Dans l'espace public, personne ne nous entendra crier ?

Il est si facile de répondre aux conneries sur le #mariagepourtous qu'on se sent parfois comme un orang-outan en pleine euphorie d'apprentissage qui vient de résoudre pour la seizième fois d'affilée le problème du tube à cacahuètes. On avale une telle quantité d'infos pour aiguiser nos arguments qu'à la fin, mécaniquement, on se sent moins con et heureux. Et puis on se rend compte que les anti-mariage deviennent fous, que la droite se fait soudain théoricienne de l'insurrection populaire, et que la gauche LGBTQ est divisée sur le problème de l'universalité de l'identité gay. L'orang-outan que je suis a réussi à choper la cacahuète, mais maintenant il doit trouver un moyen d'éteindre l'incendie du zoo entier et sauver ses enfants 

filet
Richard Mèmeteau

par Richard Mèmeteau - Dimanche 05 mai 2013

Professeur de philosophie, co-fondateur de Freakosophy, geek attardé, fan de comédie US, discuteur de théories en tout genre dans les cafés, et, depuis 2005, amoureux de Kele Okereke, le chanteur de Bloc Party.

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Il est si facile de répondre aux conneries sur le #mariagepourtous qu'on se sent parfois comme un orang-outan en pleine euphorie d'apprentissage qui vient de résoudre pour la seizième fois d'affilée le problème du tube à cacahuètes. On avale une telle quantité d'infos pour aiguiser nos arguments qu'à la fin, mécaniquement, on se sent moins con et heureux. Et puis on se rend compte que les anti-mariage deviennent fous, que la droite se fait soudain théoricienne de l'insurrection populaire, et que la gauche LGBTQ est divisée sur le problème de l'universalité de l'identité gay. L'orang-outan que je suis a réussi à choper la cacahuète, mais maintenant il doit trouver un moyen d'éteindre l'incendie du zoo entier et sauver ses enfants 

A

ce niveau, donc, c'est le bordel. Le débat sur le mariage gay a maintenant atteint un niveau où tout le monde est perdant-perdant: la gauche joue petit et ne satisfait personne ; la droite rate une occasion d'être moderne et comme l'extrême droite, elle est débordée par des groupes plus radicaux et plus visibles ; et pendant ce temps, certains militants d'extrême gauche prétendent que c'est une mesure secondaire, ou encore, comme Ilan Simon, rêvent soudain de révolution en entendant les voix des nouvelles 2B3 chrétiennes (Boutin, Bourges, Barjot). Mais ce n'est qu'un début, puisque tout est parti d'une demande de respect du principe universel d'égalité. Logiquement donc, s'enchâsse dans le premier débat le problème de savoir si les autres pays qui ne reconnaissent pas le mariage gay sont également homophobes.

Bien sûr, les anti-mariage en ont globalement rien à foutre de ce débat. Et parmi les débats dans le débat, ils ont préféré axer leur combat sur la dénonciation du « droit à l'enfant » et de la « marchandisation des corps ». Simplement d'ailleurs, parce que c'est ce qu'il faut dire pour faire pleurer dans les chaumières (souvenez-vous le premier argument de Barjot était que la mention des gonades de papa-maman serait supprimé du code civil en les remplaçant par « parents »... bref, Barjot s'en foutait des enfants). Autrement dit, la droite réac se moque bien du risque d'un futur impérialisme gay, exigeant partout dans le monde le mariage gay soit reconnu. Pourtant, c'est ce problème qui sera débattu bientôt, comme conséquence directe du mariage gay: quand on voyagera ou vivra à l'étranger ou avec un étranger, la reconnaissance de ce mariage ne sera pas nécessairement acquise. C'était la raison du double suicide de la pornstar Wilfried Knight et de son mari Jerry Enriquez :

« À la fin de mes études, mon visa allait expirer et j’aurais été renvoyé en Europe. Il n'y avait pas d'autre alternative. Encore une fois, ça n’a pas d’importance que le mariage gay existe en Californie ou à Washington si quand l'un des deux membres du couple n’est pas Américain, le mariage n’est pas reconnu. Par conséquent, si vous êtes amoureux mais pas hétéro, vous êtes baisé. »

 

La question est donc logiquement augmentée du problème de savoir si l'homosexualité est quelque chose d'universel ou non, et si les autres pays offrent les mêmes garanties que certains plus progressistes. Aussi byzantin que paraisse le débat, il plonge au cœur de la construction identitaire de beaucoup d'entre nous, et un peu comme l'étoile noire I et II, une fois le réacteur touché on a parfois envie d'exploser.

 

 

L'homosexualité des autres

 

Si l'homosexualité est naturelle elle pourrait constituer la base d'une reconnaissance politique universelle, si l'homosexualité est le produit d'une histoire occidentale, demander le respect des minorités LGBTQ dans le monde en tant que tels reviendrait à être néo-impérialiste ou néo-colonialiste. Culturel ? Naturel ? Universel ?... etc... Le débat est souvent posé sous cette forme, mais en réalité on n'a pas besoin de ces concepts.

