'injection de produits dans divers parties du corps (anus, sexe, bras, etc.). Les complications au point d'injection sont courantes et nécessitent des soins d'extrême urgence.

Malgré cette spécificité toxicologique, le tabou reste profond chez les gays. Comme pour le bareback en son temps, les groupes de discussion sont rares. Le milieu associatif ne sait pas comment répondre à ces pratiques qui concernent souvent une catégorie socioculturelle élevée, habituée à se débrouiller dans la société. Le risque de stigmatisation est pourtant réel pour ces usagers qui vivent, eux aussi, dans une société en récession économique. Les drames vécus sont vus comme un privilège de nantis. Le slam, ce n'est pas le crack. Ce n'est pas la même démographie.

 

Un des problèmes de cette pratique, comme pour le cristal, c'est qu'elle s'adresse à des gays expérimentés, de 25 ans à 45 ans, qui croient tout savoir sur les drogues, le sexe et leurs interactions. Ils ont connu le LSD, l'ecstasy, le GHB, le cristal, ils doutent même des messages de prévention qui alertent sur certaines interactions avec l'alcool, ils ont lu les articles disponibles sur Internet. Ils se considèrent intouchables et les caractéristiques de ces drogues amplifient ce sentiment d'impunité et d'insouciance. Les usagers de slam savent qu'ils sont dans une position d'innovateurs et leur pratique fait tache d'huile comme dans tout milieu d'initiés. L'histoire se répète et les réponses face à ce noyau d'early adopters sont difficiles à trouver quand on considère les conséquences sociales : enfermement dans une pratique toxicomane, complications médicales ou psychiques, contamination d'IST, de VIH ou de VHC, difficulté pour garder son travail quand on en a un, spirale vers l'overdose ou le suicide. Dans le contexte politique actuel, la priorité envers les sujets assimilationnistes comme le mariage pour tous ne concerne absolument pas cette population. Quand la société nous regarde comme des citoyens exemplaires, il est d'autant plus difficile d'aborder des problématiques qui donnent une mauvaise image de l'homosexualité.

 

Car le Slam, pour l'instant, ne concerne pas les hétéros. On ne peut pas y appliquer la réponse automatique utilisée par les premiers activistes du sans capote : « Mais les hétéros le font aussi! ». Not this time. L'étude publiée récemment par Aides, à partir d'un échantillon réduit de gays rencontrés sur le site Barebackzone, reste de ce fait très en retard sur la réalité. Même si cette étude énonce toutes les complexités de l'aide à développer en direction de ces nouveaux addicts, elle arrive bien tardivement pour une pratique qui est désormais implantée en France. Et surtout de la part de l'association de lutte contre le sida qui a fait de la réduction des risques la clef de voûte de sa politique de prévention. En 2013, on analyse et on observe un phénomène qui influence inconsciemment les pratiques de milliers de gays qui entendent parler du slam, sans pour autant y aller, mais qui voient bien que le terme  « plan chem » est de plus en plus visible. Pendant ce temps, les médecins VIH se trouvent parfois dépassés par des pratiques nouvelles et les associations LGBT, comme toujours, s'en remettent aux associations sida. On laisse une nouvelle épidémie s'étendre et on attend que cela prenne des proportions notables pour intervenir. Alors que toutes les structures existent déjà.

 

Pas étonnant donc que certains se mettent à hurler ce que d'autres murmurent. Le Slam, c'est la descente aux enfers à travers le sexe et c'est la recherche de « la claque », cet effet quasi instantané après le shoot. Au début, c'est fort, puissant. Au bout de quelques mois, le sexe prend du recul et finit souvent par disparaître pour laisser place à la seule toxicomanie. Si les usagers se rencontrent principalement sur les sites de drague hardcore, c'est parce qu'il existe une réelle impunité de ces sites qui ne sont observés par personne. Les propositions de deal se font sur Internet. Les drogues (peu chères) se trouvent sur Internet. Les IST et virus se trouvent sur Internet. Mais personne ne critique ces sites qui propagent des contaminations. Il semble après tout étonnant que Aides puisse remercier Barebackzone dans les crédits de leur étude alors que ce site est le cluster de la prise de risque.