 

Savoir si l'homosexualité — y compris sous sa forme la plus singulière: l'identité gay occidentale, consumériste et capitaliste — est universelle, c'est une question qui ne m'appartient pas et qui n'appartient pas aux Occidentaux. Je n'ai pour moi que mon intuition que dans tous les cas, nous sommes la cible des mêmes d'attaques de la part de ceux qui veulent normaliser la sexualité bien au-delà de toute moralité. Mais ceux qui dénouent le problème en dernière instance, ce sont tous les autres, non-occidentaux, qui pensent qu'il est possible pour eux de se reconnaître dans cette identité. L'identité gay est un truc qu'on peut s'approprier ou refuser, elle est open source. Si des Sud-Africains veulent se marier selon les coutumes Zoulous, en faisant mentir ceux qui pensent que les traditions sont figées, et en faisant mentir ceux qui voient dans le mariage gay le signe d'une menace occidentale blanche, c'est d'abord leur décision. De mon point de vue, ils redéfinissent et entament l'image blanche de cette homosexualité globale, et je trouve ça cool. Mon avis compte pour un, pas pour deux, ni pour la Terre entière.

 

Que mon like FB de blanc-bec Français à l'endroit du mariage gay de ces deux Sud-Africains soit postcolonial ou non, condescendante ou autre n'est pas non plus de mon ressort. Si on tente vraiment de chercher une altérité et de la respecter, on ne peut plus déclarer unilatéralement ce qui est bon ou non. Celui qui reçoit ce like décide de s'il peut lui être utile ou insupportable. Occuper sa place, en toute conscience, et laisser l'autre retrouver la sienne, c'est ce que j'ai trouvé de mieux. Quant à moi, simplement, j'éprouve le sentiment injustifié et injustifiable de trouver cool que des personnes qui ne sont pas directement issues d'anciennes colonies occidentales puissent se reconnaître comme homo, minorités LGBT, queer etc.

 

Le soupçon de néo-colonialisme bute sur un problème simple: il faudrait que ceux qui reçoivent nos idéologies soient absolument passifs face à elles, incapables de s'en moquer, de les refuser, de les travestir. Si on considère que les pays non-occidentaux sont émancipés, on ne peut plus formuler si simplement ce reproche aux Occidentaux. Pas parce qu'on serait devenus meilleurs, mais parce que ceux qui ont lutté pour leur indépendance sont devenus plus libres. Il y a des pressions, des problèmes géopolitiques ou économiques qui limitent la liberté des individus. Mais au moins, tout ça, pour être pesé, doit être situé dans un cadre précis. À défaut de pouvoir quantifier la liberté de l'autre (ce qui conduit aux pires formes de paternalisme), on doit la situer face à quoi elle résiste, et donc au moins présupposer que leur liberté est première.

 

Au hasard des propositions d'Amazon.com, et après avoir plutôt apprécié un article qui parlait de sa réponse à J. Rwals, j'ai trouvé un petit livre d'Amartya Sen, qui s'appelle La Démocratie des autres. La couv' était moche, mais je l'ai acheté, je ne sais même pas pourquoi, peut-être parce qu'il n'était pas épais et pas cher – et j'ai bien fait. L'économiste indien répond à ceux qui prétendent que la démocratie est par essence occidentale et ne peut pas être défendue ailleurs qu'en Occident. Il remarque que l'argument relève d'une double impasse: soit l'Occident estime qu'il est dépositaire d'une forme de gouvernement universel et se met à coloniser le monde, ce qui est et a toujours été catastrophique ; soit « l'apparente modestie occidentale qui prend la forme d'une humble réticence à promouvoir le "concept occidental de démocratie" dans le monde non occidental correspond en réalité à l'appropriation impérieuse d'un héritage global, comme s'il était exclusivement celui de l'Occident. »

 

Respecter l'autre c'est lui donner des armes pour nous égaler. C'est le seul don désintéressé qui n'est pas condescendant. L'humilité de celui qui admet que la démocratie n'est qu'occidentale est en réalité une violence, et une distorsion de l'histoire. Il garde pour lui ce qu'il juge comme un bien précieux au lieu de donner aux autres une légitimité à s'en emparer (ou s'en détourner après examen). La démocratie athénienne n'a pas marqué les esprits de l'époque qu'en bien (relire Platon...), et il a fallu que beaucoup d'eau coule sous les ponts pour que l'Occident s'intéresse de nouveau à la démocratie et la labellise comme occidentale. Pendant ce temps, beaucoup d'autres moments de l'histoire, en Chine, en Afrique, au Japon, peuvent prétendre être significatif de l'idée courante qu'on a de la démocratie, c'est-à-dire celle d'un débat public et pluraliste.

 

Le même raisonnement peut être produit au sujet de l'homosexualité. Elle n'est pas exclusivement occidentale, dans la mesure où beaucoup d'autres formes d'homosexualités existent et ont existé à travers le monde, bien avant que l'Occident n'accouche de sa propre version de l'homosexualité (qu'on pourrait qualifier d'exclusive, amoureuse, et maintenant reproductrice). À ce titre donc, l'Occident n'a aucun monopole sur ce qui est homosexuel ou non.

 

 

Capitalisme et hétérosexisme

 

Un point m'avait fait tiquer alors que je lisais dans le chapitre en libre accès consacré à l'homosexualité dans le livre paru à la Fabrique, Les Féministes blanches et l'empire (au cœur du débat qui a eu lieu dans les pages mêmes de Minorités). L'utilisation que les auteurs proposent de John D'Emilio me semblait vraiment ne pas cadrer avec son projet. Je suis sûr que ce n'est qu'un détail dans le projet des auteurs, et par ailleurs, ça n'enlève rien à l'intérêt du livre sur d'autres aspects. Mais ça m'a foutu en rogne.

 

Pour D'Emilio, l'homosexualité moderne est le produit du capitalisme, dans la mesure où le capitalisme est ce qui permet de s'éloigner de sa famille et de s'affirmer en tant que force de travail individuelle. OK. À ce titre, le capitalisme libère comme il a libéré les hommes de la féodalité, c'est-à-dire juste le temps de vous rejeter aussi vite dans la gueule d'un nouveau rapport de production et de domination. OK aussi.[1]

 

 

Mais les auteurs, pour pourfendre le néo-colonialisme gay, se jettent dans une équivalence hasardeuse: si on est gay, on est capitaliste ; si on est capitaliste, on est impérialiste ; alors si on est gay, on est impérialiste. Puissiez-vous vous définir comme queer, ça ne changerait rien à l'affaire, puisque vous resteriez queer dans la mesure même où vous vous êtes émancipé économiquement de votre famille. Et tout ça, de façon intrinsèque.

 

Je cite les auteurs : « Avec les notions de choix, de désir, de mode de vie, qui se sont étendues et précisées au cours de la longue période qu’on appelle "modernité capitaliste", les binarités homo/hétérosexualité pouvaient se cristalliser comme des identités attachées de façon durable." Et ils ajoutent le paragraphe suivant: « cette précision est importante car le développement du capitalisme est indissociable de sa dimension coloniale et impérialiste ». p. 86-87

 

 

Les auteurs ratent complètement l'intérêt du Capitalism and Gay Identity de D'Emilio. Ils partent de la même prémisse mais D'Emilio se sert de cette remarque pour mieux définir l'enjeu de la lutte. Son court article sur le Capitalisme et l'identité gay a une autre fonction que de ranger l'homosexualité une fois pour toute dans le camp des capitalo-impérialistes.

 

L'universitaire affirme bien que le capitalisme est un accélérateur social de l'identité gay. Il reconnaît également qu'elle existe même pour ceux que le capitalisme a écartés, comme lors de ces fameux bals à Harlem des années 20 et 30. Mais voilà le moment où il ne peut plus être utilisé par les auteurs des Féministes blanches. Le rapport des homosexuels avec le capitalisme est profondément contradictoire, ambivalent dans les effets mêmes qu'il génère. En premier lieu, autoriser quiconque de définir sa propre identité sexuelle est un petit piège philosophique à soi seul: si vous êtes libres, vous êtes aussi responsables. Et le capitalisme n'a donc aucune vocation à empêcher de stigmatiser les gays en les renvoyant à une notion de choix, et à une médicalisation possible.

 

Par ailleurs, tout destructeur des liens familiaux qu'il soit, le capitalisme appelle dans la foulée à une reproduction des travailleurs et par conséquent se trouve inévitablement teinté d'hétérosexisme – si l'on considère toutefois que les hétérosexuels sont les seuls à pouvoir se reproduire (et on peut maintenant commencer à remettre cette prémisse en cause...). Le capitalisme fait certes peur aux partisans de la famille traditionnels (cf le discours sur la « marchandisation des enfants", dernier élément de langage en date des anti-mariage), mais il encourage également au repli familial et hétérosexiste, au point que les gays eux-mêmes doivent se penser comme reproducteurs. C'est toute l'ambiguïté d'une position dominante dans cette société (et ce qui la rend si étrangement humaine): on peut détruire les familles le jour, et retourner vers la sienne après le soir une journée de boulot.

 

Par conséquent, si l'homosexualité a un rôle à jouer, et un défi peut-être même écrasant à assumer, c'est de construire une société d'individus libres de se déterminer sexuellement, tout en se protégeant de l'hétérosexisme capitaliste lui-même. L'identité gay n'est donc pas unitalitéralement capitaliste (du moins pour D'Emilio). Elle bourgeonne à partir de lui et est aussitôt inquiétée par lui. Toutes les formes d'associations qui freineront la fragilisation des individus est donc la bienvenue – et elles sont le contraire de l'impérialisme. L'appel à la communauté lancé par John D'Emilio à la fin de son intervention n'étonnera personne. On est dans les années 80, et bientôt ce mot va devenir le seul moyen possible pour lutter et sauver sa vie.


Richard Mèmeteau

Notes

[1] Je ne vais pas faire comme si je relisais Le Capital tous les dimanches, ce n'est pas vrai. Mais si ça intéresse quelqu'un, c'est dans le livre premier, section 8, chapitre 26 du Capital.

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