 

Il y a 5 mois, Minorités publiait un texte polémique d'Hervé, barebacker sur le retour. Une sorte de cri de désespoir dans une spirale du sexe et de la dépendance. Aujourd'hui, le même Hervé publie la suite de ce texte sur son blog, alertant la communauté sur son désespoir et sa bagarre avec Barebackzone. C'est pratiquement la seule personne à en parler. Il dit :

 

Je soutiens que ce n'est pas un hasard si l'explosion du slam, ou, comme dans mon cas de la prise nasale des nouvelles drogues de synthèse touche une catégorie bien particulière des hommes ayant une sexualité avec d'autres hommes au moment même où la question de l'égalité des droits se règle partiellement (la question de la lutte contre les discriminations demeurant elle pleine et entière, et particulièrement au sein même de ladite « communauté »).

 

Nous, séropositifs d'avant ou après l'arrivée des trithérapies, sommes et demeureront toujours les exclus de la presque égalité qui nous a été vendue par le gouvernement.  Nous n'avons pas pu, ni su, particulièrement nous les vétérans « historiques » de la lutte contre le sida et contre notre sida, « faire le deuil de notre propre deuil » et je cite le regretté Arnaud Marty-Lavauzelle.

 

Nous sommes en danger de mort, je veux dire de " laisser couler ", dès lors que nous subissons une fracture (rejet familial, licenciement, mise au placard, rupture conjugale, éloignement des amis).

 

Pour ma part, se produit un inexplicable phénomène d'auto-sabotage conduisant à une véritable auto-exclusion pour protéger ceux que j'aime de mon immense douleur, du poids de cette « dette de survie incomblable » - toujours A.M.L-  à l'égard de ceux que nous avons couché sous la terre : dans mon cœur ils ont des noms : Hervé Youvarlakis, Jean-Michel Beveraggi et Philippe Modena, sans compter les plus loin.

 

« Vivants-morts, condamnés à nous soigner pour ne pas guérir » (A.M.L. encore), vous pouvez nous juger, nous traiter d'irresponsables, alors que vous, bien sur, vous êtes irréprochables sur toute la ligne. Au nom de tous ceux qui se taisent, je l'affirme : nous sommes les plus vulnérables à  ces addictions qui nous scotchent au plaisir, nous envoient dans le décor d'amours fulgurantes et intenses dont nous avons besoin pour avoir « une heure, rien qu'une heure seulement » nous sentir vivant.

 

Nous devons tutoyer l'extrême jusqu'à ce que l'horreur nous emporte.

 

C'est une sorte de  suicide collectif involontaire qui se déroule actuellement dans une indifférence à peu près générale. 

 

Minorités insiste sur ce sujet car nous publions des témoignages que l'on peut rarement lire ailleurs. Pour nous, la prévention des maladies fait partie de nos convictions, c'est une question écologique au sens large. Nous abordons ces sujets de front, dès leur apparition, car nous ne redoutons pas un prétendu retour de bâton en termes d'image. La pratique du slam, le plaisir qu'elle procure en début d'usage, le secret qui l'entoure, tout ceci influence le sexe gay. Comme les drogues utilisées sont peu coûteuses et faciles à trouver sur le net, le potentiel néfaste du Slam est réel en termes de santé publique. Ces drogues sont « testées » sur les minorités, c'est un phénomène connu. Et les rares centres de santé communautaire comme le 190 à Paris ne pourront endiguer le courant infectieux qui se développe à partir du Slam. Nous reconnaissons l'intérêt de l'étude Aides qui, pourtant, ne nous apprend peu de choses que nous connaissions déjà. Mais ces études servent surtout à alerter sur un sujet. Désormais, il faut agir. Dans une société en crise, personne n'aidera les gays concernés, sinon les associations. Le sort de milliers de personnes est entre leurs mains. Ce mois-ci, c'est la Gay Pride, mais c'est aussi le moment du Slam pour certains.


Didier Lestrade

Notes

[1] Un groupe de parole Gays, sex & drugs est actuellement en cours de démarrage, à Paris. Ce groupe s'adresse à toute personne consommant des drogues (GHB, cathinones, NRJ2, 4-MEC, etc.) dans un cadre sexuel (Sniff, Slam, etc.) et rencontrant des difficultés. Il est animé par deux psychologues clinicien et psychanalyste, dont Vincent Bourseul. Toutes les personnes intéressées peuvent contacter cette adresse mail gaysexanddrugs@gmail.com, pour un entretien préalable, ou pour obtenir d'autres informations.

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